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Full text of "Les petites aventures de Jérome Sharp, professeur de physique amusante : ouvrage contenant autant de tours ingénieux que de leçons utiles, avec quelques petits portraits à la manière noire"

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Jérome S ïta R p voyageant en 
habit de ChaJJ'eur. 

*Fig. i* re - 



Lorfque, fous ce coftume, il parcourt la Provence, 
Les Bergères lui font plus d’une révérence : 

Mais, une feule fois, s’il fut un Charlatan, 

Connoiflez-Yous quelqu’un qui ne le foie autant? 

















I LES PETITES AVENTURES 

t 

| DE JÉROME SHARP 

Profejfeur de Phyfiqut amufante $ 


Ouvrage contenant autant de Tours ingénieux 
que de Leçons utiles, avec quelques petits 
Portraits à la nianière noire: 


Par l’Auwur de la Magie Blanche. 


Doits inftruïïus & artt malignd. 


| A BRUXELLES, 

* Et fe trouve à Liège, 

| Chez J, F. DESOER, Imprimeur-Libraife, à la 
f Croix d’or, fur le Pont-d’Iflé. 


«H-***»-» * ** ■ >» M 






















" - y — 

TABLE 



DES MATIÈRE S. 

> 


AVERTISSEMENT. pageiS 

Chapitre premier. Jérome Sharp ruiné par 
fon Procureur , & trompé par fes Concitoyens , • 
/ùnne 7e projet d'aller à Paris & à Londres , dans 
Vefpoir d'y lier amitié avec des perfonnes plus 
dignes de fon eftimc.Ilfoutient contre fon Oncle 
Vutilité des Voyages , & commence le Jien à 
pied , en s’avifant d'un petit Jlratagème pour 
s'attirer le refpeSî des perfonnes qu’il rencontre 
fur fin chemin 9 ce qui ne l’empêche pas de faire ' 

connoijfance avec un Aventurier qui lui apprend 
pour dou^e livres le moyen défaire du Vin de 

Champagne avec de Veau de rivière . / 

, ' 

Chapitre II. Après avoir rencontré M. Bo- 
niface , Marchand ruiné de Marfeille , Jérome 
Sharp reçoit Vhofpitalite avec fon nouveau Com¬ 
pagnon de voyage che^ un Bourgeois de campa¬ 
gne y auquel on donne une explication palpable 
du coucher kéliaque des Étoiles , des Éclipfes de. 
foleil & des Phafes de la lune. Le Villageois fait 
une critique judicieufe d’une Chanfon paftorale . 

On lui apprend un Tour de combinaifon , & il 
réfute folidement la compajjion de l’Auteur pour 
des Oïféaux pris à la p'pée. Jérome, Sharp efi 

a nj • 





T A B L 8 


*r 

enfalte introduit che% un Seigneur de village 
pour la conflru&ion d'un Paratonnerre; & après 
avoir donné une légère idée de V Éle&ricité, il 
dévoile Vart de rendre inflammable l'Air atmos¬ 
phérique . 29 

Chapitre III. Courte description de Lyon . 
Tandis que Jérome Sharp s'amufedans un Café 
à propofer des Charades & à deviner des Ques¬ 
tions aujji oifeufes que fubtiles > deux Juif pro- 
jettent contre lui un Tour perfide. Ilconfole une 
Femme défolée par un Phénomène effrayant, & 
après avoir démontré quelques erreurs de Fol* 
taire & du Spe&ateur, il foutient fa propre caufe 
enfaifant l'éloge des Auteurs Subalternes , & finit 
par l'explication d'une jolie Récréation chimique. 7J 

Chapitre IV. Il fait de vains efforts pour 
donner de l'Efprit à une Financière qui lui ap¬ 
prend ce que c'eft que de L'Eau bénite 
VE COUR , & après avoir enfeigné des Mots 
qui s'écrivent de cinq à dou^e manières diffe¬ 
rentes 9 quoiqu'ils foïent toujours les mêmes pour 
l'oreille, il expofe le danger de jouer au Domino 
dans les Cafés , & dévoile l'art de faire parade ■ 
de Science fans en avoir . Un Lyonnais lui fait 
manger du Poijfon d'Avril au mois d’Octobre. 
Converfation avec un Peintre Mater i ali fie, dont 
h fyflème fur la Formation des infeftes n'étoit 
fondé que fur un tour de pajfe^pajfe. 120 

Chapitre V. Jérome Sharp & fon Compagnon 
de voyage, logent à Auxerre, dans un petit 
Cabaret borgne, avec une troupe de Saltimban- 


des Matières. vij 

ques . Définition du mot Banqijiste . Dialo - 
gue avec unDire&eur deSpe&acle, qui égorgeoit 
Jes Acteurs quand ils ne jouoient pas bien leur 
rôle. Avis au Public fur les Marchands am¬ 
bulant, & fur certains Voyageurs foi-difant 
dévalifés. Confeil aux Curés de campagne fur les 
Marchands d’encens. Leçon aux bonnes Gens 
qui ont des Parens dans des pays lointains. No- > 
tice fur les Mendians connus fous le nom de 
Francs-Bourgeois. Tour d’efcroquerie 
joué à un Aubergifte. Moyen de vendre trois 
louis un vieux pot-de-chambre de faïence. Ré¬ 
création hydraulique . tGz 

Chapitre YI. Converfation avec des Militaires 
Philofophes dansle Coche d’Auxerre. Expérien¬ 
ces phyfîques fur la Réfraction delà Lumière , 

& fur le Mouvement compofé. Joli Problème 
d’Architecture. Tour d’efcroquerie joué à M. 
Boniface , à Fontainebleau ,par deux Chevaliers 
d’induftrie, fur une Récréation mathématique. 
Rencontre au village d’EJfonne, de quelques 
Goguenards de Paris, qui myftifioient deux 
Marchands de vin ; le Myflificateur eft myftifié 
à fon tour. Jérome Sharp fait des Paris à coup 
fàr ; il enfeigne l’art d’attraper fans courir , & 
après avoir prouvé que les plus inflruits ne font 
pas ceux qui pojjèdent les plus grandes biblio¬ 
thèques, il jette un coup-d’œil rapide fur les di¬ 
vers genres de Charlatanifmes dont il n’a pas 
encore parlé. tyj 


Nota. Ayant eufoincïinférer dans chaque 
Chapitre quelques idées neuves qui puiflent 
réveiller V attention des gens infruits, & récla¬ 
mer leur indulgence pour des articles moins 
importans ,nous ofons nous flatter de publier 
ici une demi-douzaine de bonnes Vérités qui 
n'ont jamais été imprimées ; mais fi, contre 
nos conjectures, les Perfonnes qui ont beau¬ 
coup lu & beaucoup réfléchi , pouvoientparcou¬ 
rir cetOuvrage entier fans rien apprendre , nous 
nous contenterions alors de le defliner à des 
Lecteurs et une claffe inférieure, en prenant 
pour devife : 

Indo&i difeant & ament meminiflfe pepitî. 




IX 


AVERTISSEMENT. 


TT o u t le monde convient que les meilleurs 
Livres font ceux quiinftruifent en amufant, 
& qui ne préfentent d’utiles leçons que fous 
la forme du plaifir; 

Omne tulit punfîum qui mifcuit utile dulci. 

H o R a T. de Arte Poetîcâ. 

Mais il n’y a peut-être pas d’ouvrage qui 
puilfe mieux atteindre ce double but, que le 
•récit fimple & naïf d’un voyage par terre & 
par mer, lorfque l’Auteur, initié dans la 
connoilfance des hommes & dans les fecrets 
des fciences & des beaux- arts, rapporte tout 
ce qu’il peut avoir obfervé d’intérelfant fans 
ufer de ces exagérations qu’on reproche fi 
juftement à ceux qui viennent de loin ( i). 

( i ) Je cite beaucoup de;Livres de voyages, dit M. Ber¬ 
nardin de Saint-Pierre (Études de la Nature, cora. IV, ) 
parce que ce font ceux que j’aime & que j’eftime le plus de 
toute la littérature. J’ai beaucoup voyagé , continue-t-il, & 

. je peux affurer que je les ai trouvés prefque toujours d'accord 
fur les mœurs de chaque pays, quand ils n’y portent pas l’ef- 










x Avertissement. 

Les faits merveilleux & les aventures 
romanefques peuvent intéreffer pour un inf- 
tant le vulgaire, & produire l’étonnement 
dans l’efprit d’un Lefteur qui a la'bonté de 
les croire; mais de quel ufage ces évènemens 
controuvés peuvent-ils être dans la vie or¬ 
dinaire, puifqu’il ne s’en préfente jamais de 
pareils? Les faits réels, mais peu connus, ne 
font-ils pas plus inftruftifs, & la Nature 
n’eft-elle pasaffez belle pour que le tableau 
fidèle de ce qu’elle offre de plus intéreffant 
puiffe nous plaire ? Il eft vrai qu’elle nous 
fait voir fouvent des volcans & des précipi¬ 
ces à côté des plus beaux payfages; mais le 
Peintre, lors même qu’il ne .repréfente que 
des tempêtes ou des roches arides & efcar- 
pées, a, félon moi, mieux choifi fon fujet 
que celui qui le puife dans la fable ou dans 
fon imagination. 

prie de leur Nation ou de leur parti, à l’exception d’un petit 
nombre dont le ton romancier frappe d’abord; tout le monde 
les décrie, & tout le monde les confulte; c’eft chez eux que 
puifent fans cefle les Géographes, les Phyficiens, les Natu- 
raiiftes, les Navigateurs, les Écrivains politiques, les Phi— 
lofophes, les Compilateurs en tout genre, lesHiftoriens des 
Nations étrangères, & même ceux de notre pays. 1 , quand il» 
veulent connoîcre la vérité. 



Avertissement, xj 

Pénétrés de ce fentiment, nous ne 
prétendons raconter ici que ce que nous 
avons vu, ou ce que nous avons cru 
voir, & fi nous cherchons à amufer nos 
Lecteurs, ce ne fera que par la vérité & 
par la variété’ de nos tableaux. 

Dans notre narration, nous fuivrons à 
peu près l’ordre chronologique; mais ce ne 
fera pas pour faire un chapitre particulier 
des obfervations de chaque jour ou de cha¬ 
que femaine, parce que nous avons quel¬ 
quefois voyagé pendant huit jours fans rien 
obferver qui puiffe irttérefièr les lefteurs. 
Nous ferons donc quelques fuppreffions 
pour rapprocher les évènemens, qui, par ce 
moyen, paraîtront plus multipliés, & cette 
feule circonfîance pourra quelquefois leur 
donner un air d’invraifemblance, quoiqu’ils 
ne foient pas moins vrais. 

Quelque naïve que foit la-peinture que 
nous offrons au public, nous nous garderons 
bien de croire qu’elle puiffe être du goût de 
tout le monde, parce que nous avons notre 
manière de peindre, & tout le monde n’aime 
pas la manière noire. 


xij Avertissement. 

Quoique nous ayons été aéteurs ou fpec- 
tateurs dans toutes les petites fcènes que 
, nous rapportons, il ne faut pas croire qu’il 
puiffe en arriver autant à chaque V oyageur ; 
parce que le hafard feul procure des aven¬ 
tures , & bien des gens ne favent pas profiter 
des hafards; il arrive fouvent qu’un homme 
timide ou infouciant ne peut rien voir, là 
où l’homme curieux & entreprenant trouve 
parfaitement de quoi fe fatisfaire. 

Au refte, Jérome Sharp peut fe flatter de 
connoître un peu le monde, parce qu’il a 
fréquenté fuccefïivement des Médecins & 
des Procureurs, des Militaires & des gens 
d’Églife, des Magiftrats & des Artiftes, de 
riches Rentiers & de pauvres Villageois; 
les rigueurs de la fortune l’ont quelquefois 
obligé de fe retirer fous un humble toit à 
côté des Saltimbanques & des Hiftrions, 
qu’il a fréquentés fans baffefle, & fes talens 
l’ont fait admettre plus d’une fois fous des 
lambris dorés à la table des grandsSeigneurs, 
auxquels il a fait fa cour fans faire fortune. 


LES 



LES PETITES AVENTURES 

DE JÉROME SHARP; 

Professeur de Physique amusante. 


Chapitre Premier* 

Jérome Sharp, ruiné par fort Procureur, & trompé 
par fis Concitoyens, forme le projet d'aller à 
Paris & à Londres, dans l'efpoir d'y lier amitié 
avec des Perfonnes plus dignes de fin eftinte . Il 
foutient contre fin Oncle l'utilité des voyages > & 
Commence le fien à pied, en s'avifant d'un petit 
firatagème pour s 9 attirer le refpecl des perfonnes 
qu'il rencontre'fur fin chemin, ce qui net'empêche 
pas de faire connoiffance avec an Aventurier qui 
lui apprend pour dou\e livres le moyen défaire du 
Vin de Champagne avec de l'eau de rivière . 

Quoi que je fois natif de la province de 
Suffolk, en Angleterre» je me regarde comme 
François & Provençal » parce que *dès ma tendre 
jeuneffe » je fus tranfporté avec mes parens dans 

A 




% Les petites Aventures 

la ville de Marfeille, où j’ai reçu ma première 
éducation. 

J’avois à peine dix-huit ans, & je venois de 
foutenir des théfes de philofophie quand mon 
père mourut, en me laiflant pour héritage deux 
maifons, avec un procès qui, trois années après , 
me ruina de fond en comble en faifant la fortune 
de mon Procureur. 

Je me ferois aifément confolé de la perte de 
mes biens, fi elle ne m’eût occafionné une autre 
perte bien plus confidérabîe, celle de tous mes 
amis; mais hélas, la rufe & l’intrigue n’eurent 
pas plutôt triomphé de mon inexpérience, que 
je me vis abandonné de tous ceux qui m’avoient 
fouri la veille, & qu’une ville où l’on compte 
çent mille habitans ne fut pour moi qu’un vafte 
défert. .. 

Dès ce moment, je n’eus d’autres compa¬ 
gnons que mes Livres ; j’étudiai fucceflîvement 
des Ouvrages d’Archite&ure, d’Hiftoire, de 
poëfie & de Jurifprudence. Je n’avois pas encore 
vingt-cinq ans que je favois la lignification & 
l’étymologie de deux ou trois mille mots tech¬ 
niques , de forte que j’étois en état de parler fur 
une infinité d’objets fans être entendu; cepen¬ 
dant je m’aperçus bientôt que la fcience des 
mots ne vaut pas autant que celle des faits, & je 
c erus que pour acquérir cette dernière, je dévote. 


I 




de Jérome Sharp. £ 

fans renoncer à la leéïure, tâcher de voir de 
temps en temps les chofespar moi-même : c’efi> 
à-dire, obferver, réfléchir & voyager. 

Comme je poffédois à fonds la Géographie 
des Collèges, je favois quelles font les capitales 
du Duché de Parme, & du Royaume de Na* 
pies; je n’ignorois point de quelle couleur eft 
la Mer Rouge, & combien il y a d’arches au 
Pont-Euxin; jen’aurois pas été embarraffé de 
nommer les rivières qui paflent à Bar-fur-Aube * 
& à Châlons-fur-Marne ; enfin, je favois que 
Paris eft en France, & Londres en Angleterre. 
Quel plaifir n’aurois-je pas, difois-jeen moi- 
même, de voir ces deux villes qui s’élèvent 
autant au deffusde celle qui m’a vu naître; 

Quantum tenta Joient inter viburna cupreffi ? 

Première Églogue de Virgile. 


je vivrai d’abord parmi les bons Parifiens qui 
font toujours polis fans intérêt, & qui n’aban¬ 
donnent jamais un ami dans l’infortune ; j’irai 


me promener le foir dans de beaux jardins où 
de jolies femmes fe paffionnent pour les palfans ; 
j’entendrai ces Avocats qui protègent gratuite¬ 
ment la veuve & l’orphelin; je converferai avec 
les Gens de Lettres, parmi lefquels il'règne 
continuellement une amitié fraternelle ; ënfuite 
j’irai dans la Baffe - Picardie me promener fur 


A ij 


4 Les petites Aventures 

les bords de la mer, qui font vraifemblablement 
plantés de vignes, & ornés de jolies maifons de 
campagne comme les baflides qu’on voit autour 
de la principale ville de la Provence ; enfin je 
verrai les Anglois mes compatriotes, qui m’in¬ 
troduiront dans leurs manufa&ures pour me 
faire cdnnoîtreleurs procédés dans les arts, & 
me dévoiler tous leurs fecrets. Plein de ces idées, 
je me difpoferai à partir en vendant à la hâte 
quelques meubles vermoulus, & une vieille ma- 
fure que mon Procureur avoit eu la bonté de 
me laifler, parce qu’il ne favoit pas qu’elle 
m’appartînt. 

Après avoir fait mes adieux aux voifins dans 
des yifites qui fe réduifirent à de vains compli- 
mens & à des regrets fimulés, je me mis en route 
pedibus autem, c’eft - à - dire, à pieds comme 
les Apôtres ; cette manière de voyager a bien 
fes avantages, quoi qu’en difent nos Sybarites, 
ïleftbien vrai qu’on n’eft pas accueilli dans les 
auberges aufiî bien que ceux qui vont en pofte ; 
mais fi on reçoit un peu moins de politefles, 
on a au moins l’avantage de voir les hommes tels 
qu’ils font; on promène la vue fur de beaux 
payfages, on admire les richefles de la Nature, 
& lorfque fur la fin d’un beau jour on rencontre 
un P,hilofophe qui fe promène fur le bord d’un 
ruiffeau, on peut entrer en convention avec 


de Jérome Sharp. Ç 

lui, & paffer deux ou trois jours dans le hameau 
qu’il habite, pour faire avec lui un échange de 
connoiffances utiles & agréables. 

Telle étoit mon idéfe fur l’agrément de voya¬ 
ger, à pied, lorfque je fus afîailli à la porte de 
la ville par deux femmes qui m’accablèrent 
d’injures, comme fi je fuffe parti fans payer mes 
dettes; elles me prodiguoient les épithètes les 
plus dures, & plus je leur témoignoisde dou¬ 
ceur , en leur difant qu’elles avoient raifon, plus 
je voy ois augmenter leur colère ; cependant leurs 
difcours étoient accompagnés de geftes expref- 
fifs, & elles cherchoient à me convaincre, par 
des raifons palpables ; mais je fupportai cet alfaut 
avec une fermeté vraiment ftoïque enpratiquant 
l'a morale d’Épiftète : 

Su/line 6 ? ah(line. 

Souffre & t’abftieûs. ' * . 

S mon Lefteur eft curieux de favoir pourquoi 
je fus ainfi apoftrophé par deux femelles, il peut 
lire les deux articles fuivans pour fatisfaire fa 
_curiofité. 

Mademoifelle Doucet, étoit une jeune brune 
prefque noire, d’une beauté piquante, ou qui 
du moins m’avoit paru telle dans le temps que 
je l’aimois ; mais dans la fuite, une maladie trop 
commune parmi les jeunes perfonnes la couvrit 

A iij 


6 Les petites Aventures 

tout à coup d’une laideur affreufe qui fit auflï- 
tôtcefler mes hommages. Voilà bien, me direz* 
vous, comme font tous les hommes d’aujour¬ 
d’hui; ils promettent une fidélité éternelle à 
l’objet .qui les captive, & le moindre change¬ 
ment dans la figure de la perfonne adorée, le 
moindre rhume ou la plus petite fièvre fuffi- 
fent* comme un revers de fortune, pour rendre 
un amant inconfiant & perfide.—Je réponds à 
cela, que vous ne voyez pas encore fous fon 
vrai point de vue le portrait que je viens de 
faire de celle qui reçut mon spremier ferment 
de fidélité. Car la beauté que j’adrairois en elle 
ne confifloit qu’à pofféder un bon cœur & une 
belle ame; dans la fuite, elle fut atteinte d’une 
maladie qu’on appelle la coquetterie, ce qui la 
rendit orgueilleufe, égoïfle, & inconfiante. Je 
fis d’abord mon poffible pour la guérir de cette 
première indifpofition; mais elle finit par me 
témoigner de l’aigreur, du mépris, & même de 
la fureur. Dans la fuite, Mademoifelle Dou- 
cet voulut me prouver, à coups de poings, 
que je ferois trop heureux de devenir fon époux ; 
mais je le demande à tout homme raifonnable, 
fut-ce ma faute, fi je ne vis en elle qu’une mé¬ 
gère, & fi je ceffai d’aimer une telle perfonne 
qui ne m’avoit plu d’abord que par les belles 
qualités del’efprit & du cœur? 




de Jérome Sharp . 7 

Madame Dumont étoit, au contraire, une 
jeune veuve, qui fut toujours, pour moi, douce 
& complaifante, excepté le jour de mon départ î 
mais elle avoit témoigné fa douceur & fa bonté 
à un fi grand nombre de perfonnes, quejem’é^ 
lois vu obligé de lui en faire le reproche. Voici 
comment j’avois découvert qu’elle avoit des 
complaifances pour la moitié du genre-humain. 
Elle m’écrivoit de temps en temps des lettres 
cb?qnantes, qu’elle copioit tout au long dans le 
petit livre intitulé le Nouveau Secrétaire de la Cour; 
mais étant bien perfuadé de fon amour pour moi, 
j’étois indulgent à fon égard, & je ne luifaifois 
pas un crime de ce petit larcin. En effe.t, difois- 
je, fi elle me peint au naturel la vraiefituatio.n 
de fon cœur, que m’importe que fon tableau 
foit un original ou une copie 1 Telle étoit im 
manière de penfer fur cette aimable veuve, lorf- 
que je la priai de me prêter quelques Livres 
qu’elle me permit de choifir moi-même dans 
fa bibliothèque. Les ayant emportés chez moi, 
je trouvai, en les feuilletant, deux lettres écri¬ 
tes par ma perfide, à deux jeunes gens de ma cou- 
noiffance. Comme elles n’étoient point encore 
tachetées, je les lus avidement ; mais jp fus bien 
puni de ma curiofité quand j’y trouvai les mêmes 
paroles & les mêmes proteftations dont on m’a- 
voit amufé long-temps, & dont vraifemblable- 

A iv 


8 


Les petites Aventures 

ment on amufoit auffi mes rivaux. Ah ! fripon¬ 
ne, m’écriai-je, c’eft ainfi que tu me joues; il 
y a peut-être deux cents hommes à qui tu fais 
le même ferment, & chacun d’eux fe regarde 
comme le feul chéri, mais dès ce jour, je ne 
ferai plus au nombre des amans trompés ; 


Every ruoman in hcr hcart is a rakc . 



Fctmina nulla bona efl, vel fi bona contigit ulta, 
Ncfcio quo patio res mala fafta bona efl. 

Les deux perfonnes dont j’avois ainfi pris 
congé fembloient me regretter, non par un refte 
d’amitié, mais parce que leur amour propre hu¬ 
milié fouffroit de ma défer tiomC’étok pour me 
retenir auprès d’elles, & pour m’atteler à leur 
char de triomphe, que, le jour de mon départ, 
elles vinrent me jouer la fcène dont je viens 
de parler ; mais le moyen qu’elles employèrent 
fut trop peu attrayant pour me faire changer 
de defleim Quand elles virent que les injures 
& les coups ne m’infpiroient aucune tendreffe, 
elles changèrent de batterie, & prirent un ton 
de fupplicatiort qui en auroit impofé à tout autre ; 
mais je les vis pleurer fans m’attendrir, parce 
qu’il y a des hommes très-fenfibles qui confer- 
vent toujours affez de raifon pour ne pas fe laifler 



\de Jérome Sharp . 9 

toucher par des larmes feintes; enfin je leur fis 
mes adieux, en leur difant: 

J 

Vos pleurs pour moi n’ont plus de charmes, 

Et voici le mot d*un Ancien : 

Si je vous coûte bien des larmes , 

Les larmes ne vous coûtent rien. 

J’avois à peine fait deux lieues fur la route de 
Paris, lorfque je me fouvins que j’avpis un on¬ 
cle maternel, Curé d’un village à une demi- 
lieue du grand chemin. J’allai chez lui, tant 
pour lui faire part de mon projet de voyager, 
que pour lui demander l’hofpitalité. Il ne con¬ 
nut pas plutôt mon deffein, qu’il me traita de 
fou, en me difant, quej’étois un homme perdu 
fans reffource. Malheureux, me dit-il, fais- 
tu bien ce que c’eft qu’une vie errante & vaga¬ 
bonde*? Tu veux donc aller courir fans cefle 
de climat en climat, pour tranfporter ton inu¬ 
tilité d’un pôle à l’autre, étant en horreur au 
genre-humain & à toi-même, Apprends, mifé- 
rable, que tu mourras dans une terre étrangère 
loin de ta famille & de tes amis; mais aupara¬ 
vant , tu trouveras des guides qui t’égareront, 
des femmes qui te corrompront, & des Mé¬ 
decins qui te grugeront. Tp ne voudras peut- 
être pas m’en croire fur ma parole; maisdu moins 
fais quelque attention au palfage fuivant, d’un 


lo Les petites Aventures 

Auteur juftement célèbre par la fageffe qui rè* 
gne dans fes écrits. 

J Dans maint Auteur de fcienee profonde y 
y ai lu qu'on perd à trop courir le mondef 
Très-rarement en devient-on meilleur y 
Un fort errant ne conduit qud l'erreur. 

Il vaut donc mieux vivre au fein de nos Larts% 

Et confervtr , patfibles Cafaniers , 

Notre vertu dans nos propres foyers , 

Que parcourir bords lointains & barbares ; 

Sans quoi , le cœur , victime des dangers 9 
Revient chargé des vices étrangers. 

C’çft ainfi que mon oncle vouloit me prouver, 
tant en profe qu’en vers, que j’avois tort d’aller 
à Paris & à Londres: mais voici quelle fut ma 
réponfe. 

Permettez-moi, mon oncle, de vous faire 
obferver que vous exagérez un peu trop ; on 
peut aller à deux ou trois cents lieues fins être 
toute fa vie errant & vagabond, & l’on peut 
chercher à s’inftruire en parcourant l’Europe, 
fans tranfporter fon inutilité d’un pôle à l’autre. 

Les dangers dont vous me parlez, ne m’ef¬ 
frayent point, parce que, comme le dit un de 
nos Modernes (M. Marat), voulant être l’a- 
, pôtré des fciences, j’aurai, s’il le faut, affez 
de courage pour en être le martyr. Quant à 
l’Auteur que vous citez, c’eft un Poëte qui 
fe fait un jeu de prouver ce qu’il ne penfe pas. 





de Jérome Sharp. 11 

On ne peut mieux le comparer qu’à cet Ecri¬ 
vain célèbre qui a remporté le prix d’une Aca¬ 
démie en déclamant contre les Lettres qu’il 
cultivoit lui-même avec fuccès. Quand je lis 
fon difcours, il me femble entendre un ambi¬ 
tieux qui prêcheroit le mépris des honneurs & 
des ritheffes quoiqu’il en connût tout le prix, 
& cela parce qu’il défireroit d’en devenir lui- 
même le feul poffeffeur. Un pareil Moralifte, 
s’il en exiftoit de cette efpèce, diroit tout haut, 
mèprije\ les honneurs ; & tout bas, laijje\-les 
pour moi, qui ne les mêprije point . Je ne fuis pas 
étonné qu’un littérateur diftingué fe foit fait 
couronner dans une Académie par un difcours 
bien éloquent, dans lequel il a fait une vive pein¬ 
ture de tous les maux qu’un voyageur peut 
elfuyer, & des vices qu’il peut contrafter; 
puifqu’il a pafle prudemment fous filence tous 
les fervices que ce même voyageur peut ren¬ 
dre à la fociété, à fa patrie, à fes parens, & 
à lui-même. C’eft par le même art, qu’en 
faifantun tableau terrible des maux de la guerre, 
fans parler de la paix qu’elle nous procure , on 
pourroit tâcher de perfuader aux jeunes Gen¬ 
tilshommes de ne pas entrer au fervice, & aux 
anciens Militaires de demander un congé de fé- 
meflre la veille d’une bataille. Enfin c’eft par les 
mêmes réticences & les mêmes abftra&ions, 




11 Les petites Aventures 

que certains Philofophes modernes ont voulu 
bannir toutes fortes d’opinions religieufes àcaufe 
des abus que peuvent en faire les fuperftitieux 
& les Fanatiques. J’aimerois prefque autant en¬ 
tendre dire qu’il faut arracher nos vignes parce 
qu’il y a des hommes qui boivent trop de vin. 
Je peux même fur ce point vous faire part 
d’une parodie que je fis autrefois» étant écolier» 
fur les vers que vous m’avez cités. 

Un grand Auteut dit qu’on fe rend iridign» 

Du vrai bonheur, en cultivant la vigne. 

Son fruit, dit-il, n’eft qu’un poifon flatteur» 
D’excès du vin infpire la fureur. 

Il vàut donc mieux faire, comme en Turquie» 

Dans nos celliers, n’avoir pas un tonneau, 

Et fobrement boire toujours de l’eau. 

Que fe gorger de vin & d’eau-de-vie; 

Sans quoi,PefpTit du buveur imprudent. 

Comme fon corps, va toujours chancelant. 


Mais, tes comparaifons clochent, me dit, mon 
oncle. Des maux produits par l’excès du vin 
on ne peut pas conclure qu’il faille ceffer de 
cultiver la vigne, parce que le vin eft excel¬ 
lent en lui-même, & ne fait jamais de mal que 
par la faute de ceux qui en boivent exceflïve- 
ment; mais il n’en eft pas de même des fciences 
humaines, qui font en général nuifibles à la for¬ 
tune , & ne deviennent utiles que par hafard. 




de Jérome Sharp . Î3 

Quoi, mon oncle, lui répondis-je vivement, le 
Pilote Aftronome qui va chercher le café à Mo« 
ka, les diamans à Golconde, l’or au Pérou, 
l’encens en Arabie, le fucre à la Martinique, 
du bois de teinture au Bréfil, & la morue à 
Terre-Neuve, ne vous fait du bien que par 
hafard! Et celui qui, après avoir prédit les 
éclipfes, a conftruit votre calendrier, & qui 
vous empêche de trembler ù l’afpeft d’une co¬ 
mète, eft-il un être parfaitement inutile3 Et le 
voyageur Chimifte, Botanifte, ou Mécani¬ 
cien , qui apporte des pays lointains de quoi 
vous guérir de la fièvre, ou de quoi perfeélion- 
ner la porcelaine, la teinture, la draperie & 
l’hydraulique, ne vous fait-il du bien que par 
hafard *1 & le peintre qui a appris en Italie le 
fecret de faire ces tableaux fublimes qui peu¬ 
vent achever de convertir à la vertu l’homme 
vicieux que vos fermons n’ont fait qu’ébranler: 
ce Peintre , dis-je, ne fait-il du bien que par ha¬ 
fard & oe favant Muficien, cet Organifte, 
qui fait paffer un feu divin dans les cœurs les 
plus froids, îorfque, par les doux accords de fou 
infiniment, il nous peint l’harmonie de l’uni¬ 
vers & la gloire de l’éternel Archite&e , doit- 
il être compté pour rien Mais je m’arrête ici, 
parce que j’aurois trop à dire, & ma réponfe 
me conduiroit trop loin. 


14 Les petites Aventures 

Tu parles en vain , nie dit mon oncle, & fi 
j’étois à ta place, j’aimerois mieux être comme 
M. Jouffe, qui a fait fortune en vendant des 
étoffes dans le village qui l’a vu naître, que de 
reffembler à ces fous qui fe ruinent à force de 
courir & d’acheter des Livres. 

Et moi, lui répondis-je, j’aimerois mieux 
reffembler à tel homme inftruit, qui par fon 
mérite perfonnel peut fe procurer une fubfif- 
tance honnête dans tous les pays policés, que 
d’être comme ce Marchan d rpiné qui fe trouvant 
dévalifé de tout fon mérite en perdant fes mar- 
chandifes, ne pofsède en fa perfonne aucune 
reffource contre la mendicité. Croyez, mon 
oncle, que tout eft compenfé dans ce monde; 
le commerce a fes chutes, & les Lettres ont 
leur triomphe; l’hiftrion méprifé, remplit fes 
coffres, & l’Officier fans fortune eft couvert de 
gloire;l’homme de Lettres eft eftimé nonobf- 
tant fon indigence quand il fe comporte avec di¬ 
gnité, & le riche Turcaret eft quelquefois mé¬ 
prifé des parafites qu’il admet à fa table. 

Et j’aime mieux Patfu, même dans l’indigence, 

Qu’un Commis engraifle des malheurs de la France. 

Alors mon oncle me répondit par ces vert 
de Regnier : 


de Jérome Sharp . Ij 

Déjà nous avons vu le Danube inconfhnt, 

Qui, tantôt Catholique, & tantôt Proteftant, 

Sert Rome & Luther de fon onde, 

Et qui, comptant bientôt pour rien 
Le Romain, le Luthérien, 

Finit fa courfe vagabonde 
Par n’être pas même Chrétien : 

Rarement, à courir le monde. 

Devient-on plus homme de bien. 

Mon cher oncle , lui repliquai-je, fi le Da* 
nube repréfente les voyageurs qui fe perver¬ 
tirent dans leur courfe , le Rhône nous of¬ 
fre llimage plus agréable de ceux qui gagnent 
à courir le inonde, puifqu’il efi: Proteftant à 
Genève, & qu’il finit par être bon Catholi¬ 
que en Provence; d’ailleurs il efi: plus natu¬ 
rel de comparer Pefprit d’un voyageur à un 
fleuve quelconque, qui, à mefure qu’il avance 
acquiert de la force & de la profondeur : on 
peut aufii comparer un Philofophe qui quitte 
le pays de fa naiflance pour s’inftruire, à la 
lune dont la lumière va toujours en croiffant 
à mefure qu’elle s’éloigne davantage du point 
du Ciel où elle a commencé de paroître, & 
comme cet aftre, en fe rapprochant de ce mê¬ 
me point, perd peu à peu de fon éclat, ne 
femble-t-il pas nous avertir par là que l’homme 
de génie ne peut guère briller dans les lieux 
qui l’ont vu naître ; nullus in regione Propheta > 


1 6 Les petites Aventures 

convenez donc que toutes les déclamations 
contre les voyages ne font, comme je vous 
l’ai déjà dit, que des jeux d’efprit où l’on s’ef- 
force de prouver ce qu’on ne penfe point. 

Mais, ajouta mon oncle, fi tout le monde pen- 
foit comme toi, perfonne ne cultiveroit les arts, 
car il n’y auroit fur terre que des hordes errantes. 

Mais, lui répliquai-je, fi tout le monde 
étoit célibataire comme vous, la terre ne fe- 
roit pas couverte de vagabonds, car elle fe* 
roit bientôt déferte ; fi chaque François pat 
foit la journée à monter la garde ou à faire 
l’exercice militaire, on ne pourroit pas fure- 
ment combattre l’ennemi, car on mourroit de 
faim faute de vivres, & fi chacun vouîoit 
abfolument commander, ce feroit un grand 
malheur, car alors perfonne ne voudroit obéir; 
conclurez-vous de là qu’il ne faut ni céli¬ 
bataires, ni foldats, ni commandans de pro¬ 
vinces"? Mais encore un coup , je m’arrête, 
parce que j’aurois trop à dire.... Au refte, 
puifque, confidérés en eux-mêmes, tous les 
états contribuent également au bien-être de la 
fociété, croyez, mon oncle, que je fournirai 
ma meilleure part en prenant un parti auquel 
mon goût & mon penchant me deftinent ; & 
pourquoi voudriez-vous m’empêcher de fatif- 
faire ma paffion, parce que vous en avez une 

contraire. 


de Jérome Sharp . 17 

contraire, lorfque la mienne peut auffi tourner 
à mon avantage & à celui de ma patrie^ Mais, 
medirez-vous, il y a des rifques fans nombre, 
des travaux fans fin, avec beaucoup de craintes 
& de foucis ; — hé bien, je fuis prêt à renon¬ 
cer à mon projet, iî vous pouvez me prouver 
qu’on y trouve toujours du travail fansrécom- 
penfe, de la peine fans plaifir, de la crainte fans 
efpérance, & du danger fans gloire. 

Ilia tnihi patria ejî ubi pafeor , non nbi nafcor, 

OWENUS. 

Le lendemain matin, mon oncle me voyant 
bien décidé à partir, augmenta mes finances de 
trois louis, & je continuai ma route* 

Les premiers jours de mon voyage, j’efiuyai 
quelques petits défagrémens, car je rencontrai 
fucceflivement des Rouliers, des Soldats, & 
des Chaudronniers, qui allant du même côté 
que moi, entroient librement en converfation, 
& me demandoient, fans façon, d’où je venois 
& où j’allois. Peu accoutumé à leurs expreffions 
& à leur familiarité, je ne répondois guère que 
par monofyllabes ; mais un Grenadier m’ayant 
demandé de quel métier j’étois, fans recevoir 
de moi une réponfe fatisfaifante , me dit bruf- 
quement : mon ami , je fuis du Régiment d*An * 
jou , & quand j 9 ai le plaifir de rencontrer un bon 
garçon, je veux [avoir qui eft-ce qui Va pondu, 

B 


i8 Les petites Aventures 

& quieft-ce qui Va couvé . Là defliis, je lui dis 
que j’étois un pauvre bourgeois ; mais que j’ai- 
lois ù Paris & à Londres, pour recueillir plu- 
fieurs fucceffions. 

Et quelles font, me dit-il^les bonnes gens 
qui ont eu la complaifance de mourir, après 
vous avoir amaffé du bien. . 

Il y en a un, lui répondis-je, qui s’appeloit 
la Bruyère, l’autre étoit nommé le Spectateur, 
de fon nom de guerre. 

Celui'ci, dit alors le Grenadier, étoit donc 
Militaire : je voudrois bien favoir, ajouta-t-il, 
fi la fucceffion qu’il vouslaifleconfifte en bien- 
fonds , ou en argent comptant. 

Je crois, lui dis-je, qu’elle confifte princi¬ 
palement en portraits & en tableaux ; mais il 
y en a quelques uns qui font enrichis de dia- 
tnâns & de pierres précieufes, fans le mélange 
d’aucun faux brillant. 

Alors le Grenadier redoubla le pas, en di- 
fant fièrement : tout cela Je peut, fi cela eft. 

Le lendemain, je m’avifai d’un petit trait de 
charlatanerie que je dois confeffer ici, parce que 
je n’écris pas mon hiftoire pour faire toujours 
mon éloge. J’avois un bâton creux, ou pour 
mieux dire, unefarbacane dont je m’étois fervi 
autrefois, quand j’étois écolier, pour faire la 
guerre aux oifeaux, en leur foufflant des pois ou 


de Jérome Sharp* î<) 

des noyaux de cerifes. J’attachai à un bout de ce 
bâton deux paires de bas, que je couvris d’un 
mouchoir \ par ce moyen, ma farbacane reflem* 
bloit aflez bien à un fufii, dont on auroit en¬ 
veloppé la batterie pour éviter la rouille. D’une 
autre part, comme je m’étois muni d’un pafle* 
port qui me permettoitle port d’armes pour ma 
fureté, j’achetai à Aix un piftolet, &jelemis 
dans ma poche après l’avoir attaché à un dou¬ 
ble cordon que je plaçai fur mon épaule en ban¬ 
doulière; ayant alors mon fufii poftiche fous mou 
bras, & mon chapeau rabattu fur mon vifage* 
la pointe en arrière, j’avois toutes les apparen¬ 
ces d’un Chaflèur. Dans cet accoutrement, je 
reçus les faluts les plus refpeftueux de tous les 
gens à pied que je rencontrai fur mon chemin* 
parce que par-tout où je paffois^on me iregar- 
doit vraifemblablement comme un Seigneur des 
environs qui alioit dîner dans quelque château 
Voifin. 

Quand les Payfans me falüoient de loin, & 
que les jeunes Viîlageoifes, affifes devant leur 
porte, fe levoient pour me faire la révérence, 
je leur rendois un petit falut de proteâion qui 
achevoit de leur perfuader que j’étois un homme 
de conféquence. Je jouiffois ainfi de ma fupef- 
cherie en me rappelant la familiarité des gens 
que j’avois rencontrés la veille; mais je ne pou- 

B ij 


ïo Les petites Aventures 

vois m’empêcher de réfléchir fur la foibieffe de 
l’efprit humain. Les Villageois, difois-je çn moi- 
même, font donc aufli injuftes ou aufli imbé- 
cilles que nos gens d’efprit de Marfeille ,,qui 
ne veulentjamaisreconnoîtrele mérite fous des 
haillons, mais qui fe profternent humblement 
devant un faquin décoré. Là deffus, je difois tout 
bas, & fans que perfonne m’entendît: 6 gens 
d’ejprit, que vous êtes bêtes . 

Tout en faifant ces réflexions, j’avançois à 
petit pas dans un lieu folitaire vers la ville d’A¬ 
vignon, lorfque j’entendis derrière moi une voix 
qui me dit : Monfieur, vous allez fi vite qu’il 
eli bien difficile de vous joindre. Amfi-tôt je 
me retourne, & je vois un garçon Perruquier 
qui me falue honnêtement, mais fans gêne, & 
qui me dit : Il paroît, Monfieur, que vous allez 
loin ; mais, fi vous voulez me le permettre, j’au¬ 
rai l’honneur de voyager avec vous. Vous êtes 
bien le maître, lui répondis-je, de m’accom¬ 
pagner , fi vous voulez ne marcher ni plus vite 
ni plus lentement que moi. 

Il me dit alors qu’il fuivroit mon pas, & que 
fi la lenteur de ma marche pouvoit le retarder de 
deux ou trois jours, il en feroit bien récompenfé 
par l’honneur de ma compagnie. — Vous êtes 
bien poli, lui dis-je ; mais comment favez*vous 
que je vais loin*? Je préfume, dit-il, que vous 


de Jérome Sharp , 21 

n’êtes pas un Chaffeur de ce voifinage, parce 
que je vous ai vu paffer à Aix, & je vois, 
d’ailleurs, à votre coftume, que vous n’êtes pas 
un habitant des terres du Pape, & qu’après avoir 
demeuré dans de grandes villes, vous n’allez 
pas terminer votre courfe dans un village. 

Ce Perruquier connoiffoit le monde ; il avoit 
déjà fait trois fois fon tour de France; il m’ap¬ 
prit, dans le courant de notre conversation, qu’il 
avoit frifé tous les Comédiens de Marfeille, & 
joué des rôles muets fur leur théâtre; qu’il avoit 
enlevé une Aflrice à Bordeaux, pour l’aban¬ 
donner à Touloufe i qu’il s’étoit battu à Paris 
contre trois mouchards p & qu’ayant déferté, à 
Valenciennes, des Dragons de Lorraine, &fe 
voyant fur le point d’être pris dans le Hainaut 
par les Cavaliers de Maréchauffée, il avoir 
leflement franchi un fofle pour s’enfuir à tra¬ 
vers les champs. Il me conta ptufieurs autres 
proueffes de ce genre, qui auroient dû me le 
faire regarder comme un homme fufpeft ; mais 
comme j’avois peu d’expérience ,& que jecon- 
noiffois mieux les Livres que les hommes, je 
fuppofai qu’il n’avoitfait tant de folies que pour 
devenir plus raifonnable, ou pour mieux dire, 
fon ton de politeffe m’en impofa au point que 
je ne regardai les écarts de fa jeuneffe que comme 
des efpiégleries. Quelle apparence y a-t-il, difois- 

B iij 


% % Les petites Aventures 

je en moi-même, qu’un homme fi franc veuille 
me tromper"? Il feroitpeut-être à craindre,s’il 
ne racontoij de lui-même que des traits d’honnê¬ 
teté & de probité ; parce quec’eft en difant je fuis 
un honnête homme que la plupart des fripons trom¬ 
pent leurs voifins & leurs amis, mais celui qui 
convient d’avoir fou vent manqué de délicatelfe, 
femble dire à ceux qui l’écoutent : je me fuffis à 
moi-même , je n’ai bejoin de perjonne 3 & je me pajfe 
facilement de votre ejiime & de votre confiance,parce 
que je ne veux rien avoir de ce qui vous appartient . 

Telle fut l’idée que je me formai de ce Per¬ 
ruquier. La fuite de mon hiftoire va faire voir 
fi j’avois raifon. 

Tout en faifantnotre route, il me conta qu’il 
avoit refufé une place de Valet-de-Chambre 
chez un Prince, & qu’il s’étoit brouillé avec 
beaucoup de fes pratiques, parce qu’elles s’é- 
toient avifées de prendre un ton vis^à-vis de 
lui; cela ne vous furprendra pas, me dit-il, 
quand vousfaurez que j’appartiens à une famille 
très4ionnête, & qu’ayant reçu une bonne édu¬ 
cation, je ne fuis pas fait pour être Valet-de- 
Chambre. Un homme comme moi, ajouta-t-il, 
qui a des fentimens, & que les rigueurs de la 
fortune ont obligé de manier le peigne &‘le 
rafoir, ne permettra jamais que des Commis 
de bureau ou des Marchands Drapiers s’avi- 


de Jérome Sharp. 23 

fent de le traiter comme un Perruquier ordi¬ 
naire. 

Surpris de ce que je ne Papprouvois pas fur 
ce point, il me demanda mes raifons; voici 
quelle fut ma réponfe. 

Jefuppofe, lui dis-je, que vous foyezaffez 
riche pour vous faire fervir, & que vous ayez 
pour Domeftique un ancien Bourgeois ou un 
Gentilhomme que la misère auroit réduit à cet 
état : Je fuppofc en outre que ce malheureux ne 
veuille pas faire pour vous ce que feroit un 
autre à fa place, & qu’il s’avife de vous contre¬ 
carrer à chaque inftant, en prenant à votre 
égard un ton de fierté: ne feriez-vous pas en 
droit de lui faire cette obfervation *1 Monfieur 
le Gentilhomme, quand je vous ai reçu chez 
moi, c’étoit pour avoir un Domeftique, & non 
pour me donner un Maître : Si vous avez de 
grands fentimens, je vous en félicite ; mais je 
veux être fervi pour mon argent : Commencez 
donc par faire tout bonnement votre devoir; 
dans la fuite, je pourrai connoître tôt ou tard 
quel eft votre mérite, & je verrai alors fi je 
dois vous traiter avec quelque diftinélion. 

Je vous entends très-bien, me dit le Perru¬ 
quier; je fens que j’a vois tort, & je tâcherai 
de mettre à profit votre leçon, dont je vous 
fais mes très-humbles remercîmens. 

B iv 


24 Les petites Aventures 

Quand nous fûmes arrivés à Avignon, & que 
nous eûmes dîné, il porta la main à fon gouflét, 
en difant qu’il aîloit payer pour nous deux. Mais 
ne voulant pas permettre qu’un garçon Perru¬ 
quier fût plus poli que moi, je jetai auflî-tôt un 
écu de fix francs fur la table, & je priai l’Au- 
bergifte de fe payer pour le tout. Cela fe trou¬ 
vera compenfé, me dit mon compagnon de 
voyage, parce que c e foir je payerai la couchée. 
D’une autre part, ajouta-t-il, je fuis bien aife 
de ne pas changer ici un double louis d’or, 
crainte qu’on ne me rende de mauvaife monnoie. 

A deux lieues de là, il entra dans une bouti¬ 
que pour acheter du tabac; mais il fortit aufïi- 
tôt pour me prier de lui prêter trois fous, à 
caufe qu’on n’avoit pas de quoi lui rendre fur 
fon double louis. Comme je n’avois pas de pe¬ 
tite monnoie, je lui donnai un petit écu, m’i¬ 
maginant qu*il me rendroit cinquante-fept fous 
infïant après;, & le refte à la couchée, quand 
ilauroit changé ft grofle pièce; mais il en fut 
autrement, car en fortant de la boutique, il ne 
m’offrit qu’une prife de tabac; alors je penfai 
que c’étoit un oubli de fa part, ou qu’il vouloit 
peut-être me rendre le tout enfemble, Se je ne 
crus pas que l’affaire fût d’une allez grande 
conféquence pour lui en parler avant la fin du 
jour. Nous continuâmes donc notre route en 


I 


de Jérome Sharp . 

parlant de la pluie & du beau temps. Lefoir, 
il me fit entrer dans une grande auberge où il 
demanda une chambre à deux lits , après avoir 
commandé un bon fouper à quatre francs par 
tête. Vous m’avez bien traité à dîner, me dit-il, 
il eft jufte que je vous régale à mon tour; 
cependant il ne me parla pas de mon petit écu; 
mais je penfai que ce feroit pour le jour fuivant, 
quand il auroic changé fon double louis. Le len¬ 
demain, il fe leva un quart-d’heure avant moi, 
& me dit qu’il alloit payer, & pafler à la cuifine 
pour faire préparer le déjeuner. Mais j’étois à 
peine à moitié habillé, lorfque l’Aubergifte en¬ 
tra dans ma chambre en me demandant lî j'ai- 
lois payer pour celui qui venoit de fortir. — Non 
furement, lui répondis-je, c’eft lui qui doit payer 
pour moi. — J’efpère cependant, dit-il, que 
vous aurez cette bonté-là, car l’autre eft déjà 
bien loin. Je l’ai laiffé fortir, parce que je favois 
que vous étiez encore ici ; & comme ceux qui 
occupent la même chambre dans une auberge, 
& qui foupent enfemble, font cautions l’un pour 
l’autre, fi vous refufez de me payer le tout, 
je vais vous faire conduire chez le Juge du lieu, 
en difant que vous êtes d’accord comme deux 
larrons en foire. 

Vous n’avez pas befoin de me menacer, 
lui dis-je : perfonne ici ne fera la dupe que moi. 


2 6 Les petites Aventures 

Alors je voulus prendre ma bourfe pour en ti¬ 
rer deux écus de fix francs que j’avois mis à 
part; mais quelle fut ma furprife, lorfqu’au lieu 
de cet argènt,je n’y trouvai qu’un billet conçu 
en ces termes ; 

Moniteur le Chasseur, 

Comme je fuis honnête homme, je ne pré¬ 
tends pas vous voler ; mais je vous prie en grâce, 
fi vous avez un peu d’humanité, de vouloir 
bien me prêter les douze francs que je prends 
dans votre bourfe; je vous rendrai un pareil 
fervice lorfque je vous rencontrerai fur le grand 
chemin, n’ayant, comme moi, pour faire votre 
route, qu’un double louis d’or. 

Signé , le Perruquier ambulant. 

Poft feriptum. Comme je ferai peut-être long¬ 
temps fans vous rencontrer, permettez que je 
vous paye dès aujourd’hui le revenu de votre 
argent, en vous enfeignant un fecret qui vaut 
plus que votre capital, & qui pourra vous en 
tenir lieu, fi l’occafion de vous le rendre ne fe 
préfente point. 

Rempliflèz d’eau de rivière, jufqu’aux trois 
quarts & demi, une bouteille ordinaire, que 
vous boucherez avec un bouchon troué dans 
fa longueur, armé dans fa partie inférieure d’une 




de Jérome Sharp . 27 

petite foupape.—-Tâchez, à l’aide d’un bon 
îoutflet, d’y introduire une certaine quantité 
d’air que la foupape laiffera entrer, fans lui 
permettre de fortir; & couvrez le bouchon 
avec un morceau de cuir ou de parchemin, que 
vous attacherez au col de la bouteille avec de 
bon fil ou de la ficelle. Quand vous ferez avec 
un gourmet que vous voudrez/^ (c’eft le 
mot pour dire attraper), mettez cette bouteille 
fur la table, avec cette étiquette, vin de Charn* 
pagne. Priez le gourmet de la déboucher après 
lui avoir fait rincer un verre; il n’aura pas plutôt 
détaché le cuir ou le parchemin, que le bou¬ 
chon repoulfé par l’air comprimé, fautera au 
plancher avec explofion, & votre homme con¬ 
cluant de là que le vin eft bon, fe trouvera 
bientôt confus, de voir qus vous ne lui avez 
fervi autre chofe qu’un plat de votre métier. 

Ha fripon, m’écriai-je, je t’ai fait hier une 
leçon de morale, & tu m’en fais aujourd’hui 
une autre plus fenfible. Il y a donc des aigre¬ 
fins qui font l’aveu de leurs fautes pour qu’on 
les regarde comme des gens véridiques, & 
qui, pour mieux obtenir la confiance d’autrui, 
font femblant de n’en avoir pas befoin. Mais, 
par bonheur pour moi, tu ne favois pas qu’un 
certain preffentiment m’avoit fait cacher mon 
or dans mon portefeuille. 


2 8 Les petites Aventures 

En prononçant ces mots, je payai fa part 
& la mienne, & je fortis de l’auberge, bien 
réfolu de ne jamais me fier aux Perruquiers 
déferteurs, qui après avoir enlevé des Aétrices 
à Bordeaux, les auroient abandonnées à Tou- 
loufe. 

Quand je fus fur le grand chemin, je de¬ 
mandai à chaque inftant aux Payfans que je 
rencontrois, s’ils n’avoient pas vu palfer un 
Perruquier, que je défignois par fa taille & fon 
coftume. Chacun m’afîuroit ne l’avoir pas vu; 
mais un homme qui couroit la pofte à franc- 
étrier me dit qu’il l’avoit rencontré fur le che¬ 
min d’Orange, c’eft-à*dire, que mon aventurier 
avoit rebroufle chemin, pour que je ne pulfe pas 
le rencontrer fur ma route. 

Voyant que mon coftume de Chalfeur n’a- 
voit pas empêché le Perruquier ambulant de 
m’accofter pour me jouer un tour, je regardai 
cette première rencontre comme une punition 
de la petite charlatanerie dont je m’étois avifé 
pour m’attirer le relpeftdes Payfans. En con- 
féquence, renonçant à ma fupercherie, je cachai 
ma bandoulière ; je mis mes bas dans ma poche, 
& je me fervis de ma farbacane comme d’un 
bâton. Je trouvai alors beaucoup de voyageurs 
quivouloient entrer en converfation avec moi ; 
mais je redoublois le pas, ou je ralentiffois ma 

) 


/ 


de Jérome Sharp . 29 

marche félon le befoin,pour éviter toute com¬ 
pagnie, & de cette manière, j’arrivai jufqu’à 
Valence, en Dauphiné, fans aucun évènement 
qui puiffe contribuer à Pinftruâcion de mes Lec¬ 
teurs. 

« .== e —r.::L „■. ==—r=> 

Chapitre II. 

Après avoir rencontré Monfieur Boni face, Mar - 
chand ruiné, de Marfeille, Jérome Sharp reçoit 
Vhofpitalité avec fon nouveau Compagnon de 
voyage che% un Bourgeois de campagne, au¬ 
quel on donne une explication palpable du cou¬ 
cher héliaque des étoiles , des éclipfes de foleil, 
& des phafès de la lune. le Villageois fait une 
critique judicieufe d*une Chanfon paflorale. On 
lui apprend un tour de combinaifon, & il réfute 
folidement la compajfion de VAuteur pour des 
oiféaux pris à la pipée. Jérome Sharp eft en fuite 
introduit che\ un Seigneur de village pour la 
conflruclion d 3 un paratonnerre ; & après avoir 
donné une légère idée de Vélectricité , il dévoile 
Vart de rendre inflammable l y air atmofphérique , 

Il y avoit environ trois heures que j’étois forti 
de Valence, pour aller à Vienne, en Dauphiné, 
lorfque je rencontrai M.Boniface, ancien Mar- 





30 Les petites Aventures 

chand Mercier, de Marfeille. Je Pavois autre* 
fois connu dans notre ville, dans un café dont 
il étoit le plus fort pilier (Monfieur Boniface 
n’avoit jamais été dans ce lieu d’alfemblée pour 
converfer avec les gens d’efprit ; c’étoit un bon 
homme qui cherchoit tout Amplement à tuer le 
temps, & qui prenoit plaifir à hauffer les épaules 
à tout ce que pouvoient dire les Gens de Lettres 
réunis dans cette fociété ). Il m’apprit qu’il 
alloit à pied en Hollande, & là deflus il apof- 
tropha un Payfan, en lui difant : Dis donc, 
P ami, eft-ce ici le chemin d’Amflerdam? Le Payfan 
lui répondit : ma foi, Monfieur, je ne Jais ce 
que vous voule\ me dire. Vous vous méprenez, 
dis-je alors à Monfieur Boniface; les Payfans 
ne font pas Géographes; vous ne devez leur 
demander ici, que le chemin de Vienne ou 
de Lyon ; quand vous ferez dans la Bourgogne, 
vous demanderez celui de Dijon, pour aller à 
Auxerre; dans la fuite, lorfque vous ferez 
au delà de Paris, on vous enfeignera celui de 
Péronne, pour aller à Cambray; & celui de 
Mons, pour aller à Bruxelles. Enfin, quand 
vous aurez palfé la capitale du Brabant, tout 
le monde vous indiquera celle de la Hollande, 
qui n’en eft guère éloignée. 

Vous faites donc toujours le bel efprit, me 
dit alors mon compatriote. 


dû Jérome Sharp. 31 

Monfieur Boniface,lui repliquai-je, il n’y a 
pas d’efprit là dedans ; il n’y a que du bon fens; 
mais vous, continuai-je, vous aimez toujours 
mieux les écus que la Littérature. 

Ma foi, me dit-il, je n’en ai guère à préfent; 
mes débiteurs m’ont fait banqueroute, & m’ont 
obligé d’en faire autant à mes créanciers, mais, 
ajouta-t-il, je ferai fortune en Hollande. L’or 
y eft commun ; je ferai d’abord Commis chez 
quelque riche Négociant; enfuite j’entrepren¬ 
drai un petit commerce en détail, & puis en 
gros. Que fait-on*! je puis devenir Banquier, 
riche Armateur, & faire conftruire des vaif- 
feaux. 

Alors je lui répondis par ce difîique : 

Prenez bien garde aufli de battre la campagne. 

Et de ne rien bâtir que châteaux en Efpagne. 

Enfuite, je lui récitai la fable de la Laitière & 
le pot au lait, & je finis par lui chanter la chan- 
fondont les couplets font terminés par ce re¬ 
frain: 

Et ne vendez la peau de Tours 
Qu’après Tavoir couché par terre. 

Tandis que je chamois ainfi, vers la fin du jour , 
dans un vallon folitaire, un homme avançoit 
derrière nous, & finit par nous joindre, en nous 
adreflant la parole. D’abord fa voix forte & fa 


3i Les petites Aventures 

liante taille m’infpirèrent quelque crainte; mais 
je fus bientôt raffuré par la douceur & la bon¬ 
homie qu’il montra dans tous fes difcours ; il 
avoit l’air d’un petit Bourgeois de campagne ; 
mais il nous dit franchement qu’il n’étoit qu’un 
Payfan. Je viens, dit-il, de voir le père de ma 
femme, à dix lieues de chez nous, & c’eft le 
plus grand voyage que j’aye fait de ma vie î 
ô grand Dieu, que le monde eft grand. J’ai cru 
que je n’en verrois jamais la fin. 

Après nous avoir fait diverfes queftions fur 
le lieu de notre naiffance, & le fujet de notre 
voyage, il nous apprit qu’il aimoit beaucoup à 
parler de guerre & de politique avec les voya¬ 
geurs, & que le Seigneur de fon village lui 
faifoit préfent de fes vieilles gazettes : là def- 
fus, je lui parlai d’une infinité d’objets que je 
n’avois jamais vus, mais dont la lefture m’avoit 
donné une légère idée. Je lui fis la defcription 
des ports de Breft & de Rochefort, où je n’a¬ 
vois pas encore été. Je l’étonnai par mon éru¬ 
dition fur le jet des bombes, la fonte des ca¬ 
nons , les évolutions militaires, 

Et je lui fis, tant bien que mal. 

Le tableau d’un combat naval. 

A propos de vaiffeaux, il me dit, qu’il ne pou- 
voit pas comprendre comment les Pilotes peu¬ 
vent 


de Jérome Sharp* %% 

Vent fe guider fur mer, quand ils n’aperçoivent 
que Ciel & eau. 

Je lui fis entendre, de mon mieux * que le 
loc & la'bouffole leur font d’un grand fecours* 
& qu’ils peuvent auffi fe guider par les étoiles. 
Voyez-vous celle-là, lui dis-je, en lui mon¬ 
trant l’étoile polaire, qui brilloit vers la plus 
haute branche d’un arbre, à côté duquel nous 
pallions Telle relie toujours à la même place* 
parce que c’ell fur elle que le ciel tourne comme 
fur un pivot. Si j’allois toujours de ce côté-là, 
j’arriverois en Suède & en Laponie; du côté 
oppofé, j’irois en Efpagne & en Afrique ; à gau¬ 
che , j’irôis à Brell &: en Amérique ; & à droite * 
je prendrois le chemin de la Suifle & de l’Au¬ 
triche; voilà à peu près comme raifonnent les 
Marins pour fe guider fur mer* 

Mon homme parut alors ravi en extafe, & 
me dit 2 je crois, Monfieur, que vous favez 
tout; mais puifque vous avez toute la fcience 
à vous feul, je ne fuis pas furpris qu’il ne relié 
rien pour moi. Je voudrois bien, ajouta-t il* 
que vous fuflîez notre voifin pour avoir le plaifir 
de m’inllruire dans l’oecafion ; vous pourriez 
m’apprendre le nom de toutes ces étoiles, ëar 
chacune a le fien, à ce que m’a dit notre Curé; 

Votre Curé a raifon, lui dis-je , & aulîi-tôt 
je lui montrai du doigt la grande Ourfe, Cafficï- 

G ' 



Les petites Aventures 


pée,& la Claire des gardes, qui tournent au¬ 
tour du pôle ; la Lyre, qui étoit prefque fur 
notre tête; la Chèvre, qui touchoit prefque 
l'horizon vers le nord ; Ar&urus ou le Bouvier, 
qui étoit à l’occident à la queue du chariot; Sr 
vers le midi, le Poiffon auftral, qui s’élève très- 
peu fur notre horizon. Enfuite je lui fis voir les 
planètes de Mars &de Jupiter, que je lui ap¬ 
pris à ne pas confondre avec des étoiles. Enfin, 
je lui montrai la planète de Vénus, qu’on ap¬ 
pelle , à la campagne, l’étoile du Berger, & qui 
paroît quelquefois le foir, d’autrefois avàntl’au¬ 
rore , parce que tournant autour du foleil, tan¬ 
tôt elle le fuit, tantôt elle le précède. 

Je voudrois bien favoir, dit le Villageois, 
d’où vient quç nous ne voyons pas à préfent 
les trois rois, & la pouffinière, que nous voyons 
en hiver. s 

Ce n’eft pas étonnant, lui dis je, c’eft parce 
qu’elles ne font pas encore levées. 

C’eft fort bien dit, remarqua le Campagnard ; 
mais d’où vient qu’à préfent elles fe lèvent fi 
tard : il feroit bien plus naturel de fe lever de 
bonne heure en été, que dans le temps des neiges. 

Mon ami, lui dis-je, avez*vous remarqué 
que la lune change de place dans le ciel, & 
qu'elle ne répond pas tous les jours aux mêmes 
étoiles* 


de Jérome Sharp', 3$ 

J’ai bien remarqué cela, me dit-il, & c’çft fans 
doute ce qui la fait retarder de trois quarts- 
d’heure chaque jour 4 car quand je l’ai vue une 
fois fe lever avec une étoile, je la vois le len- 
demain fe lever avec une autre, qui étant au- 
deflous, dpit paroître un peu plus tard. 

Vous avez raifon, lui dis-je. Hé bien, le fo- 
îeil en fait de même, mais un peu plus lente¬ 
ment, car il ne fait que dans un an la courte 
que la lune fait dans un mois. Le foieil va donc 
d’une étoile à l’autre , quoique nous ne voyions 
pas alors ces .étoiles, à caufe de la lumière du 
foieil qui les éclipfe ; de même que vous ne 
pourriez pas voir de loin une chandelle allumée * 
qui feroit expofée au grand jour en pleine cam¬ 
pagne; or, quand le foieil* dans fa courfe, fe 
trouve vis-à-vis les Pléiades que vous appelez 
la Pouffinière, ils fe lèvent en même temps* 
vont enfemble, & la pouffinière fe couchant 
alors avec le foieil, ne peut pas paroître pen¬ 
dant la nuit; mais quand l’aftre du jour eft ar¬ 
rivé à l’autre côté du ciel * alors l’un fe couche 
quand l’autre fe lève ; il n’eft donc pas éton¬ 
nant que vous puiffiez les voir chacun à leur 
tour, l’un le jour^ l’autre la nuit. 

Je comprends bien un peu, me dit le bon¬ 
homme, qui dans ce moment ne comprenoit 
peut-être rien; mais j’aimerois mieux favoir 

C ij 







Les petites Aventures 


pourquoi la pleine lune difparoît quelquefois 
entièrement par une éclipfe, & pourquoi elle 
va tantôt en croiffiint, tantôt en diminuant. 

Mon bon ami, lui dis-je, ceci eft un peu plus 
difficile, & fi vous voulez que je vous l’ex¬ 
plique, il faut venir fouper avec nous, à la 
première auberge; 

Mon bon Monfieur, me dit-il, je le vou- 
drois bien; mais c’eft impoffible, car li je n’ar- 
îivois ce foir de bonne heure pour confoler ma 
femme, elle mourroit de chagrin. A propos, 
ajouta-t-il, il me vient une bonne penfée. Ma 
maifon n’eft qu’à un quart de lieue du grand 
chemin; vous êtes de bonnes gens : venez tous 
deux coucher chez nous, & je vous ferai 
goûter du vin que je ne donne qu’à mes bons 
amis. D’abord, nous le remerciâmes de fon 
honnêteté; mais il nous pria deux ou trois fois 
de fi bonne grâce, que nous crûmes devoir 
acquiefcer à fon invitation. 

Nous trouvâmes, en arrivant chez lui, une 
jolie maman, une grotfe réjouie, entourée de 
cinq enfans,quidemandoient àl’embrafler. Elle 
verfa des larmes de joie en revoyant fon mari 
qu’elle n’avoit pas vu depuis trois jours. Quand 
je vis la tendrefle de cette bonne femme, pour 
fon mari, & pour fes enfans, en me rappelant 
les froides époufes qui habitent nos cités, je 


de Jérome Sharp. yj 

ne pus m’empêcher de dire : Ah ! que je fuis 
heureux d’être reçu aujourd’hui dans l’afyle de 
la vertu, du bonheur, & de l’amour conjugal. 
Heureux Villageois, je voudrois bien jouir de 
ton fort. 

Uxor tua peut vitis alundans , 

Filii tui peut novellœ olivarum . 

Autant cette tendre mère paroiffoit contenté 
de revoir Ton époux, autant elle étoit furprife 
de voir arriver avec lui deux hommes, dont 
elle entendoit à peine le langage; mais Ton 
mari lui conta comment nous avions fait con- 
noiffance, & lui dit de préparer à fouper. Mef- 
fieurs, nous dit il, vous n’aurez ici ni vin fré- 
laté, ni gigot de mouton; mais nous avons des 
canards dans notre baffe-cour, & des pigeons 
au colombier. 

Quand nous eûmes foupé, il me rappela là 
promeffe que je lui avois faite fur les change- 
mens de la lune : & voici comment je m’y pris % 
pour lui rendre mon explication palpable. Je 
lui demandai un peloton de-fil, que je plaçai 
d’abord entre fes yeux & la chandelle, & comme 
dans ce moment il ne pouvoit plu$ voir la lu¬ 
mière, je lui dis que c’efi: ainlî que la lune 
éclipfe le foleil, quand elle fe trouve entre le 
foleil & la terre. Enfuite je le plaçai lui-même 
entre la chandelle & le peloton, qui dès ce 


38 Les petites Aventures 

moment ne fat plus éclairé; c’eft ainfi, lui dis- 
je, que la lune ceffe de luire, & fe trouve 
éclipfée quand elle eft plongée dans l’ombre de 
la terre, qui eft alors entre la lune & le foleil. 
Enfin, faifant tourner le peloton autour de fa 
tête, mais à une certaine diftance, je lui fis 
comprendre qu’il y en avoit toujours la moitié 
éclairée par la chandelle ; mais qu’après avoir 
vu cette moitié toute entière, il ne pouvoit 
quelquefois en voir que le tiers, ou le quart, 
félon la pofition que je donnois au peloton. 
C’eft par la même raifon, lui dis-je, que la 
partie éclairée de la lune, qui eft toujours la 
moitié, de cet aftre, fe tourne plus ou moins 
vers nous, & paroît plus ou moins grande, 
félon qu’elle s’éloigne plus ou moins du foleil. 

Cette petite expérience, que je réitérai pour 
mieux la faire entendre, parut lui faire plaifir, 
& il finit par me dire: je fuis fi content de vous 
& de ma femme, qu’il faut boire un coup, pour 
chanter enfuite chacun notre chanfon. 

Quand mon tour de chanter fut venu, je fre¬ 
donnai un couplet, furie bonheur champêtre; 
mais notre Hôte ne fut pas auffi fatisfaitde ma 
chanfon qu’il l’avoit été de mon explication phy- 
fique, fur les phafes de la lune. C’étoit un 
homme franc, & d’un gros bon fens, qui ai- 
moit mieux la vérité que la fiftion, & ma chan- 



de Jérome Sharp. 39 

fon lui parut faufle, en ce qu’elle exagéroit le 
bonheur dont on jouit à la campagne. Je ne peux 
m’empêcher de citer ici les obfervations qu’il 
me fit, quand je la chantai pour la fécondé fois. 


Critique d’une Chanjon champêtre ; par un -villageois. 

Dans notre heureux afyle, 

Nous jouifions d’un fort tranquille; 

C’eft bien vrai, dit le Campagnard; mais nous 
ferions bien plus tranquilles, fi les Procureurs 
& les Huiffiers ne nous faifoient jamais la guer¬ 
re, & furtout fi les Collefteurs des Tailles 
avoient la bonté de 11e pas nous faire quelquefois 
une piftole de frais pour faire payer un petit écu. 

Sans crainte, nous voyons, 

Dans un champ fertile, 

Mûrir nos moiflons. 

Oh, pour celui-là, c’eft bien faux, car nous 
craignons continuellement la nielle, & la grêle ; 
mais malheureufement nous n’en forâmes pas 
toujours quittes pour la peur. 

Et , fur de verts gazons, 

Bondir, bondir nos moutons. 

Et comment voulez-vous que ces pauvres bêtes 
bondiffent, quand elles font entourées de loups, 
ou malades de la clavelée. 

Des dons charmans 
De Flore & de Pomone, 


C iv 



4 o Les petites Aventures 

Je ne fais pas ce que c’efl: que Flore & Pomo* 
ne; mais, s’il faut en juger par le relie, il y a 
là delfous quelque menfonge. 

Un éternel printemps 
Couronne nos champs, 

Couronne nos champs; 

Un éternel printemps! vôus favez bien vous* 
même qu’il ne dure que trois mois; d’ailleurs 
dans fon commencement, il eft froid comme 
l’hiver, & vers la fin, chaud comme l’été; & 
puis j’aime bien moins le printemps avec tou¬ 
tes fes fleurs, que l’automne avec fa vendange. 

Et Bacchus, à fon tour, nous donne fes douxpréfens; 

Je fais bien ce que c’efl; que Bacchus * mais il ne 
donne rien, car nous achetons notre vin alTes 
cher, par nos travaux & nos fueurs. 

A l’ombre d’un feuillage, 

Croyez - vous bonnement que nous fommes à 
l’ombre pour faire la moiflon*? 

Au doux ramage des oifeaux, 

Au doux ramage des oifeaux, 

Et du pain** croyez-vous que nous en gagne* 
rions à écouter ces piauleux $ 

Les Bergers fidelles 
Du nom de leurs belles 
Font retentir les çôteetux, 


de Jérome Sharp. 4 * 

Dites donc qu’ils font retentir quelquefois les 
tonneaux, car ils ne chantent guère que l’hiver, 
quand ils ont bu notre vin à la veillée. 

Et fur leurs chalumeaux 
Ils chantent fans çcfie, 

Sans cefle! c’eft-à-dire, deux ou trois fois 
par an. 

v--. 

Et leur tendreflfe, 

Et des jours fi beaux. 

Us ne font pas fi beaux, quand le tonnerre gron¬ 
de, & que nos campagnes font ravagées par des 
torrens; mais, Dieu foit loué, ces mauvais jours, 
à ce que dit ma femme dans fa chanfon, n’env 
pêchent pas que nous n’ayons de temps en temps 
d’affez belles nuits. 

Telles furent les remarques que fit notre Hôte, 
à mefure que je chamois, & je n’y ai prefque 
rien changé, que quelques fautes d’expreflion. * 
J’ai cru pouvoir les inférer ici pour l’inftruc- 
tion de ceux qui ne jugent de la campagne que 
par des églogues, ou par des Comédies pafto- 
rales. Il eft certain que plufieurs perfonnes fe 
forment à cet égard de faufies idées. Tel va 
demeurer dans un hameau , dans l’efpérance d’y 
entendre le chant des Bergères & du rollignoî, 
qui n’y entend autre chofe que des difputes de 


42 Les petites Aventures 

Payfans & le cri du hibou, & cependant je me 
fouviens d’avoir entendu foutenir par un Avo¬ 
cat au Parlement, homme très-obftiné, quoi¬ 
qu’il eût d’ailleurs beaucoup d’efprit, qu’il n’y 
avoit dans toute la Normandie que des mœurs 
Amples & pacifiques comme dans le fiècle d’or, 
& que les Bergères de ce pays-là étoient aufli 
bien poudrées & aufli chargées de pompons, de 
rubans & de dentelles, que les Bergères de thé⬠
tre & les Nymphes d’Opéra. 

Quoique nous euflions déjà pafle une partie 
de la nuit à chanter ou à difcourir, nous con¬ 
tinuâmes encore de caufer fur divers objets, 
& de propos en propos, nous vînmes à parler 
de devins & de forciers ; je dis, alors, que le 
nombre des magiciens n’a jamais été aufli grand 
qu’on a bien voulu le croire, & que tel homme 
pafle pôur forcier, qui, examiné de bien près, 
n’eft autre chofe qu’un impofteur. 

Cependant, me dit le Villageois, il a pafle 
dans ce village un Marchand d’orviétan, qui, 
pendant trois jours de fête, a deviné la penfée 
de tout le monde, en faifant aufli beaucoup 
d’autres diableries; il a même fini par fe ren¬ 
dre invifible, car on n’a pas pu le trouver dans 
l’auberge, pour lui faire payer fa dépenfe. 

Mon très-digne ami, lui répondis-je, je penfe 
que vous voudriez bien ne pas me regarder 


i 


I 



de Jérome Sharp* 43 

moi-même comme un forcier; cependant je 
peux vous aflurer que je pourrois faire tout 
ce qu’a fait votre Marchand d’orviétan, ex¬ 
cepté cependant que je ne pourrois pas m’en 
aller d’une auberge fans payer. 

Mon hôte paroiffoit un peu incrédule fur 
ce que je venois de lui dire, & pour achever 
de le convaincre, je me mis à lui faire quelques 
tours de cartes que j’avois appris à Marfeille, 
d’un Efcamoteur Hollandois. 

Quand il vit que je devinois une carte pen^ 
fée, & que je la faifois paroître ou difparoître, 
pour la faire trouver dans tel ou tel paquet, 
defîus ou deffous, à fon choix, il s’écria : Julie 
Ciel î je crois que vous êtes forcier tout comme 
l’autre. 

J’aurois pu le laiffer dans fon erreur ; mais 
je me ferois cru coupable de la plus noire in¬ 
gratitude, fi, après avoir reçu l’hofpitalité chez 
un honnête homme, j’euffe contribué à le con¬ 
firmer dans fes préjugés; je crus donc que je 
devois au moins payer mon gîte &monfouper 
en dévoilant quelques vérités utiles. En con- 
féquence, je lui fis voir clairement que mes pref- 
tiges ne provenoient que de l’agilité de mes 
doigts. Je lui appris même quelques petites 
expériences, qu’il pouvoit exécuter fans adrefle, 
pour s’araufer dans l’occafion avec fes amis. 


44 Les petites Aventures 

De tous les tours que je lui montrai, celui 
qui lui fit le plus de plaifir, fut précifément 
celui qui l’avoit le plus embarraffé, parce qu’il 
avoit voulu le deviner. Il confifie à mefurer 
quatre pintes de vin bien au jufte, quand on 
n’a que trois pots, dont l’un en contient huit» 
l’autre cinq, & l’autre trois; mon homme avoit 
beau verfer & reverfer du vin dans des verres, 
auxquels il fuppofoit la capacité que je viens 
d’affigner pour les pots; il avoit toujours quel¬ 
ques pintes de plus ou de moins; mais je lui 
appris enfin, qu’après avoir rempli le pot de 
huit pintes, il faut, i Q , remplir avec celui-ci, 
le pot de trois, qu’on vide enfuite dans celui 
de cinq; 2% remplir encore, avec le premier, 
le pot de trois, pour achever avec celui-ci, de 
remplir le pot de cinq; 3 0 , vider le pot de cinq 
dans celui de huit, & mettre dans celui de cinq 
la pinte qui refte dans celui de trois ; 4 0 , remplir 
celui de trois avec le pot de huit : & alors les 
trois pintes qu’on vient de verfer dans le petit 
pot, forment avec celle qui eft à part dans celui 
de cinq, les quatre pintes qu’on a demandées. 

Comme nous étions fur le point d’aller nous 
repofer, il furvint un petit orage, & bientôt 
après le tonnerre fe fit entendre. Je dis alors 
à mon Hôte, qulune des plus grandes décou¬ 
vertes qu’on eût faites dans les fciences, étoit un 


dé Jérome Sharp . 45 

moyen Ample & naturel d’empêcher la foudre 
de tomber fur une maifon ; j’ajoutai même que 
je connoiflbis ce moyen-là : Ha, Monfieur, 
me dit-il, la Dame de notre village fe trouve 
mal quand elle voit des éclairs ; elle eft à préfent 
enceinte, & il eft bien à craindre qu’elle ne MTe 
une faufle couche. Ah, fi le Seigneur de notre 
Paroiffe vous connoiffoit, qu’il feroit content 
de vous voir, & furtout de vous entendre. Là 
deffus, il nous conduifit, Monfieur Boniface 
& moi, dans un petit logement féparé, au fond 
de la cour , & quand il nous eut introduits dans 
une jolie chambre à deux lits, il nous fouhaita 
un bon repos, & fe retira. Mon compagnon 
de voyage, qui n’avoit prefque rien dit pen¬ 
dant la foirée, me dit alors : Ma foi, quand l’ef» 
prit ne feroit bon qu’à être bien reçu chez un 
riche Payfan, on pourroit le dire bon à quel¬ 
que chofe. Je lui répondis: il n’y a pas d’efprit 
là dedans, Monfieur Boniface; il y a feulement 
de la raifon & du bon fens, & c’eft bien affez. 

Le lendemain, nous comptions de nous met¬ 
tre en route aufli-tôt après le déjeûner; mais ce 
ne fut pas poflible; notre Hôte avoit écrit une 
lettre au Seigneur de fon village, & nous dit 
que nous ne pourrions partir qu’après - dîner 
lorfqu’il auroit reçu la réponfe. 

Pour nous défennuyer, en attendant, il nous 


4 G Les petites Aventures 

conduifit dans un beau vallon, où nous cueil* 
finies du raifin, des poires, des noix & des 
pêches. De là, nous paffâmes dans un bofquet, 
où nous nous amufâmes à prendre des merles 
à la glu & à la pipée. Quand nous eûmes glué 
de petites verges que nous attachâmes légère¬ 
ment à plufieurs arbriffeaux, nous conftruisî- 
mes tout auprès, une petite cabane que nous 
couvrîmes de feuillage, & nous nous plaçâmes 
en dedans. Là, notre Hôte ayant un brin d’herbe 
entre fes lèvres, imita fi bien le chant & le 
pioîement des merles, que tous ceux des en¬ 
virons accoururent pour chanter & pioler à l’u- 
niffon ; d’abord ils fembloient s’approcher len¬ 
tement &avec difcrétion, comme s’ils euffent 
craint l’embufcade; mais quand une fois il y 
en eut un d’empêtré, il cria fi fort, & d’une 
manière fi plaintive, que tous les autres, loin 
de fuir, pour éviter un pareil fort, vinrent 
voltiger & crier à l’entour, comme pour le dé¬ 
livrer, ou le confoler. On a bien raifon de 
dire que les êtres les plus fenfibles font quel¬ 
quefois les plus malheureux ; ces pauvres oi- 
feaux ne pouvoient s’approcher du captif pour 
prendre part à fa douleur, fans être pris à leur 
tour, & le cri des vi&imes s’augmentoit à cha¬ 
que inftant, en proportion de leur nombre; 
je ne fais s'ils gémifloient plus pour eux - mê- 


de Jérome Sharp . 47 

mes, que pour leurs tendres compagnes,que 
noos réduitions à un trille veuvage; mais lors¬ 
que nous fortîmes de la cabane pour nous met¬ 
tre en poffeffion de notre proie, il en reftoit 
encore quelques uns qui voltigeoient autour de 
nous, & fembloient par leurs cris nous de¬ 
mander leur bien, & nous reprocher la dureté 
de notre cœur. Pauvres petits, m’écriai-je, 
fi vous avez de la connoiffance, vous ne pouvez 
nous regarder que comme des bêtes farou¬ 
ches. Enfuite je chantai les trois couplets fui- 
vans,de M. Berquin. 

Mais quoi ! n’entends-je pas leur mère 
Qui pouffe des cris douloureux; 

Oui, je le vois ; oui, c’eft leur père 
Qui vient volciger autour d’eux. 

Helas ! fi, du fein de ma mère. 

Un méchant venoic me ravir, 

Je le fens bien, dans fa misère , 

Elle n’auroit plus qu’à mourir. 

4 - 

Et je ferois affez barbare 
Pour vous arracher vos enfans : 

Non, non, que rien ne vous fépare : 

Non, les voici,je vous les rends. 

Quoi, Moniteur, dit alors mon Hôte, en étouf- 


48 Les petites Aventures 

fant les oifeaux .qu’il-venoit de prendre, vous 
qui êtes fi raifonnabte, vous êtes attendri fur la 
mort d’un merle, & vous voudriez donner la 
liberté à ces maraudeurs qui vivent à nos dé¬ 
pens! Il faudroit donc aufli avoir pitié des moi¬ 
neaux & des fauvettes, qui tous les ans nous 
mangent chacun pour quarante fous de blé; 
nous devrions par la même raifon, épargner l’é- 
pervier qui mange nos pigeons, la fouris qui 
ronge nos meubles ; le blaireau qui ravage nos 
vignes, & la limace qui eft un poifon pour nos 
brebis ; il faudroit aufli, en bonne juftice ,ne pas 
tuer le crapaud; car, comme la beauté ne fait 
pas le mérite, un vilain crapaud peut s’eftimer 
autant qu’un beau merle; mais fi nous étions fi 
bons envers les bêtes, il y en aufoit enfuite un fi 
grand nombre, qu’elles finiroient par nous man¬ 
ger nous-mêmes. Ne foyez donc pas trop bon, 
gardez la pitié pour vos femblables, vous avez 
affez de quoi l’exercer; ainfi plumez comme 
nous, & vous conviendrez, en dînant, que les 
merles font faits pour être croqués par d’hon¬ 
nêtes gens. Deux heures après, quand les oi¬ 
feaux furent les uns rôtis, les autres fricafles, on 
me demanda fi j’aimerois mieux les entendre fur 
des arbres que de les fentir fous la dent; je ré¬ 
pondis que, le tout bien examiné, je croyois les 
trouver plus agréables au goût qu’à L’oreille; vous 

faites 


dje Jérome Sharp* §4$ 

faites bien de répondre ainfi, me dit mon Hôte 
énriant,car fi vous aviez dit autrement,jenô 
vous aurois fervi pour votre dîner que des choux 
& des navets ; mais, puifque votre pitié pour les 
oifeaux né vous empêche pas de manger un 
merle, je vous fervirai de plus une grive Se deux 
alouettes. 

A peine nous fortions de dîner, que nous 
vîmes arriver un homme avec deux chevaux* 
C’étoit un Domeftique, à livrée du Seigneur 
du village. Il remit à mon Hôte une lettre conçut 
à peu près en ces termes: 

Pierre T h ie r nr! 

» Je vous remercie de votre bonne attention i 
#> fi les Meilleurs qui ont douché chez vous 
« veulent bien venir paffer une quinzaine de 
«jours dans mon château, je tâcherai de leur 
« en rendre le féjour agréable ; & fi le plus jeune 
*>eft en état, comme vous le dites, de conf* 
«truire un de ces inftrumens qui, à ce qu’on 
« prétend, gatantiflent de la foudre, je lui eii 
«aurai mille obligations, quand même fon ou*» 
m vrage ne ferviroit qu’à garantir mon époufe 
*> de la peur. J’envoye à ces Meffieyrs un cheval 
n pour chacun; engagez-les à venir me voir* 
promettez -leur 9 de ma part, qu’ils ferons 

D 


) Oi Les petites Aventures 

nbien reçus. Vous trouverez, ci-joint, un pa¬ 
rquet de toutes les gazettes du mois dernier.» 

» Je fuis, 

Pierre Thierry! 

r v 

% Pi\ $r\ t ' i . 

très*affeftionné à vous fervir. 

Signé, Go mbAUD de St.-Thiebaud. » 

Alors M. Thierry nous dit, qu’ilavoit écrit 
à fon Seigneur pour lui faire favoir que je 
pouvois lui être utile dans plus d’un genre; & 
il ajouta qu’il fer oit bien aife que M.Gombaud 
me fût utile à fon 1 tour. 

M. Boniface étoit bien aife de m’accompa¬ 
gner, mais il étoit un peu embarrafié pour jouer 
fon bout de rôle dans le grand monde où il 
alloit être introduit pour la?première fois. Juf* 
qu’alors, il n’a Voit, pour ainfi dire, vu de Gen¬ 
tilshommes qu’à la Comédie; il croyoitqueles 
grands Seigneurs difent chez eux d’auffi belles 
chofes que les Auteurs en font dire aux con- 
fidens des Rois fur le théâtre, & il ne favoit 
pas trop ce qu’il pourroit répondre à de fi belles 
harangues ; fa'honte au refte, n’étoit autrechofe 
qu’un mélange d’orgueil & d’ignorance, puif- 
que toute fa timidité confiftoit dans la crainte 
d’être humilié. 


de Jérotne Sharp* ft 

Quand nous eûmes pris congé de M. Thierry^ 
en lui promenant de le revoir dans la quinzai¬ 
ne, mon compagnon de voyage me difoit de 
temps en temps, tandis que nous avancions 
fous la conduite d’un Domeftique : je fuis bien 
fâché d’être venu, car il y aura peut-être dans 
ce château, des Marquis, des Barons, des 
Comtes, & des Seigneurs de la Cour! Oh * 
que j’aimerois bien mieux être à ma boutique $ 
fi je n’avois pas fait banqueroute. 

Alors je le raffurai autant qu’il m’étoit pof- 
fible, en lui difant 2 Mon ami, les Seigneurs 
de village ont quelquefois de la morgue & dè 
la fierté; mais foyez aflliré qu’ils n’ont pas plus 
d’efprit que vous, M. Boniface; d’ailleurs fi 
vous avez la bonhommie de les regarder comme 
des êtres fubîimes, je ne m’y oppofe pas ; j’exige 
feulement de vous, que vous fâchiez vous taire 4 , 
& que vous me laifiiez parler : Et quelle honte 
voulez-vous que je puiffe avoir devant des 
êtres qui ne font mes fupérieurs que par pré¬ 
jugé, mais qui favent bien qu’en examinant 
leur valeur réelle, on les trouvera mes égautf 
ou mes inférieurs. Ne croyez pas, au fefle* 
que je veuille me prévaloir ici de mes petits 
talens, ou de ma probité, car, quand je n’aurois 
ni l’un ni l’autre, je fens au fond de mon cœur 
que la djftance entre un Seigneur & moi n’eft 

D ij 


fz Les petites Aventures 

pas immenfe comme on voudroit quelquefois 
me le faire, accroire. 

Cependant, me dit M. Boniface, Iadiftânce 
n’efi: pas fi petite. 

Cela eft vrai, lui dis-je ; mais elle n’eft pas 
non plus fi grande, que le Roi ne pût bien la 
franchir en un feul inftant; car il pourroit,en 
difantoai, faire de moi un grand Seigneur, quoi¬ 
qu’il ne puifle pas auffi facilement métamorpho- 
fer un grand Seigneur en homme de mérite ; aù 
refte, pour vous prouver jufqu’à quel point je 
ferai timide dans ce qu'on appelle la bonne 
compagnie, j’ai l’honneur de vous prévenir que, 
quand je me trouverai dans le grand monde, je 
me regarderai comme un Jardinier, qui étant 
parmi des tas de choux & de betteraves, peut 
leur parler fans être entendu. Je ne prétends 
pas vous dire par là, que je ferai un babillard 
impertinent ; le Ciel m’en préferve ; mais je vou- 
drois vous inculquer dans l’efprit, que chacun 
doit favoir ce qu’il vaut, & qu’on peut agir 
librement fans infolence, & honnêtement fans 
timidité: & que voulez-vous que je craigne 
de la part d’un Seigneur qui a befoin de moi: 
croyez-vous que, quand même je ferois un fot % 
un Gentilhomme pourroit avoir la lâcheté de 
me maltraiter chez lui, lorfquç je ne lui témoi- 
gnerois aucune mauvaife intention, & au pis 


de Jérome Sharp . 53 

aller, quand il y auroit quelque chofe à fouf- 
frir, pourvu qu’il n’y eût rien de déshonorant, 
je me confolerois d’avance de toutes les fautes 
qui ne feroient pas les miennes. 

En parlant ainfi, nous arrivâmes au ch⬠
teau , qui étoit à une demi-lieue de la maifon de 
M. Thierry. Monfieur Gombaud nous fit l’ac¬ 
cueil le plus riant & le plus flatteur; d’abord, 
il nous fit repofer un inftant dans le falon de 
compagnie, où nous fûmes préfentés à Madame, 
après avoir paffé dabs plufieurs antichambres, 
à travers une double haie de gens de livrée, 
M. de St.-Thiebaud ne prit avec nous aucun 
ton de grandeur ; mais je crois que, ce jour-là , 
il avoit ordonné de faire toilette à tous fes Va¬ 
lets, jufqu’au dernier Marmiton, comme s’il- 
eût voulu que fon affabilité fît à nos yeux, un 
contraire plus agréable avec tout le fafte qui 
l’environnoit. Il nous fit voir très-gracieufement 
fes appartemens & fes donjons, fes jardins 
fes viviers; enfin il ordonna qu’on nous pré^r 
parât deux chambres, & chacun de nous eut 
un Domeftique à fes ordres. 

Le foir du même jour, une demi-heure avant 
de fouper, j’entendis ce Seigneur avec fa Dame, 
dans une chambre voifine dont la porte étoit 
entr’ouverte. 11 s’agifloit entr’eux de favoir à. 
quelle table on nous feroit manger; La Dame, 

D iij 


54 Les petites Aventures 

opinoit pour nous mettre à l’office avec Pin* 
tendant & les Femmes-de-Chambre; mais l’o¬ 
pinion du mari prévalut pour nous admettre à 
fa table, quand il lui dit : Madame, tous les gens 
à talens font Gentilshommes, & je vais bien 
vite joindre ces Meffieurs , parce qu’ils ne font 
pas faits pour s’ennuyer dans notre anticham¬ 
bre. Bientôt après, nous foupâmes, & la pre¬ 
mière foirée fe paffa fans parler en aucune ma¬ 
nière de l’objet pour lequel nous étions venus. 
Les trois jours fuivans, on nous conduifit à la 
çhafle & à la pêche * & nous jouâmes fucceffi ve¬ 
inent aux cartes , au volant & à la balançoire. 

Cependant on ne partait encore que d’amu- 
femens, & M. Boniface me demanda fi on nous 
fêtoit ainfi pour nos beaux yeux. Il s’en faut 
bien, lui répondis'.-je ; croyez que, dans cette 
manière d’agir, l’orgueil trouve encore fon 
compte; car, par ce moyen, nous rendrons ici 
un fervice dont on fera cenfé n’avoir pas be* 
foin, & en attendant, nous recevons des poli- 
tefles qu’on paroît nous faire gratuitement, 
quoique dans le fond il y ait des vues d’intérêt. 

Au cinquième jour, M'. Gombaud me deman¬ 
da, par forme deconverfation , fije croyois qu’il 
y eût quelque moyen d’empêcher la foudre do 
tomber fur un château ; je lui dis que j’en con- 
tmifibis un qui étoit regardé des Savans comme 


de Jerome Sharp . 5 $ 

infaillible. C’eft beaucoup dire, rae dit ce Sei¬ 
gneur; mais comment a-t-on pu découvrir unfe- 
cret qui paroît fi merveilleux'] Je lui répondis 
qu’on avoit fait cette grande découverte par 
trois moyens réunis; favoir, l’expérience, le 
raifonnement, &le génie. 

Et croyez-vous, me dit-il, que ce moyen pro¬ 
duire toujours l’effet que vous en efpérez 1 

Et croyez-vous, Monfieur, lui repliquai-je, 
que le Roi de France en auroit fait mettre fur 
ïe château des Tuileries, & que le Dofteur 
Franklin en auroit placé fur tous les châteaux 
du Roi d’Angleterre, s’il n’avoit pas été véri¬ 
fié auparavant, par les Phyficiens des deux 
Royaumes, que ces inftrumens fervent à quel¬ 
que chofe 

Mais, me dit-il, comment ces machines peu¬ 
vent-elles écarter la foudre *1 — Elles ne réci¬ 
tent point, puifqu’elles n’en garantiffent qu’en 
l’attirant vers la terre. — Expliquez-moi donc 
comment elles peuvent l’attirer de cette manière. 

Monfieur, lui répliquai - je, je n’ai pas befoiti 
de vous expliquer comment fe fait certe attrac¬ 
tion, parce que, fi les Sauvages du Canada me 
demandoient comment ils pourroient faire du vin 
chez eux, je leur répondrais tout Amplement 
de faire l’effaide leur terrain, & de planter des 
vignes, mais il ferait inutile de leur faire des 

D iv 





Les petites Aventures 




raifonnemens à perte de vue fur les lois de la 
végétation. 

C’eft fort bien, me dit M. Gombaud ; mais 
comme j’ai quelques connoilfances, vous pour* 
riez entrer avec moi dans un plus grand détail 
qu’avec les Sauvages du Canada. 

Je fais bien, lui répondis-je, qu’il dépendroit 
de moi de parler ici de l’éleftricité comme 
les Médecins parlent des maladies ; c’eft-à-dire, 
qu’à force d’ufer de mots baroques & d’expref- 
fions barbares, je pourrois vous ennuyer & vous 
alfommer par une apparence d’érudition, juf- 
qu’à ce que, pour me faire ceffer de parier, vous 
avoueriez complaifamment que vous m'avez 
compris. Mais je n’ai pas l’honneur d’être Doc¬ 
teur en Médecine, & je n’ai pas le talent mer¬ 
veilleux de parler long-temps pour ne rien dire , 
& furtout pour ne rien faire ; c’eft pourquoi 
je vous dis naïvement que, fi la crainte de la 
foudre eft votre maladie, un paratonnerre fera 
votre remède ; d’ailleurs, ou vous êtes Phy ficien, 
ou vous ne l’êtes point : dans le premier cas , 
vous n’avez pas befoin de mes petites inftruç- 
tions, & dans le fécond, je ne pourrai pas vous 
faire comprendre en un quart d’heure, des dé¬ 
couvertes qui ont coûté vingt ans de travaux. 

J’avoue qu’il en coutoit un peu à mon cceur 
de lui faire une réponfe auflï sèche > mais je 


de Jérome Sharp • 57 

«n’étois aperçu qu’il vouloit faire beaucoup de 
queftions , & je favois par expérience que les 
grands queftionneurs font quelquefois très-em- 
barraffans. 

Par ce moyen un peu brufque, je crus 
éluder la difficulté ; mais peu s’en fallut que je 
ne m’y engageaife de plus en plus; car M.de 
St.-Thiebaud me fit cette obfervation que je 
trouvai très-jufte : Par l’argument cornu que 
vous venez de faire, me dit-il, vous m’avez 
très-bien prouvé que vous ne devez pas entrer 
dans de plus grandes explications avec moi, 
foit que je connoifle afiez la Phyfique pour 
n’avoir pas befoin de vous * foit que, ne la con- 
noiffant pas du tout, je ne me trouve pas en 
état de vous entendre; mais prenons un milieu 
entre ces deux extrémités, & fuppofons que 
je fois trop peu Phyficien pour décider moi- 
même la queftion que je vous fais, & que ce¬ 
pendant je le fois affez pour comprendre votre 
réponfe ; vous conviendrez que dans ce cas-là, 
vous pourriez me répondre autrement que par 
le filence, à moins que vous ne prétendiez qu’il 
ne faut jamais parler de Phyfique ; mais, fi cela 
étoit, comment pourroit-on l’apprendre 

Je ne prétends pas, Monfieur, lui répon¬ 
dis-je , qu’il faille toujours garder le filence fur 
les matières fcientifiques; je conviens même 


«J 8 Les petites Aventures 

que la converfation fur les fciences peut de¬ 
venir très-agréable, lorfque deux perfonnes à 
peu près également inftruites fourniflent alter¬ 
nativement leurs réflexions, c’eft alors, comme 
deux amis qui fe donnent à dîner chacun à leur 
tour. Maisquandundecesdeuxhommes ne fait 
autrechofe que multiplier desqueftions auxquel¬ 
les l’autre eft obligé de répondre fur le champ, 
il me femble, foit dit fans vous déplaire, que le 
premier reflemble à ces parafites emprunteurs, 
qui reçoivent toujours fans jamais rendre, & 
que le fécond reflemble à ces bonnes gens, qui 
s’épuifent volontiers par leurs bienfaits, mais 
qui, n’ayant plus rien à donner, ne reçoivent 
quelquefois pour récompenfe que du mépris & 
des reproches ( i ). 

Pour vous faire voir, continuai-je, jufqu’à 
quel point un queftionneur eft à fon aife, & 
combien il lui eft facile d’embarrafler & de con¬ 
fondre les gens les plus inftruits (au'.nombre 
defquels je n’ai pas la prétention d’être admis), 
je fuppofe que vous ayez ici une afleinblée de 
Savans, & que vous ne deviez juger de leur 
mérite que par la facilité qu’ils auront à réfou- 

(0 Le Le&eur voudra bien obferver que je ne donne 
pas toutes mes réponfes comme des modèles de politefie; 
mais que je raconte finalement un fait, fans dire s’il eft digne 
de blâme ou d’approbation. 


I 



de Jérome Sharp. <59 

dre les queftions que je pourrai leur propofer 
fur la fcience que chacun connoîtra le mieux ; 
je fuppofe aufli qu’ils cherchent à ne pas faire 
desdigreflïons irtutiles, mais à répondre direc¬ 
tement. Hé bien, pour les confondre, je n’au¬ 
rai qu’une queflion à faire à chacun. Je de¬ 
manderai au Métaphyficien ce que c’eft que 
l’éternité, au Géomètre quel rapport il y a entre 
la diagonale & le côté du carré, & à l’Aftro- 
nome quelle efi: la diftance de Saturne à l’étoile 
Syrius. Je prierai le Géographe de me dire fi, 
aux pôles de notre globe, il y a de la terre.ou 
de la mer, & le Jurifconfulte de me réciter la 
loi falique que nous n’avons point, ou celle 
des douze tables dont nous n’avons que des 
fragmens. J’exigerai que le Politique m’expli¬ 
que pourquoi un Militaire qui va fe battre en 
duel eft obligé de commettre un crime capital, 
fôus peine d’être déshonoré. Je demanderai à 
l’Hiftorien quel étoit le père de Melchifedech, 
au Savant dans les langues, comment s’appelle 
en grec & en latin une perruque à trois cir* 
confiances, au Chronologie en quelle année efi: 
mort celui qui a inventé les tourtes à la fran- 
çhipanevenfin j’embarrafferai le Phyficien en 
lui demandant la raifon de la raifon, fur tel 
phénomène que je voudrai choifir, & je le prie¬ 
rai } pour*vous imiter, de m’expliquer les eau- 


6o Les petites Aventures 

Tes premières, telle que l’attraélion. Si ces 
Meilleurs , interrogés de cette manière, veu¬ 
lent répondre Amplement & de bonne-foi, iis 
conviendront tous qu’ils peuvent prendre pour 
devife : que fais^je, & s’ils ont envie dejca- 
cher leur ignorance, ils me feront de favan- 
tes differtations, pour m’expliquer ce qu’ils 
n’entendront point; mais , quelque preuve 
qu’ils donnent de leur orgueil & de la foibleffe 
de I’efprit humain, ils ne feront pas moins de 
très-favans personnages. Le Géographe qui 
ne pourra pas me faire la defcription des terres 
polaires, connoîtra cependant les diverfes par¬ 
ties de l’ancien & du nouveau monde, & me 
prouvera que notre globe a neuf mille lieues 
de contour, quoique l’Aftronome ne connoifle 
pas la diftance d’une planète à une étoile, il 
me démontrera que celle de la terre au foleil 
eft de trente-quatre millions de lieues; le Ju- 
rifconfulte qui ne faura point la loi des douze 
tables,pourra néanmoins connoître aflez bien 
les ordonnances de Louis XIV & de Louis 
XV pour me conferver mon bien, & défen¬ 
dre mon honneur; le Latinifte ~qui ne pourra 
pas me dire en latin le nom d’un objet qui 
n’exiftoit pas du temps des Latins, ne fera 
pas moins en état de lire dans l’original un 
grand nombre d’excellens Auteurs. Le'Méde- 


de Jérome Sharp, 61 

cin pourra auffi employer avec fuccès, le quin¬ 
quina & les autres fébrifuges pour me guérir 
de la fièvre fans favoir comment; & le Phy¬ 
ficien pourra par conféquent vous garantir de 
la foudre, quoiqu’il ne fâche pas répondre à 
toutes fortes de queftions fur la nature du 
fluide électrique. Croyez, Monfieur, que le 
plus habile Phyficien n’eft pas celui qui fait 
le plus de mots; c’eft feulement celui qui a 
fait un plus grand nombre d’obferyatioos & 
d’expériences ; croyez auflî qu’il ne faut pas 
être bien habile en Phyfique pour conftruire 
un paratonnerre, par la raifon qu’un Chau¬ 
dronnier n’a pas befoin de favoir la Chimie 
pour faire un alambic. Cependant fl vous déli¬ 
rez que je vous faffe entrevoir en deux mots 
ce que je fais là deffus, veuillez m’écouter en¬ 
core un inftant. 

Un Phyficien s’aperçut en frottant un mor¬ 
ceau de verre dans l’obfcurité, que ce frotte¬ 
ment produifoit quelques lueurs, & dans la fuite 
£1 conftruifit une machine qui par un plus grand 
frottement donnoit de vives étincelles. Les Sa- 
vans inftruits de ce phénomène, firent des re¬ 
cherches, & s’informèrent mutuellement de 
leurs découvertes. Après avoir changé & per¬ 
fectionné la machine de plufieurs manières, 
gu’ii feroit trop long de vous détailler, ils pars 


/ 


{>2 Les petites Aventures 

vinrent à produire des étincelles qui par leuf 
vive commotion pouvoient tuer un oifeau & 
même un chat & un chien (ce font des ex¬ 
périences qu’il faut voir pour s’en faire une 
idée). L’un de ces Savans (le Dofteur Frank¬ 
lin) foupçonna que ce feu, produit ainfi à 
force d’art & d’induftrie, pouvoit bien être le 
même qui eft répandu dans toute la Nature, & 
qui produit les éclairs & le tonnerre, lorfqu’un 
nuage chargé de fluide éle&rique en rencon¬ 
tre un autre moins chargé qui lui fert comme 
de briquet. 

On s’étoit déjà aperçu que ce fluide eft at¬ 
tiré par des pointes de fer, & qu’il fuit la furface 
des métaux comme les eaux fuivent la pente 
d’un aqueduc. En conféquence on éleva dans 
des temps d’orage des cerfs-volans, qui por- 
toient une petite tringle de fer pointu. Ces trin¬ 
gles parurent bientôt étincelantes & comme 
entourées de petits éclairs; on voyoit alors le 
feu du Ciel autour des cerfs - volans; il ne s’a- 
giffoit plus que de le faire defcendre à terre, 
& ceci étoit bien facile d’après les connoiflances 
qu’on avoit déjà acquifes. On éleva d’autres 
cerfs-volans dont la petite corde étoit accom¬ 
pagnée d’un mince fil d’archal; on avoit cru* 
d’après l’expérience, que le feu de voit fuivrô 
la furface extérieure de ce léger condu&eur, 


de Jérome Sharp „ 



comme une liqueur fuit la furface intérieure 
d’un tuyau qui penche; on ne s’étoit point 
trompé, car celui qui tenoit le bout de la corde 
& du fil d’archal, reçut bientôt une fecoufle 
violente dont il manqua de mourir. Dans la 
fuite, pour éviter un pareil danger, on atta¬ 
cha le bout de la corde & du fil de fer au 
pied d’un arbre, auprès duquel on plaça fuc- 
ceffivement divers animaux, fur lefquels, par 
ce moyen, on fit tomber la fondre. On remarqua 
en outre que le feu du Ciel une fois arrivé dans 
la terre, ne pouvoit pas faire plus de mal que 
les eaux d’un torrent quand une fois elles font 
arrivées à la mer; vous voyez par là, que fi 
j’élève aux quatre coins de votre château qua¬ 
tre tringles pointues qui aillent aboutir à la 
cave, la foudre ne pourra jamais pafler fur 
votre demeure fans être aufii-tôt conduite vers 
la terre qui eft fon grand réfervoir. Encore un 
coup, ce fera comme un torrent dont vous 
n’auriez plus à craindre les inondations, les 
débordemens & les ravages quand on auroit 
conftruit un aqueduc pour le conduire jufqu’à 
la mer. 

M. Gombaud & fa Dame furent fi fatisfaits 
de cette réponfe, qu’ils me demandèrent auffi* 
tôt quelle fomme je pourrois exiger pour leur 
conftruire ces quatre paratonnerres. 


64 L# petites Aventures 

Je leur répondis que je ferois fuffifamment 
récompenfé par le plaifir de leur être utile, 
& qu’ils pourroient s’arranger pour le prix du 
fer avec le Serrurier, & enfuite avec l’Orfèvre, 
pour des pointes que je voulois faire faire en 
or ou en argent pour éviter la rouille. 

Mon défintéreflement leur fit plaifir, du 
moins ils me le témoignèrent par divers amufe* 
mens qu’ils cherchèrent à me procurer de nou¬ 
veau pendant plufieurs jours; cependant je ne 
perdis pas entièrement mon temps ; j’étois alors 
novice dans l’ouvrage que j’ailois entreprendre, 
& la crainte d’y commettre quelque erreur, 
me fit écrire à mon ancien Profefleur de Phy- 
lique, pour lui demander des éclairciffemens 
qu’il m’envoya par le premier Courrier. Auffi- 
tôt que je les eus reçus, je montai fur le toit 
du château, pour prendre mes dimenfions, & 
je fis un plan fur lequel je marquai pour le 
Serrurier, la longueur, la forme , & la groffeur 
des barres de fer dont j’avois befoin; j’en fis 
enfuite autant pour les pointes d’argent, que 
je fis faire par un Orfèvre de Vienne, en Dau-î 
phiné. 

M. Gombaud m’avoit laifle le maître de faire 
mon prix avec les divers Ouvriers que je devois 
employer ; mais quand les paratonnerres furent 
pôles à leur place, je lui préfentai un mémoire 

bie» 


de Jérome Sharp* 6$ 

bien circonftancié, dans lequel je fis voir qtie je 
n’ufois point des fupercheries ordinaires pour 
faire de ces profits illicites, qu’on appelle tour4 
du bâton . 

Ce Seigneur en fut fi content * qu’auffi-tôt il 
me fit préfent de vingt-cinq louis; une demi- 
heure après, Madame me demanda quelle heure 
il étoit : j v e lui répondis que je n’en favois rien 9 
parce que je n’avois pas de montre, & à cette oc- 
cafion elle me fit préfent de la fienne , qu’elle me 
pria très-gracieufement d’accepter; Dans ce mo¬ 
ment, M. Boniface étoit à côté de moi* & comme 
il me regardoit avec fes grands yeux & la bouche 
béante, il fembloit vouloir me dire : ma foi, quand 
les talens ne fer viraient qu’à être bien reçu dans un 
château pour y gagner vingt-cinq louis, & une mon - 
tre d’or, ils feroient encore bons à quelque chofe * 

M. Gombaud vouloit nous retenir encore 
quelques jours dans fa terre, & nous procurer 
de nouveaux amufemens; mais le défir que j’a* 
vois de voir bientôt Lyon & Paris, ne me per¬ 
mit pas de relier plus longtemps. Il nous fit 
reconduire par un Domeftique qui portoit, pour 
le Villageois Thierry, de nouvelles Gazettes, 
avec une lettre dans laquelle on lui marquoit 
que je m’étois acquitté démon entreprife avec 
autant de fuccès que d’honnêteté.Ce bonLabou- 
reur en fut fi content, qu’il me demanda fi j’avois 

E 


66 Les petites Aventures 

befoin de quelque chofe pour continuer ma rou¬ 
te , & m’offrit des témoignages pécuniaires de 
fa reconnoiffance ; mais je le remerciai en lui 
apprenant jufqu’à quel point le Seigneur & la 
Dame de fon Village m’avoient témoigné ia 
leur. Quand nous fûmes fur le point de partir de 
chez lui, il dit à fa femme qu’il alloit nous ac¬ 
compagner jufqu’à une lieue , & nous fui vit en- 
fuite en portant un petit panier à fa main. Avant 
d’arriver fur le grand chemin , nous rencontr⬠
mes , dans un champ, M. Gombaud qui chaffoit 
avec un de fes amis, & nous traverfâmes avec 
eux un bois dans lequel je fus témoin d’une bonne 
aélion qui me fit plaifir. Ce bois appartenoit à 
M. de St.-Thiebaud, qui avoit défendu depuis 
peu, fous les peines les plus févères, d’y con¬ 
duire des bœufs ou des vaches ; cependant nous 
trouvâmes dans l’endroit le plus épais de la fo¬ 
rêt, un bon vieillard, qui faifoit paître une va¬ 
che & un veau. Auffi-tôt que cet homme fe vit 
furpris en flagrant délit par fon Seigneur lui- 
même, il manqua de s’évanouir, & il auroit 
voulu, pour échapper à fa colère, pouvoir fe 
rendre invifible. Il fe croyoit perdu fans ref- 
fource, & il ôtoit fon chapeau en tremblant, 
comme un Nègre qui fe prépare à recevoir hum¬ 
blement labaftonade, lorfque M. Gombaud lui 
dit : Hé bien, notre ami, comment va la joie? 


de Jérome Sharp 6 f 

Monfeigneur, dit le vieillard, en balbutiant, je 
vous demande bien pardon ; ce n’eft pas de cela 
qu’il s’agit, dit ce bon Seigneur, êtes-vous con¬ 
tent Je le ferois bien, dit le bonhomme, fi 
vous vouliez me pardonner. 

Hé, comment voulez-vous que je vous par¬ 
donne, dit M. Gombaud ; vous ne m’avez pas 
fait de mal. 

Monfeigneur, dit le Vieillard, ma vache & 
moi, nous mourrions de faim, fi je ne venois la 
faire paître ici* 

C’eft fort bien fait, dit M. Gombaud en ti¬ 
rant de fa poche une de ces grofîes tabatières 
qu’on appelle des demi*journées , & puifque c’eft 
ainfije vais vous en donner une prife. Alors 
ce Seigneur verfa de fon tabac fur la main du 
bonhomme ; mais ce fut en le puifant à plu- 
fieurs reprifes avec un écu de fix francs, & 
il finit par laiffer fur la main du Vieillard le 
tabac & l’écuqui avoit fervi de cuiller. Je ne 
fais ce que pensèrent là deffus tous Ceux qui 
furent témoins de cet adte de bonté; mais je 
m’aperçus bien que le bon Vieillard ne fut pas 
le feul qui verfa des larmes de joie. 

Quand nous eûmes quitté les Chaffeurs, nous 
arrivâmes bientôt fur le grand chemin, & M* 
Thierry après nous avoir accompagné jufqu’au 
Village prochain, me demanda fi je voulois lui 

E ij 


68 Les petites Aventures 

rendre un double fervice ; je lui dis quej’étois 
prêt à faire pour lui tout ce qui dépendroit de 
moi. Dans ce cas, me dit ce brave homme, 
je vous prie en premier lieu de m’écrire quand 
vous ferez à Paris, pour me faire favoir votre 
heureufearrivée; fecondement, de vouloir bien 
prendre mon panier pour le laiifer à l’auberge 
où vous irez dîner. 

Mais pour cela, lui répondis-je, il faut que 
vous me difiez à quelle auberge. 

N’importe laquelle, me repliqua-t-il, vous 
y laifferez le panier, & vous prendrez ce qu’il 
y a dedans; je fais que vous ne dèvez ren¬ 
contrer que des villages & de petits cabarets; 
il n’y aura peut-être rien à manger; mais vous 
trouverez dans le panier un chapon rôti pour 
votre dîner, & puis des pêches & du raifm 
pour votre deffert. J’ai eu foin auffi,ajouta-t-il, 
d’y mettre deux merles, pour vous accoutumer 
à garder vos fentimens de pitié pour les hommes 
qui en ont befoin, afin que vous ne reflembliez 
pas à ces groffes Dames qui, à ce qu’on dit, fe 
trouvent mal en voyant tuer un oifeau , & qui 
dépenfent de beaux louis pour nourrir leurs 
petits chiens, quand elles ont bien de la peirie à 
jeter un fou au pauvre qui pleure à leur porte, 
& quand elles favent que plus d’ün infirme auroit 
befoin de leur prote&ion pour entrer à i’hôpitah 


de Jérome S/iârp. « 69 

Je lui fis mille remercîmens, tant pour fes 
bonnes attentions que pour la manière dont il 
me les témoignoit, & nous nous réparâmes en 
nous promettant mutuellement de nous écrire. 

M. Boniface me témoigna la joie qu’il avoit 
de m’avoir rencontré, & me remercia pour tou* 
tes les petites jouiffances que je lui avois pro¬ 
curées; je me félicitois moi-même de mon aven¬ 
ture , moins encore pour la montre d’or & les 
vingt-cinq louis que j’avois gagnés, que pour 
le plaifir d’avoir fait connoiffance avec des per- 
fonnes aufll eftiinables par les qualités du cœur; 
mais hélas, la fuite de mon hiftoire ne prouvera 
que trop que c’eft quelquefois un grand malheur 
pour un jeune-homme qui doit voir le monde, 
de n’y trouver en commençant que des perfon- 
nes dignes d’eftime. Les poüteflés qu’il reçoit , 
&les vertus dont il eft témoinpeuvent lui inf- 
pirer une trop grande idée du cœur humain, & 
lui ôter cette méfiance qui eft fi néceffaire dans 
les fociétés où l’on ne trouve quelquefois que 
des fripons. 

Il eft bien vrai que mon aventure avec le Per* • 
ruquier ambulant auroit dû me faire voir que 
tout le monde ne penfe pas comme le villageois 
Thierry &fon Seigneur; mais quand on a plus 
de bonté que d’expérience, on croit naturelle¬ 
ment que les hommes pervers font exception à 

E fij 


7 © Les petites Aventures 

la loi commune, & malheureufement c’eft tout 
le contraire ( i ). 

Nous étions fi difpos, & nous marchions fi 
vite après nous être repofés quinze jours, que 
nous allâmes ce jour-là dîner à Vienne; c’eft*à- 
dire, trois lieues plus loin que le village où nous 
avions projeté de nous arrêter. 

L’auberge où nous entrâmes, étoit fur une 


( i ) Bien des LeÇteurs fans expérience, regarderont cette 
aflertion comme un horrible paradoxe, mais on les prie de 
vouloir bien obferver que tout ce qu’on pourroit dire pour 
& contre là deffus, fe réduiroit à une difpute de mots. Si Pou 
n’entend par hommes pervers , que ceux qui fe font pendre, 
ou qui méritent de Pâtre, la propofition peut être faufle ; mais 
fi Pon entend par là tous ceux qui cachent quelque grand vice 
fous des dehors trompeurs, elle ne pourra que paroître vraie 
à tout homme qui aura foulfert de grandes injuftices, pour 
avoir eu trop de confiance & pour s’être formé une idée trop 
avantageufe du coeur humain. Celui qui fe voit privé detous fes 
biens pour avoir pofledé une belle ame, & qui a eu le malheur 
de ne rencontrer dans ce monde que de faux amis, & des 
protecteurs bienfaifans à triple ufure; çelui-là, dis-rje, fe 
trouve naturellement fi élevé au delfus du commun des hom¬ 
mes, qu’il lui eft permis de voir quelquefois des crimes , là 
où les autres ne croyent voir que des vertus. C’eft comme 
un Roi qui regarde fouven: aveç raifon, comme très-petits, 
çeux à qui le vulgaire donne le nom de grands . 

Il eft des cœurs fi grands, fi généreux, 

Que tout le rçfte eft bien vil auprès d’eux. 

Nanine, J8c 2. 



de Jérome Sharp. 71 > 

petite place à côté des tréteaux d’un Charlatan. 
Je ne fais fi l’Empirique vendoit beaucoup de 
fes drogues; mais j’obfervai en l’écoutant un 
inftant, qu’il avoit unô adreffe merveilleufe pour 
s’attirer l’attention de fon auditoire. Ce n’étoit pas 
par de grands mots ni par de beaux geftes qu’il 
cherchoit à éblouir, mais par une éloquence d’au¬ 
tant plus perfuafive, qu’elle étoit fimple; le ftyle 
à moitié naïf de l’Orateur, étoit d’ailleurs appuyé 
fur des faits impolans, comme on va le voir. 

Bien des perfonnes, dit-il, prétendent qu’a- 
près avoir perfeéïionné l’art de guérir, j’ai trouvé 
le moyen de faire un feu économique pour fe 
chauffer pendant l’hiver fans brûler ni bois ni 
tourbe, ni charbon; celan’eft point exaft : on 
me donne à cet égard une réputation que je ne 
mérite point, & comme je ne fuis pas un Char¬ 
latan, je vais vous dire en deux mots à quoi fe 
réduifent mes découvertes. Il eft bien vrai que 
j’ai guéri cinq à fix perfonnes dont la maladie pa- 
roiffoit mortelle, & qui étoient réellement con¬ 
damnées à mort par les autres Dofteurs; il eft 
bien vrai que j’ai enrichi la Pharmacie d’une 
douzaine de petits remèdes plus efficaces que 
ceux qu’on employ oit auparavant contre la pleu- 
réfie, l’hydropifie & la goutte ; mais il ne s’enfuit 
pas de là que je puiffe faire des miracles, & je 
vous avoue que bien des gens ont acheté mes 

E iv 


74 Les petites Aventures 

remèdes dans l’idée qu’ils feroient délivrés de la 
fièvre en moins d’une demi-heure, & qui n’ont 
réellement été bien guéris qu’au bout de deux 
jours. Je vous avoue aufli, que toutes mes dé¬ 
couvertes fur le feu confident à faire des lam¬ 
pes qui ne brûlent que de l’air, au lieu de 
confumer de l’huile & du coton ; l’air que nous 
refpirons, & que j’enferme dans ces lampes, 
forme à la vérité une flamme qui éclaire autant 
que dix bougies ; mais avant de parvenir à faire 
un grand feu pour chauffer les appartemens 
avec ce combuftible, & avant qu’on puiffe fe 
paffer de charbon ou de bois à brûler, j’ai peut* 
être encore à travailler plus de trois ou quatre 
mois pour perfe&ionner mon invention. 

Alors, il donna deux veflies à deux Payfans, 
& les pria dé fouffler dedans pour les remplir, 
l’une avec l’air des poumons, & l’autre à l’aide 
d’un foufflet. Quand elles furent pleines d’air 
atmofphérique,le Dotteury adapta un tuyau 
de cuivre recourbé ; enfuite il en mit une fous 
fon bras comme une mufette, & plaça l’autre fur 
un tabouret, après l’avoir chargée d’une pierre 
pour en faire fortir l’air par la compreflïon. Dans 
ce moment, quoique l’air commençât à s’échap¬ 
per, on ne voyoit encore aucune apparence 
de feu ; mais quand l’Opérateur eut préfenté une 
bougie allumée au bout du tuyau de cuivre 


de Jérome Sharp. 73 

par où l’air fortoit peu à peu, l’un de ces tuyaux 
qui n’avoit qu’un trou, nous préfenta une fim- 
ple flamme comme celle d’une chandelle, & 
l’autre qui en avoit fix, fut furmonté de fix pe¬ 
tites flammes qui formoient une efpèce de fleur, 
mais qui étant détachées du tuyau, paroiffoient 
ifolées en l’air comme des feux foîets. 

M. «Boniface, témoin de cette expérience, 
en fut fi enthoufiafmé, qu’il me tint ce lan¬ 
gage : puifque l’air ne coûte rien, me dit-il, 
& qu’on a trouvé le moyen de le rendre inflam¬ 
mable , il faudroit, au lieu d’employer une vef- 
fie, conftruire une grande enveloppe de cuir, 
pour le faire fortir par de gros tuyaux, afin 
d’avoir un grand feu; & fi l’on \ouloit qu’il 
y eût toujours de l’air dans l’enveloppe qui fer- 
viroit de réfervoir, on pourroit y adapter un 
foufflet qu’on feroit mouvoir avec un tourne- 
broche, ou par un gros chien, à l’aide d’une 
roue. Par ce moyen, continua, M. Boniface, 
on auroit toujours à la cheminée un feu qu’on 
pourroit alimenter fans aucune dépenfe. 

Il s’applaudiffoit en fecret, d’avoir perfec* 
tionné l’idée du Charlatan, & il efpéroit bon¬ 
nement de pouvoir faire fortune en Hollande 
en enfeignant fon fecret aux Bourgeois d’Amf-' 
terdam, lorfque je le déconcertai par cette ob- 
fervation. Croyez, lui dis-je, que fi cet homme 


74 Les petites Aventures 

avoit fait une découverte aufli importante qu’il 
femble vous l’avoir prouvé par une faufle ex¬ 
périence, il n’auroit pas befoin de vendre ici 
de l’orviétan : car il gagneroit cent fois davan¬ 
tage à conftruire fes lampes économiques & mer- 
veilleufes; il fe feroit fait couronner en pleine 
Académie, & il auroit reçu des récompenfesho* 
norifiques & pécuniaires de la part du Gouver¬ 
nement. C’eft pourquoi je crois que l’air ne brûle 
pas lui-même en fortant du tuyau ; mais qu’il fert 
tout Amplement de véhicule à quelque fubftance 
Inflammable cachée en dedans, & qui eft vraifem- 
blablement aufli coûteufe que l’huile à brûler. 

Quand je fis cetté réponfe à M. Boniface, 
je ne parlois que par conje&ure ; mais voici ce 
que j’ai appris depuis. 

La boule A, qui fait partie du tuyau recourbé 
par où pafle l’air de la veflie, contient une éponge 
imbibée d’éthèr, & à travers laquelle l’air eft 
obligé de pafler avant de fortir. Voye\ la fig, a,. 










de Jérome Sharp . 75 

C’eft donc l’éthèr qui brûle, & non l’air at- 
mofphérique ; par conféquent, celui qui fe flatte 
d’avoir rendu inflammable l’air de l’atmofphère , 
reffemble à celui qui prétendroit faire brûler du 
fable mêlé avec de la poudre à canon, & qui 
voudroit faire un feu économique en faifant brû¬ 
ler des pierres qu’on auroit imprégnées, à grands 
frais, defubftancesfulfureufes &bitumineufes. 

4 - -- - ****£ "g - _ __ » 

Chapitre III. 

Courte defcription de Lyon . Tandis que Jérome 
Sharp s’amufe dans un Café à propofer des Cha¬ 
rades & à deviner des Queflions aujfi oifeufes que 
fubtiles, deux Juifs projettent contre lui un tour 
perfide . Il confolè une Femme de folie par un phé - 
nomène effrayant, & après avoir démontré quel¬ 
ques erreurs de Voltaire & du Spectateur, il fou¬ 
rlent fa propre caufe en faifant Véloge des Au¬ 
teurs fuhalternes , & finit par Vexplication d’une 
jolie Récréation chimique . 

IjYon étant la fécondé ville du Royaume, 
je crus devoir y féjourner quelques jours pour 
en examiner les beautés; mais enfatisfaifant ma 
cnriofité fur ce point, j’éprouvai que quand on 
a jugé un objet d’après la relation de ceux qui 
ne l’ont aperçu que du beau côté, on eft en- 






y G Les petites Aventures 

fuite furpris de voir par foi-même qu’il ne ré¬ 
pond pas à l’idée avantageufe qu’on s’en étoit 
formée d’avance. Je ne trouvai dans Lyon que 
des rues Fort faies, remplies d’ouvriers oififs, 
que la fufpenfion du travail dans les manufac¬ 
tures de foie réduifoit à la mendicité; je vis une 
ville reflerrée entre deux rivières & deux mon¬ 
tagnes , & qu’on tâchoit prefqu’en vain d’agran¬ 
dir fur un terrain rempli de marais infe&s. Je 
paffai fur quatre ou cinq ponts de bois, où je 
fus obligé de payer un modique péage; mais 
où l’on me changea fouvent un louis pour rece¬ 
voir un liard, en me rendant quelquefois d’aflez 
mauvaife monnoie. Je remarquai enfuitela no¬ 
ble fierté de certains Négocians, la cherté des 
vivres, & la nonchalance de Meilleurs les Co¬ 
médiens François, qui, n’ayant point de rivaux 
dans cette ville, ne fe gênent point pour amufer 
le public, par la raifon que les chevauxJonttou¬ 
jours mal ferrés dans un lieu ou il n’y a qu’un 
Maréchal. Enfuite je remarquai fur le mur de 
l’Hôtel-de-Ville, une jolie amplification de Col¬ 
lège, que je vais rapporter ici. 

Flumincis Rhodanus quâ fe fugat incitas undis » 
Qubque pigro dubilat fluwine initis Arar , 

Lugdunum jactt antiquo novus orbis in orbe; 
Lugdunumque vêtus orbis in orbe novo. 

Quod nolis alibi quaras , htc quare quod optas ; 

4M htc aut nufquam viticere vota potes : 


77 


de Jérome Sharp. 

Lugduni , quodcumquc potefl dart mundus haltbis ; 

Plura pctas bac urbs cf tibi plura dabis. 

Jufqu’alors, j’avois cru que les qualités ef- 
fentielles d’une inscription, étoient la précifion 
& la brièveté; c’eft pourquoi, quand je vis le 
mot Lyon enchâffé trois fois dans huit vers (fans 
compter la périphrafe qui le défigne au confluent 
du Rhône & de la Saône), & lorfque je remar¬ 
quai que les quatre derniers vers difent quatre 
fois, fous différentes exprefîions , qu'on trouve 
à Lyon tout ce qu'on dé/ire, je ne pus m’empê- 
cher de dire en moi-même : c’eft bien faux, car 
outre qu’on n’y trouve point de belles rues 
fpacieufes, ni de beaux ponts, ni un air bien 
pur, ni de grands Aéieurs, ni de Parlement, 
je ne vois point dans cette infcriptionla brièveté 
que je voudroisy trouver: elle fent un peu le 
brouillard du Rhône qu’on refpire à Lyon. 
Celle qu’on lit fur l’Hôtel-de-Ville de Mar- 
feille, eft bien différente ; elle ne contient au¬ 
cune répétition fàftidieufe; chaque mot y eft 
un habile coup de pinceau:on y trouve autant 
d’énergie que dans les habitans de la Proven¬ 
ce, & fon ftyle eft pur comme l’air qu’on refpire 
dans cette belle contrée. 

Maffilia , 

Pbocenfîum filia , 


Les petites Aventures 

Roma for or y Carthaginis terror % 

Athenarum amula , 

Alirix difciplinarum , 

Gallorum agros , mores, atiimos 
Novo cultu ornavit ; 

Jlluflrat quam fola fides ; 

Muros quos vix Cecfari cejferat % 

Contra Carolum V 
IHeliori omint tuetur. 

Omnium fere gentium 
Commerciis patens , 

Europam quam modb terruerat , 

Modb docuerat 
Alere & ditare gaudet. 

An.MDCCXXVl. Reg . Lud. XV. 

Perfuadé que pour bien connoître un pays, 
il vaut mieux obferver les mœurs de fes ha- 
bitans que d’étudier fa defcription topographi¬ 
que, je réfolus de fréquenter auflî bonne com¬ 
pagnie que ma pofition pouvoit me le permettre; 
& je crus avoir un moyen de m’introduire tôt 
ou tard auprès de quelques citoyens, en fré¬ 
quentant le Spe&acle & les Cafés; mais je fus 
trompé dans mon attente, car, dans les pre¬ 
miers Cafés de la place des Terreaux comme 
à la Comédie, je cherchai en vain l’occafiod 
d’entrer en converfation avec autant de bon 
fens que d’honnêteté ? toutes les phyfionomies 
femblèrent me repouffer, & me dire d’un com¬ 
mun accord : quel efi cet intrus t qui croit que la 



de Jérome Sharp . 



polirepe, Pe[prit & le [avoir, font un paffeport 
fuffifantpour parvenir jujqu’à nous. J’efpérai d’a¬ 
voir un peu plus de fuccès au café d’Apollon, 
& à cefui des Mufes; mais hélas ! je n’y trou¬ 
vai que des Commis de bureau, des Marchands, 
& des Courtauds de boutique ; & dans un lieu où 
je croy ois entendre parler de Belles-Lettres, il ne 
fut jamais queftion que de lettres-de-change. 

Un jour que j’étois affis tout feul fur une ban¬ 
quette de la place Bellecour , un Marchand de 
baromètres m’aborda pour me demander fi j’a- 
vois befoin d’une lorgnette d’Opéra, ou d’un 
pèfe-liqueur. Je me mis à caufer un inftant 
avec lui fur la pefanteur de l’air & des habi- 
tansde la ville; alors un homme bien couvert 
& d’un extérieur honnête, s’approcha de nous 
fous prétexte d’acheter au Marchand quelques 
uns de fes inftrumens ; auffi-tôt, je lie conver- 
fation avec lui; le Marchandferetire, & nous 
continuons de parler de phyfique. Après un 
affez long entretien, il m’indiqua le café du 
Prophète Elie, comme un rendez-vous où je 
pourrois le trouvër tous les jours, & où je ferois 
reçu à bras ouverts par une focijêté de gens inf- 
truits qui, à ce qu’il m’aflura, feroient ravis 
de m’entendre. Le lendemain, je ne manquai 
pas de me rendre avec M. Boniface au lieu 
indiqué; j’y trouvai en effet quelques érudits, 




% 


8o Les petites Aventures 

& des demi-favans qui agirent avec moi auflî 
bonnement & auffi familièrement que s’ils m’euf- 
fent connu depuis plufieurs années. Je m’aper- 
eus bien que j’avois à faire à des Juifs, dont 
quelques uns étoient Rabins, ou Dofteurs de 
la loi; mais je dis en mbi-même : Dieu foit 
loué; ce font ici de bonnes gens, & tant qu’il 
ne s’agira que de s’amufer, j’aime mieux être 
avec de bons Ifraëlites, qu’avec ces Chrétiens 
rébarbatifs qui m’ont traité de Turc à Maure . 

Ces Meilleurs, en liant amitié avec moi, & en 
m’invitant à leurs parties de plailir ,ne me firent 
point avec l’indifcrétion ordinaire, les cent 
queftions qu’on fait prefque toujours à un nou¬ 
veau venu, touchant fes parens, fa pofition, 
fa fortune, fes projets, & fes efpérances; mais 
ils me parlèrent fi fouvent de leurs affaires en 
me fourniffant adroitement l’occafion de parler 
des miennes, qu’ils apprirent peu à peu de moi, 
fans me le demander, tout ce qu’ils avoient 
envie de favoir. Cependant, on ne parloit d’af¬ 
faires d’intérêt, que par parenthèfe, & la con¬ 
vention rouloit fouvent fur les objets les plus 
frivoles; on paffoit quelquefois un après-dîner à 
deviner des charades, & à propofer des quef¬ 
tions oifeufes & fubtiles. 

Parmi les charades qui me furent propofées 
par un Rabin, voici les trois que j’ai retenues. 

Première 


de Jerome Sharp. Sx 

Première charade. Mon premier fe fert dé 
mon dernier, pour manger mon entier. 

Solution : le chien fe fett de la dent pour manger 
le chiendent . 

Deuxième charade. Mon entier fe fert de mon 
premier, pour manger mon dernier. 

Solution : le bec-figue fe fert du bec pour manger 
la figue . 

Troifième charade. Mon premier broute le 
'dernier de mon entier. 

Solution : la chèvre broute la feuille du chèvre* 
feuille. 

Parmi les quefîions fubtile$,oa prôpofa les fui- 
Tantes, dont je vais donner l’explication avec 
d’autant plus de plaifir, que piufieurs perfonne* 
l’ont demandée depuis qu’elles ont été propo* 
•fées dans le préambule de mon Codicille. 

Première Question. 

Comment partager dix écus à trois hommes * 
de manière que le premier en ait la moitié, Iô 
fécond un tiers, & le troifième un quart 
Réponse, 

A la rigueur, c’eft irapoffible, puifqu’en ajou* 
tant la moitié de dix écus( qui eft 15 h), au 
tiers (qui eft 101. ), & au quart ( qui eft 7 h 10 
f. ), on aura trente-deux liv. dix fous, qui font 
pîusde dix écus ;& ce n’eftpas bien étonnant, 
parce que la moitié, le tiers le quart, valent 

F 


8 a Les petites Aventures * 

effentiellement plus que le tout. Sous ce point 
de vue,Ja chofe eft auffi difficile que s’il s’agif- 
foit de partager un écu en quatre tiers, ou en 
fix cinquièmes ; mais la queftion peut être enten¬ 
due d’une autre manière. Pour cela, fuppofons 
qu’un homme ait laiffé dans Ton teftaraentdix 
écus à partager comme la queftion l’annonce ; 
dans ce cas, ce n’eft de fa part qu’une erreur de 
calcul, & pour exécuter fon intention, autant 
que faire fe peut, il eft clair qu’il faut diminuer 
la portion de chaque légataire, de manière que 
les trois portions foient entre elles comme la 
moitié, le tiers, & le quart. Alors on n’a qu’à 
divifer dix écus en treize parties, pour donner 
fix treizièmes au premier légataire, quatre trei¬ 
zièmes au fécond, & trois au troizième; il eft 
clair que les trois portions faites de cette manière, 
formeront précifément trente livres, puifqu’elles 
çn feront les treize treizièmes, & qu’elles auront 
la proportion requife, parce que les nombres fix, 
quatre, & trois, font entre eux comme la moi¬ 
tié, le tiers, & le quart. Voici la portion de cha¬ 
cun, exprimée en livres, fous & deniers. 

Pour le premier . . 15 Hv. 16 C 11 d. f% 

Pour le fécond ... 9 : 4 : ? : h 

Pour le troifième. . 6 : 18: 5 : £ 

total ... 30 liv. 




de Jérome Sharp » 


Seconds Question. 

Que fignifient les lettres fuivantes de l’alpha¬ 
bet : 1, n, n,e,o,p,y;l,i,a, v, q ; 1, 

fl» t j t ; 1 f i 5 e , d, c, d *1 

fy/h . ' -a 

R É P O N S JS, 

Il n’y a qu’à nommer toutes ces lettres eri 
François, & l’on prononcera naturellement la 
phrafe fui vante : Hélène eft née au pays Grec; 
*Ue y a vécu; elle y a tété ; elle y eft décédée . 

Troisième Question. 

On a pofé une Sentinelle fur un pont, en 
lui conlignant ( fous peine de la corde) de laif- 
fer paffer tous ceux qui diroient la vérité, & 
de jeter tous les autres dans la rivière. Un inf- 
tant après, un homme paffe, & lui dit: tu me 
jetteras dans Veau; là deffus la Sentinelle eft 
fort embarraffée, car fi elle jette cet homme 
dans la rivière, elle manquera à fa configne, 
en jetant un homme qui a dit la vérité, & fi 
elle le laiffe paffer fans le jeter dans l’eau; elle 
fait grâce à un homme qui n’a pas dit la vérité * 
ce qhi eft également contraire à fa configne. 
Maintenant, on demande par quel moyen 
(et il y en a un) la Sentinelle peut éviter 
la potence fans défer ter 5 & fans demander grâce* 

F q 


84 Les petites Aventurer 

Réponse • 

Le Faftionnaire n’a qu’un moyen de ne pas 
mourir à la potence ;c’eft de fe jeter lui-même 
dans la rivière avec une pierre au cou. On me 
dira, peut-être, que cette folution n’eft guère 
fatisfàifante, tant pour celui qui propofe la 
queftion, que pour la Sentinelle. J’en conviens ; 
mais la configne qu’on fuppofe à ce dernier, 
étant fouverainementinjufte, le Soldat eft cenfé 
condamné d’avance à la mort fans l’avoir mé¬ 
ritée ; & puifque la queftion eft abfurde, il n’eft 
pas étonnant qu’on en donne une folution peu 
fatisfaifante. 

Quatrième Question. 

On a fait vingt traits fur une planche avec 
de la craye ; on demande par quel moyen on 
peut les effacer tous en cinq coups de torchon, 
de manière qu’à chaque coupon efface un nom¬ 
bre IMPAIR* 

Réponse. 

Cette queftion prife dans le fens qui fe pré¬ 
fente naturellement, eft réellement infoluble, 
parce que cinq nombres impairs ne peuvent 
jamais faire un nombre pair; mais il y a une 
manière de l’entendre, qui en rend la folution 


de Jérome Sharp . 85 

très-facile. Pour cela, fuppofons qu’après avoir 
tracé les vingt traits, on s’avife de les numéroter 
comme à la page préfente. 

— x 

-— a 

— 3 

— 4 

~ 5 
_ 6 

— 7 
— S 

' — 9 , 

— 10 

— 11 

— 22 

— 1 i 
—14 
—15 

—16 

— 17 

— 18 

— i.* 

— ao; 

Suppofons de plus, que du premier coup de 
torchon, on efface les quatre premiers traits 
avec les chiffres correfpondans ; que du fécond, 
on efface les quatre fujvans, «gaiement avec 

F iij 


I 


05 Les petites Aventures 

les chiffres qui leur correfpondent, & ainfi de 
fuite ; de cette manière , la queftion fe trouvera 
réfolue en un fens ; car le premier coup de tor¬ 
chon aura effacé le chiffre 3, qui eft impair; 
le fécond aura effacé le chiffre ?, & ainfi du 
refte; par conféquent, il n’y aura pas de coup 
de torchon qui n’ait effacé un nombre impair. 

On peut propofer ainfi une infinité de quef- 
tions, qui, à l’aide d’une équivoque , font aufii 
faciles en un fens que difficiles de l’autre. Telle 
eft celle où il s’agit de faire voir un cheval 
qui ait la queue là où les autres ont la tête (en 
lui attachant la queue à la crèche). Telle éft 
celle où l’on propofe de faire voir une ferpenti* 
nette (en deffinant un ferpe dans une petite 
tine, ce qui n’eft autre chofe qu’une ferpe en 
tinette ). Telle eft enfin celle où il s’agit de met¬ 
tre trois Normands dans deux bateaux éloi¬ 
gnés , de manière qu’il y en ait autant dans l’un 
que dans l’autre (en mettant un Manceau 
dans chacun * parce qu’un Manceau eft Nor¬ 
mand & demi ). Les problèmes de cette efpèce 
font à peu près auffi nombreux que les jeux de 
mots. J’ai vu des gens qui, par la facilité qu’ils 
avoient à les réfoudre , fe regardoient comme 
desperfonnes de génie, & j’ai été moi-même la 
dupe du fol orgueil que mes talens en ce genre 
Ui’avoient infpiré. Jl n’eft pas poffible, difois-je 


de Jérome Sharp. 87 

intérieurement, en penfant aux Juifs avec lef- 
quels j’avois fait connoiffance, que ces Meilleurs, 
dont la plupart font fi ineptes à réfoudre des 
guettions fubtiles ,foient en état de jouer quelque 
tour à un homme comme moi qui vient de dé* 
velopper tant de fagacité. Quelle étoit mon ër- 
reur 1 N’aurois-Je pas dû favoir qu’on peut être 
inftruit fur un point & ignorer tous les autres, 
& que celui-là même, qui fait prédire les éclipfes 
& calculer les équations du troifième degré, peut 
fuccomber auprès d’un idiot par-tout où il effc 
queftion d’intérêt *1 N’aurois-je pas dû favoir que 
quand un homme fubtil & bien intentionné a 
quelque chofe à démêler avec un fripon, quel¬ 
que fot qu’il foit, la partie n’eft pas égale, & que 
le dernier a tout l’avantage^ i°, parce que le 
premier a befoin de parer à toutes les rufes, & que 
le fécond n’a befoin que d’une ; a°, parce que, 
l’un faifant parade de fon favoir, peut faire con- 
noître facilement le côté par où il eft foible, tan¬ 
dis que l’autre, qui n’étale rien, peut cacher des 
reffources inconnues : telle étoit ma pofition vis- 
à-vis d’un Juif nommé Moïfe, qui ne difoit pref- 
que rien ; mais qui paroifloit ravi de m’entendre. 
Il me témoigna la plus grande amitié , & je crus 
que c’étoit un effet de ma facilité à deviner des 
charades qui me procuroit cet avantage. 

Un jour que nous étions feuls dans le Café, 

F iv 


88 petites Aventures 

Il me propofa de m’aller promener avec lui; 
sious allâmes fous les arbres du Breuteau au delà 
du Rhône; là nous rencontrâmes un homme 
que le Juif falua en l’appelant mon Capitaine , 
& en lui demandant depuis quand il étoit de 
retour du Pérou. Il y a trois mois, répondit 
çet homme, que je fuis entré avec mon vaif- 
feau dans le port de la Rochelle. J’ai fait un 
voyage très-lucratif, & je n’ai befoin que de faire 
une autre campagne pour achever ma fortune. 

M. Moïfe le félicita de fes fuccès, & la con¬ 
vention continua fur des objets indifférens. 
Une demi-heure après, le Capitaine dit au 
Juif : Mon ami, j’ai dépenfé beaucoup d’ar¬ 
gent dans cette ville, foitau jeu, foit avec les 
femmes. Ce n’eft pas étonnant, dit le Juif, car 
les Marins fe dédommagent toujours, quand ils 
font à terre, des privations qu’ils ont effuyées en 
mer. A propos, dit enfuite le Marin, vous 
devez connoître des Orfèvres dans cette ville; 
pourriez-vous me faire vendre des lingots d’or *1 
C’eft très-facile, dit M. Moïfe; mais afin que 
l’Orfèvre ne puifle pas nous enimpofer, il fau¬ 
dra que j’en fafle l’effai pour en connoître le titre. 
Je fuis bien-aife, dit le Capitaine, en lui mon¬ 
trant un petit lingot, que vous foyez en état 
d’en juger par vous-même; effayez celui-là, 
continua-t-il, vous le trouverez à vingt-trois 


de Jérome Sharp. ' 89 

karats, comme tous les autres que j’ai chez 
moi. 

Alors .nous allâmes chez le Juif, qui, pour 
faire cette opération, mit dans une coupelle vingt- 
quatre grains d’or, avec quarante-huit grains 
d’argent, & quatre gros de plomb ; quand les 
métaux parfaits furent fondus, & les impar¬ 
faits calcinés, à l’exception du plomb qui fut 
vitrifié, il ne refta dans le creufet que l’or & 
l’argent qu’on applatit enfuite fous le marteau 
pour en former une lame très-mince qu’on roula 
en manière de cornet. On mit ce cornet dans 
une fiole, pleine aux trois quarts d’acide ni¬ 
treux, & après la difTolution de l’argent, par 
cet acide, on retira l’or de départ, qui, quand il 
fut pefé, n’eut perdu qu’un grain par la coupel¬ 
lation. Il eft, dit le Juif, à vingt-trois karats, 
comme vous me l’avez dit; mais il faudra faire 
l’eflài des autres lingots pour favoir fi tout votre 
or eft également pur. Le Capitaine fortit auffi- 
tôt, pour aller quérir d’autres lingots, & le 
Juif me tint ce langage : Ce Marin, dit-il, eft 
un bon enfant, qui ne fera pas fâché que je 
gagne quelque chofe fur fa marchandée; je veux 
la lui acheter moi-même; mais comme je n’ai 
pas affez d’argent pour prendre le total, il dé^ 
pendra de vous de faifir l’occafion d’en faire 
votre profit. Je pourrois bien, ajouta-t-il, don- 


ço Les petites Aventures 

jier part au gâteau à quelqu’un de mes confrè¬ 
res ; mais ils font la plupart fi ingrats envers 
jnoi, que j’aime mieux obliger un véritable ami 
tel que vous. 

Je répondis que je n’étois pas affez riche pour 
pouvoir faire de pareilles acquifitions, & que 
d’ailleurs le gain licite que je pourrois y faire, 
feroit trop peu cofcfidérable pour que je vou- 
lufle me priver de mon argent comptant, dont 
j’avois befoin. 

Il parut furpris & mécontent de ma réponfe ; 
mais il tâcha de diflimuler, & de cacher fa fur* 
prife & fon mécontentement, en me difant : ce 
que pen dis , n’ejl qui pour votre bien . 

Cependant le Marin reparut bientôt, & ap¬ 
porta une douzaine de petits lingots qui furent 
tous effayés & trouvés bons comme le premier* 
Le Juifpropofade les acheter lui-même, & de 
les payer dans le courant du mois. 

Cela ne fuffit pas, dit le Marin, vous pou¬ 
vez bien garder le tout pour m’en rendre compte 
à loifir ; mais il faut que vous me donniez tout 
à l’heure cinquante louis, dont j’ai le plus grand 
befoin. 

M. Moïfe répondit, *que dans ce moment il 
n’en avoit que trente; mais il ajouta, que fi je 
voulois en avancer vingt pour compléter la fom- 
tne, il me les rendroit le lendemain, & que je 



de Jérome Sharp. 9 j 

pourrois avoir un lingot en nantiffement, pour 
la fureté de la dette. 

J’étois en état de fatisfaire fur le champ à fa 
demande; mais j’eus en moi-même une efpece 
de preffentiment qui fembloit m’avertir de quel* 
que malheur. 

Cependant, craignant qu’un refus total ne me 
fît paflèr pour méfiant & ridicule, je dis que 
je n’avois en mon pouvoir que dix louis. Don¬ 
nez toujours ce que vous avez, me dit alors le 
Juif, parce qu’un de mes voifins me prêtera le 
refte. 

Cette manière de s’arranger félon mes facul¬ 
tés me parut un peu fufpeéïe, & pour ne pas 
me laiffer leurrer, j’offris d’aller chercher cet 
argent à mon auberge, quoique je l’euffe fur 
moi, & je les priai de me confier un petit lin¬ 
got, me propofant de le faire effayer par un 
Orfèvre, avant mon retour. 

Le Juif, qui foupçonna mon deffein, parut 
furpris de ma précaution, & après avoir jeté un 
coup d’œil au Marin, il lui dit tout bas, mais de 
manière que je puffe l’entendre: ce Monfieur ne 
nous connoît pas, & nous ne pouvons que louer 
fa prudence; enfuite il lima un petit lingot, & 
me dit : emportez cette limaille pour la faire 
effayer. 

L’Orfévre à qui je fus la préfenter, me dit 


9^ Les petites Aventures 

que c’étoit de bon or,& je rentrai bientôt pour 
compter mes dix louis, qu’on promit de me ren¬ 
dre dans le courant de la femaine, en me don¬ 
nant pour gage le lingot dont j’avois fait eflayer 
Ja limaille. 

Quelques jour s après, je ne trouvai le Juif, 
ni dans le Café qui nous fervoit de rendez-vous 
ordinaire, ni dans fon hôtel garni. Cette difpa- 
rition m’avertit que je. pouvois avoir donné dans 
un piège, & j’appris bientôt après, que je n’a- 
vois en pofleffion, pour la fureté de mes dix louis, 
qu’un lingot de cuivre ou de fimiior. Cepen¬ 
dant le lingot que j’avois reçu, portoit la marque 
que j’avois vu faire avec la lime, & je ne fais 
!i, après avoir limé un lingot d’or, on y en avoit 
fubflitué un de cuivre, avec une marque pa¬ 
reille ; ou fi, après avoir limé un lingot de cuivre, 
on en avoit efcamoté la limaille pour ne ma 
donner que de la poudre d’or ; quoi qu’il en foit, 
ce tour m’apprit que ceux avec qui il eft fi fa¬ 
cile de faire connoiflance, font quelquefois beau¬ 
coup plus à craindre que ceux qui fe montrent 
d’abord inacceffibles, & qu’il ne fuffit pas de 
favoir jafer avec des Juifs foi-difans Chimiftes, 
ou Marins; mais qu’il faut encore fe tenir fur 
fes gardes avec quelques uns de ces Meffîeurs, 
qui ne fa chant faire ni logogryphes ni charades, 
favent cependant très-bien faire des dupes. 



dû Jêromè Sharp. 9 J 

M. Boniface, à qui je fis part de cette aven¬ 
ture, me dit qu’il n’auroit pas donné dans un 
pareil piège, parce qu’il auroit voulu faire ef- 
fayer le lingot même, & non la limaille. Je fois 
bien, lui répondis-je, que beaucoup de Méde¬ 
cins connoiffent la caufe des maladies quand il 
n’eft plus temps de les guérir ; mais l’amitié que 
le Juif me témoignoit, la richeffe apparente du 
Marin, & le hafard qui nous l’avoit fait ren¬ 
contrer à la promenade, tout a concouru à di¬ 
minuer mes foupçons, & nonobflant votre pru¬ 
dence , je ne voudrois pas encore affurer que 
vous ne feriez pas trompé vous*même dans des 
circonftances pareilles. 

Le foir de ce même jour, comme j’entrois 
dans l’hôtel garni où je demeurois, près la place 
des Cordeliers, je trouvai la maifon en deuil, 
& toutes les phyfionomies accablées de furprife 
& de chagrin. La Maîtreffe du logis pouffoit 
des cris & des fanglots, tandis que fon mari 
& plufieurs autres perfonnes tachoient en vain 
de la confoler. Je demandai à la fervante quelle 
étoit la caufe de ces gémiflèymens ; elle me dit 
que fa Maîtreffe venoit d’apprendre la mort 
de fon fils unique, qui étoit au fervice. Et d’où 
vient, lui dis-je, que le père ne montre pas la 
même trifteffe Je ne fais pourquoi, me dit- 
*lle, cependant il a beaucoup de tendreffe pour 


94 t^$ Aventurei 

fon fils; mais il croit peut-être qu’il fe porté 
bien. Mais encore, lui repiiquai-je, comment 
la mère peut-elle avoir appris fa mort, tandis 
que le père le croit en vie Alors elle me dit 
que dans un inflant où la mère fe repofoit dans 
fa chambre, deux gouttes de fang étoient tom¬ 
bées fur fon front & fur fa coiffure, & que c’étoit 
pour cette femme, un ligne d’autant plus in¬ 
faillible de la mort de fon fils, qu’on connoif- 
foit, à Condrieu, un Laboureur qui avoit, deux 
ans auparavant, appris la mort de fa fille par 
un ligne pareil. Ce n’eft pas le tout, ajouta 
la fervante, nous avons un chien dans ce quar¬ 
tier qui aboyé tous les foirs dans les rues, & 
ce ne peut être qu’un figne de malheur. 

Voyant que l’ignorance d’un phénomène 
fimple & naturel, portoit ainfi la défolatiort 
dans une famille , je demandai à parler à 
cette tendre mère, pour tâcher de lui donner 
quelque confolation. Je trouvai dans fa chambre 
un grand nombre de voifins, parmi lefquels il 
y avoit deux Savans, ou prétendus tels, qui fe 
difputoient fur la certitude du figne qui caufoit 
tant de larmes. 

Le premier difoit que deux gouttes de fang 
tombées fur le front & fur la coiffure d’une 
femme, n’annoncent pas plus la mort d’un 
homme que le rêve fur un numéro delaloteriu 


de Jérome Sharp . 

n’annonce fa fortie de la roue de fortune. Il peut 
bien arriver, difoit-il, que le numéro vu en 
fonge foit bon une fois, parce que le rêve ne 
doit pas l’empêcher de fortir; mais il arrive 
cinquante fois qu’il ne fort point, parce qu’il 
n’y a aucune liaifon réelle entre l’imagination 
d’un homme endormi & les combinaifons du 
hafard. On a vu, continua-t-il, un officier fe 
noyer en Flandre,dans l’Efcaut, le même jour 
& à la même heure que fa fœur s’eft noyée à 
Touloufe dans la Garonne. Dira -1 - on pour 
cela que la vie de la fœur étoit effentieilement 
dépendante de celle du frère ; comme fi on ne 
voyoit pas de temps en temps des gensfe noyer 
fans qu’il arrive aucun autre malheur dans ft 
famille** De là je conclus que deux gouttes de 
fang peuvent être tombées fur le front d’un 
Vieillard de Condrieu, le jour même que fa 
fille eft morte à Genève, fans qu’on puiffe in¬ 
duire de là que le même phénomène indique 
toujours le même nfcalheur. 

Et moi , je vous foutiens, difoit l’autre Sa- 
vant,'que ces gouttes deTàng annoncent là 
mort, parce que vous ne pouvez point me ci¬ 
ter des faits pareils qui foient arrivés fans an¬ 
noncer quelque défaftre, tandis que je peux, 
au contraire, vous rappeler le fang qui tomba 
fur une table où l’on jouoit aux dés à là Cour 


9 6 Les petites Aventures 

de Henri IV, ce qui fut le préfage de l’affaflïoat 
de ce bon Prince, & de l’évènement funefte qui 
mit la France en deuil. 

Vous vous trompez, répliqua le premier, & 
vous croyez trop légèrement un fait rapporté 
fans preuves, par des Hiftoriens qui n’en ont 
pas été les témoins oculaires. Lifez Voltaire 
fur ce point; il vous dira que fi le Père Daniel 
avoit été un peu Phyficien, il auroit fu que 
les rayons de la lumière réfléchis par les points 
noirs des dés à jouer, & vus fous un certain 
angle, doivent paroître rouges, & qu’on peut 
alors prendre des taches d’encre pour du fang ; 
d’où je conclus, que le fait que vous citez fur 
Henri IV effc apocryphe. 

Le Dofteur à qui on propofa cette objeftion 
inattendue, ne fut guère que répondre; mais 
il fut encore plus embarraffé quand on lui de¬ 
manda d’où pouvoient provenir ces gouttes de 
fang, finon de quelqu’un de la famille. 

Alors je priai ces Meilleurs de vouloir bien 
m’écouter un inftant, & je leur dis : il eft vrai 
que Voltaire fait fur le Père Daniel la remarque 
qu’on vient de citer, & je ne fais fi le Poète a 
tort ou raifon de reprocher à l’Hiftorien fon 
ignorance en Phyfique; mais fi Voltaire étoifi 
Phyficien, & s’il étoit ici, je le prierois de 
vouloir bien m’expliquer quel eft cet angle fous 

lequel 


« 


* de Jérome Sharp* 97 

lequel il faut voir des points noirs pour qu’ils 
paroilfent comme des gouttes de fang , à tous 
les Seigneurs de la Cour qui les voyent fous 
différens angles, fans que perfonne s’aperçoive 
de cette illufion d’optique* Voltaire, qui repro* 
che fi légèrement aux autres de n’être pas Phy* 
ficiens, a bien la mine de ne pas connoître lui* 
même le phénomène fur lequel il fait le lavant « 
quoi qu’il en foit, voici mon avis* 

Un Naturalifte de Dijon a découvert que loff* 
que la chryfaiide d’une certaine chenille qui 
s’attache aux planchers, fe change en papiN 
Ion, elle verfe quelques gouttes de fang, qui 
peuvent tomber fur une table ou fur une per¬ 
fonne qui eft dans l’appartement. On a d’autant 
plus de tort de regarder ces gouttes de fang 
comme un ligne de mort, qu’elles annoncent 
tout fimplement la réfurreftion d’un infefte. 

Cette remarque donna envie de vérifier fi dans 
la chambre où nous étions, il y avoit quelques 
infeftes attachés au plafond, & l’on trouva 
effectivement vers l’endroit où étoit la M^îtreflè 
de la maifon* quand le fang étoit tombé fur fa 
tête, divers groupes de chryfalides, capables 
d’infpirer vingt fois la même terreur. Là deffus* 
je fis quelques raifonnemens pour prouver à 
cette mèredéfolée le peu de rapport qu’il y avoit 
entre la mort de fon fils & la naiflànce d 4 um 

G 


1 


9 8 Les petites Aventures 

papillon ; & je parus lui faire plaifir quand je lui 
dis : Madame, je ne peux connoître de fcience 
certaine, que votre fils eft en vie, parce qu’il 
n’eft pas immortel & que je ne fuis pas devin ; 
mais nonobftant vos craintes, il y a cent à parier 
contre un, qu’il fe porte bien. 

Mais, me dit-elle, que fignifie donc ce chien 
que j’entends aboyer tous les loirs d’une ma¬ 
nière effroyable ; n’eft-ce pas pour annoncer la 
mort de quelqu’un ^ Il y a dix ans, ajouta-t* ell e, 
que ma mère eft morte, & la même nuit nous 
entendîmes un dogue qui beugloit comme ua 
taureau. 

Madame, lui répondisse, la faim peut faire 
aboyer un chien d’une manière effroyable, fur- 
lout quand il a perdu fon Maître, & que les 
ténèbres de la nuit augmentant fa douleur, lui 
ôtent tout èfpoir de trouver un gîte ; il aboye- 
roit dans un défert où il ne meurt perforine, 
comme dans une grande ville où il meurt tous 
les jours du monde, & fes aboiemens n’ont 
pas plus de rapport avec la mort de tel homme 
en particulier, que le chant no&urne du hibou 
ou le vol de la chauve-fouris avec celle de cinq 
cents perfonnes qui meurent en France toutes 
les nuits. 

Là deffus, il lui refta encore quelques dou¬ 
tes; mais ils furent entièrement diffipés deux 


de Jérome Sharp ♦ 99 

jours après, lorfqu’eile reçut une lettre de fon 
fils , qui annonçoit fon retour. 

Parmi les personnes qui avoient accouru pour 
confoler cette femme, il y avoit un Marchand 
du voifinage, avec lequel je fis connoiflance , 
& qui, trois jours après , m’invita à dîner chez 
lui ; nous eûmes enfemble une converfation que 
je crois pouvoir rapporter ici. 

Il eft bien étonnant, me dit-il, qu’un grand 
génie comme Voltaire fe foit trompé comme 
vous l’avez prouvé l’autre jour, fur un point 
auflï fimple d’hifloire naturelle. 

Je ne fuis pas plus étonné, lui répondis-je* 
d’apprendre qu’un grand Homme s’eft trompé, 
que d’entendre dire qu’il y a des taches au So¬ 
leil : le Poète Philofophe a trop écrit pour avoir 
toujours rencontré jufte, & il n’y a que ceux 
qui ne font rien, qui ne fe trompent jamais. 

Cependant, me dit - il, je ne crois pas qne 
les autres Auteurs fe foient trompés fi groffiè* 
rement. 

Vous n’avez donc pas entendu dire, lui re- 
pliquai-je, que les erreurs de Defcartes ont été 
réfutées par Newton, & que celui-ci a commenté 
l’Apocalypfe; vous ne favez donc pas, que fé¬ 
lon un grand Naturalifte^ la terre que nous 
habitons n’étoit autre chofe que du verre , il 
y a environ vingt-cinq mille ans, & que , s’il 

G ij 


ioo Les petites Averttares 

faut en croire le Speftateur, le Roi d’Angle¬ 
terre pourroit perdre toutes fes poffeffions en 
Amérique, & même le Royaume d’Ecofle, fans 
avoir lieu de les regretter. 

Oh, pour ce point, me dit-il, je crois qu’il 
eft vrai, parce que la puiflance d’un Roi ne 
confifte pas dans l’immenlité du terrain qu’il 
pofsède, mais feulement dans le nombre & l’in- 
duftrie de fes fujets; d’où il s’enfuit que le Roi 
d’Angleterre ne perdroit rien en abandonnant 
la moitié de fes Etats, pourvu que dans l’autre 
moitié, il prît des moyens pour redoubler l’in- 
duftrie & la population. 

Voilà à peu près, lui dis-je, la raifon que 
donne l’Obfervateur Anglois ; mais je penfe que 
fur ce point il a mal obfervé. Voici pourquoi: 
que diriez-vous du Propriétaire d’une forêt, 
qui en abandonneroit la moitié en difant : ce 
n’eft pas l’étendue de la forêt, qui fait ma ri- 
cheffe, ce font les arbres; or, je peux planter 
la même quantité d’arbres dans la moitié de 
mon terrain; donc je peux abandonner l’autre 
moitié fans rien perdre. 

Il femble, me dit le Marchand, que ce rai¬ 
sonnement eft jufte. 

Dans ce cas, lui dis-je, il peut faire fur la 
moitié le même retranchement qu’il a fait fur 
le tout, & fe réduire au quart , en y plantant 


de Jérome Sharp • loi 

quatre fois autant d’arbres, que ce quart en 
contenoit auparavant. Enfuite, il peut fe réduire 
au huitième, en y en plantant huit fois autant 
qu’il y en avoit. 

Le Marchand me dit alors, que ce n’étoit 
pas poffible, à caufe que le quart & le huitiè¬ 
me de la forêt, ne pourroient jamais contenir 
autant d’arbres que la forêt entière en avoit au¬ 
paravant. 

Et quand même cela fe pourroit, lui dis-je* 
on auroit tort de relferrer une forêt dans des 
bornes ü étroites, en en abandonnant les trois 
quarts, ou les fept huitièmes; parce que fi on 
peut parvenir à faire valoir un quart autant 
que valoit le tout, on auroit évidemment qua¬ 
druplé fa ricliefle, fi, au lieu d’abandonner les 
trois quarts, on eût exercé fon induftrie fur la 
totalité» 

Faites maintenant l’application aux États du 
Roi d’Angleterre, & voyez d’abord frce Sou¬ 
verain pourroit mettre dans une feule partie de 
la Grande - Bretagne autant de Sujets qu’il en 
a dans fes trois Royaumes, avec ceux de l’Inde 
& de l’Amérique, fans qu’ils fuffent obligés de 
fe manger les uns les autres, dans le cas où 
cela fe pourroit; voyez enfuite fi l’Irlande, 
l’Ecofle, & toutes les terres des Colonies que 
nous fuppofons abandonnées, ne feroient pas 

* G iij 



/ 


102 Les petites Aventures 

fuffifantes pour en nourrir quelques millions de 
plus, & par conféquent dignes d’être confervées 
à la Couronne. 

Quand vous aurez examiné ces deux points, 
voyez fi le Parlement d’Angleterre, où il y a 
de fi grands Politiques, auroit fourni tant d’ar¬ 
gent, & fait verfer tant de fang, pour confer- 
ver treize Provinces dans le Nouveau-Monde, 
s’il avoit penfé, comme le Speélateur, qu’on 
n’avoit pas intérêt de les garder. 

Je connois des Anglois qui penfent dans la 
théorie, comme l’Auteur que je réfute; mais je 
fuis très-perfuadé que s’ils étoient propriétaires 
d’un troupeau & d’üne prairie, ils n’abandon- 
ceroient pas facilement la moitié de leurs p⬠
turages ,fous prétexte qu’ils pourroient nourrir 
le même troupeau dans l’autre moitié. 

Vous voyez, d’après cela, qu’il ne faut pas 
toujours croire les Auteurs fur leur parole, foit 
qu’ils fe trompent de bonne-foi, foit qu’ils pré* 
tendent faire croire aux autres ce qu’ils ne pen¬ 
fent pas eux-mêmes. Il n’y a prefque pas d’er¬ 
reur qui n’ait été foutenue par quelque grand 
Homme; celui-ci prétend que les bêtes ont de 
la raifon, & cet autre foutient que les hommes 
n’ont qu’un inflinél. L’un dit que tout eft bien, 
& l’autre réfute le fyflème de Leibnitz, fans 
l’entendre, ou, pour mieux dire, il fait fem- 

9 


de Jérôme Sharp, 103 

Liant de ne l’avoir pas entendu, pour avoir le 
plaifir de le réfuter. L’un vous dira que le corps 
humain eft une machine, montéed’avanc&pour 
produire tous les mouvemens correfpondans 
aux volontés de l’ame, & prétendra expliquer, 
par cette harmonie préétablie , comment Pâme 
paroît agir fur le corps ; l’autre vous dira que 
les comètes font des météores paffagers, quoi¬ 
qu’il foit démontré en aftronomie que ce font 
de véritables planètes qui décrivent des ellipfes 
excentriques. Je ne finirois point, fi je voulois 
vous donner ici le catalogue de toutes les er¬ 
reurs confignées dans nos bibliothèques ; il en 
eft des fyftèmes philofophiques, comme des pro¬ 
cès qu’on plaide au Palais, & comme des pré¬ 
tentions de deux Souverains qui font en guerre ; 
ç’eft-à-dire, qu’il n’y en a point qui ne foit en 
même temps foutenu& combattu par de vail- 
lans champions. 

Si cela eft, me dit le Marchand, un homme 
qui n’eftpas en état de juger par lui-même, eft 
obligé de douter de tout. 

Pardonnez-moi, lui repliquai-je, car, comme 
nous avons en politique des points fur lefquels 
deux Nations s’accordent toujours d’après le 
droit des gens, & comme on connoît en Jurif- 
prudence des principes alfez certains, & des 
maximes afiez confiantes pour ne jamais four : 

G iv 


ic4 petites Aventures 

nir matière à procès; de même nous avons dans 
les fciences,des vérités fi bien démontrées, 
qu’elles ne peuvent pas donner lieu à différens 
fyftèmes. Quant à celles fur lefquelles les Sa- 
vans n’ont pas été d’accord, il en eft plufieurs 
qui ne fourniffent plus matière à conteftation, 
& fur lefquelles le procès eft à préfent jugé; 
& fur ce qui refte d’indécis, c’eft au Lefteur 
prudent à écouter attentivement les raifons four¬ 
nies de part & d’autre, pour porter enfuite un 
jugement impartial, en prenant pour devife ; 

Ami eus Arifioteles , fed wagls 
arnica veritas* 

Alors un des convives, dont l’habit noir & 
les cheveux longs annonçoient un Jurifconful- 
te, fe mêla de la çonverfation, en commençant 
de cette manière ; le métier de faire des Livres 
eft le dernier de tous, & la plus grande fatyre 
qu’on puiffe faire d’un homme, après avoir dit 
que c’eft un fripon, c’eft d’ajouter que c’eft un 
Auteur. 

Moniteur l’Avocat, lui répondis-je, vous 
parlez un peu légèrement, en condamnant ainfi, 
fans aucun difeernement, les grands & lespe* 
tits Écrivains, & votre fort ne feroitfurement 
point digne d’envie, ü cette mauvaife caufe que 
vous voulez entreprendre, reffembloit à toutes 
celles que vous avez à foutenir au Palais, 


de Jérome Sharp. ioÿ 

Pourquoi donc*! me dit le Légifte; n’eft-il 
pas clair qu’on ne publie aujourd’hui que des 
idées réchauffées & rajeunies. Tout ce que dU 
fent nos Écrivains, a été dit par leurs prédé- 
ceffeurs, & fouvent par leurs contemporains, 
d’où je conclus que la littérature eft un pillage, 
& que les auteurs ne font que des corfaires. 

Hé, quand même, lui répliquai-je, on ne 
publieroit aujourd’hui que des idées réchauffées 
ou rajeunies, comme vous le prétendez, la cha¬ 
leur, & la fraîcheur du ftyle, font-elles donc 
des qualités affez peu confidérables pour qu’on 
doive les négliger & les méprifer Mais n’al¬ 
lons pas fi vite, & fi vous voulez me perfuader 
qu’il n’y a que de vieilles idées dans les Ou¬ 
vrages nouveaux, commencez par me prouver, 
fi vous le pouvez, que les connoiffances hu¬ 
maines ne font abfolument aucun progrès, que 
tout eft découvert depuis plufieurs fiècles, qu’on 
n’invente plus rien dans les Arts, qu’au lieu 
d’admirer nos Palais modernes, il ne faut ad¬ 
mettre dans nos villes qu’une Architeélure ruft 
tique, & qu’il faut brûler l’Hiftoire Naturelle 
de Buffon, & les Comédies de M. de Cailha* 
va, pour ne lire que les Ouvrages d’Ariftote 
& les farces Italiennes; quand vous m’aurez 
fourni cette preuve, ce qui ne fera peut - être 
pas pour vous une tâche bien facile, il vous 


ic6 Les petites Aventures 

reftera encore à me faire voir, qu’un Auteur 
ne contribue aucunement à la propagation des 
connoiffances humaines, quand il ne publie au¬ 
cune idée de fon invention; comme s’il falloit 
brifer une glace, parce que les rayons qu’elle 
réfléchit ne viennent pas de fon propre fein ; 
ou comme fi la Lune n’étoit d’aucun fecours au 
voyageur noéïurne, parce qu’elle brille d’une lu¬ 
mière empruntée ; mais vous auriez trop à faire, 
s’il falloit me fournir toutes ces preuves, &pour 
vous foulager un peu de ce pefant fardeau, je 
vous offre, moi, de vous démontrer qu’il n’y a 
point d’Ouvrage littéraire ou fcientifique, quel¬ 
que pitoyable que vous puifliez le fuppofer, qui 
ne foit utile dans fon genre, depuis un traité 
d’Alchimie jufqu’à un recueil de calembours. 

Hé bien, me dit l’Avocat, dites-moi donc 
à quoi peut fervir le Manuel des.Oififs, ouïe 
recueil de Charades 

Il fert, lui répondis-je, à amufer les amateurs 
de ce genre, qui font en grand nombre : il en eft 
de la nourriture de l’efprit comme de celle du 
corps : tout le monde ne peut pas digérer des vian¬ 
des nourrifiantes;il eft des malades qui font obli¬ 
gés de choifir les alimens les plus légers ; mais, 
quoique la charade foit ordinairement l’aliment 
des efprits foibles, il y en a quelquefois de très- 
vigoureux qui s’aftreignent, pour peu de temps. 


de Jérome Sharp . 107 

à oe régime, pour pouvoir enfuite favourer 
avec plus de plaifir des matières plus fubftan- 
tielles. D’ailleurs, vous favez qu’il ne faut pas 
difputer des goûts ; & parce que vous aimez là 
danfede Veftris, & la muliquè de Gluck & de 
Piccini, vous ne devez pas exiger que ceux qui 
aiment les amufemens champêtres s’ennuyent 
triftement lorfqu’ils peuvent s’amufer au fondu 
fifre & du tambourin. Si vous n’aimez que le 
genre férieux ou profond, pleurez tant que 
vous voudrez à la leéture d’un Drame, pâliffez 
fur un livre de droit ou d’AIgèbre, & bâillez en 
lifant un difconrs Académique ; pour moi j’aime 
à rire quelquefois avec un faifeur de charades 
& de calembours, & plus il efi: bête, plus il 
m’amufe. Au refte, le Manuel des Oififs eft utile 
fous un autre point de vue bien plus intéreffant, 
puifqu’il a fait naître la bienfaifance du fein même 
de l’oifiveté & de la frivolité ; c’eft un digne Curé 
de campagne, qui a publié ce Recueil au profit 
des indigens de fa Paroiffe, & il n’y a peut-être 
pas de charade dans cette compilation, qui n’ait 
valu cinq à fix fous à un pauvre. 

A ces mots, l’Avocat me dit qu’il paffoit con¬ 
damnation fur l’utilité du Manuel des Oififs; 
mais, ajouta-1-il, à quoi peut fervir un Ou¬ 
vrage d'Alchimie, qui ne donne & ne peut don¬ 
ner que de faulfes recettes pour faire de l’or ? 


io8 Les petites Aventures 

Je conviens, lui dis-je, que l’art de faire de 
l’or n’eft autre chofe, par rapport à l’Auteur, que 
l’art d’attraper de l’argent; j’en connois un qui, 
s’étant ruiné à acheter un laboratoire pour faire 
de bonnes expériences Chimiques, a rétabli fa 
fortune en compofant un affez mauvais Traité 
fur la Pierre Philofophale. Il eft bien vrai que 
l’Ouvrage n’a pas été auffi utile aux Le&eurs 
qu’à l’Auteur & au Libraire ; mais le public pou¬ 
voir! exiger raifonnablement qu’on lui donnât 
pour un petit écu l’art de faire de l’or, & le moyen 
de s’enrichir 1 Cependant , on peut dire que les 
acquéreurs de l’Ouvrage ont reçu à peu près en 
efpérance, la valeur de leur argent ; voici pour¬ 
quoi : ces fortes de traités ne font deftinés, en 
général, qu’à des gens qui fe repaiffent de chi¬ 
mères. Le feul efpoir de faire, par leur art, dans 
un creufet, ce que la Nature a fait dans les mi¬ 
nes du Pérou, les occupe continuellement, & 
leur fait fupporter le fardeau de la vie \ & quand 
un homme n’a pas d’autre bien , n’eft-ce pas le 
fervir utilement, que d’entretenir fon efpérance ^ 
Je connois un malade que la peur feroit mou¬ 
rir fubitement, fi on lui apprenoit que fa mala¬ 
die eft incurable ; il feroit très-dangereux pour 
lui, qu’il fût détrompé. L’art du Médecin con- 
fifte, en pareille circonftance, à promettre con¬ 
tinuellement une guérifon qu’il ne peut effeéhier. 


de Jérome Sharp. 109 

<& cela pour calmer l’efprit du patient, & le faire 
vivre quelques mois de plus. Si le Doéteur ne 
peut confoler le malade, que par de belles pa¬ 
roles, ce n’eft pas fa faute; mais il fait fon de¬ 
voir , ou pour le moins fon métier. Tel eft l’Au¬ 
teur Alchimifte à l’égard de ceux qui ont conçu 
le projet infenfé de faire de l’or ; s’il prolonge 
l’efpérance de fes Lefteurs bénévoles, c’eft feule¬ 
ment pour retarder l’accès de leur chagrin, & ce 
doit être compté pour quelque chofe. 

Votre caufe eftfoible, me dit l’Avocat, & 
la comparaifon n’eft pas exafte, en ce que le 
Médecin ne mérite aucun reproche, puifqu’il 
n’eft pas la caufe de la maladie mortelle, qu’il 
promet de guérir ; au lieu que l’Auteur d’un traité 
d’Alchimie fait naître lui-même, par le titre de 
fon Ouvrage, dans i’efprit de fes Leûeurs,un 
fol efpoir qu’il ne peut accomplir. 

A cela, je répondis qu’on ne peut guère Inf- 
pirer l’efpérance de faire de l’or, par le feul titre 
d’un Ouvrage, à moins que le Leâeur ne foit 
entièrement infenfé, parce qu’il faut avoir bieft 
peu de raifon, pour ne pas voir que fi le fe- 
cr et étoit bon, l’Auteur l’auroit gardé pour lui, 
que le Libraire le vendroit plus cher, que des 
millions deLeéleurs en feroient leur profit, & 
enfin, que l’or devieadroit commun, & qu’un 
fecret d’une pareille importance perdroit abfir. 


no Les petites Aventures 

lument toute fa valeur par la publication. Ce¬ 
pendant , continuai-je, fi nonobftant ces raifons, 
il y a quelque homme de bon fens à qui le titre 
d’un traité d’Alchimie puiffe en impofer, cet 
Ouvrage n’en fera pas moins utile, car le monde 
favant & littéraire relfemble au monde phy* 
fique, où les êtres qui font en apparence inu¬ 
tiles ou pernicieux, tournent le plus fouvent 
à notre avantage. Ces montagnes incultes & 
couvertes de bruyères, où l’on ne trouve que 
des ferpens, vous choquent la vue, mais elles 
vous fourniront du marbre pour embellir vôtre 
demeure; elles cachent fouvent les minéraux 
les plus précieux, & c’efl: de leur fein que fortent 
les fleuves & les rivières qui fécondent vos cam* 
pagnes, en faifant fleurir le commerce par la 
navigation. Les grandes chaleurs de l’été font 
éclore des millions d’infeéles venimeux, mais 
elles mûriffent vos moiffons ; le renard mange 
vos poules, mais vous faites un manchon de 
fa peau ; l’Auteur Alchimifte vous paroît n’avoir 
écrit que pour la propagation de l’erreur, & 
c’eft en faifant les fauffes expériences qu’il in¬ 
dique, qu’on a trouvé un véritable fpécifique 
pour vous guérir d’une maladie. 

On peut comparer les Gens de Lettres, col¬ 
lectivement pris, à une armée complette dont 
chaque membre fait partie effentielle, quoique 


III 


de Jérome Sharp . 

y ait beaucoup d’écloppés qui traînent la jambe 
en marchant. Celui-ci, après avoir écrit en 
profe, monte fur le cheval Pégafe, & nous 
étonne par la fublimité de fon ftyle poétique: 
c’eft un Dragon qui fait alternativement le fer- 
vice de l’Infanterie & de la Cavalerie; celui-là 
fait, fans goût, une mauvaife compilation mé- 
prifée du public : c’eft un Soldat maraudeur 
ù qui on inflige une punition exemplaire; il y 
en a qui mettant les autres à contribution, & 
raffembîant tous les traits de lumière répandus 
dans divers Ouvrages, en forment un corps lu¬ 
mineux , qui les fait couronner dans une Aca¬ 
démie : ce font des Capitaines qui, foutenus 
d’une vaillante cohorte, gagnent la bataille & 
fe couvrent de gloire ; d’autres, foit par parelfe, 
foit par impuiflàuce, renoncent à écrire, & ce¬ 
pendant ils fe mettent vaillamment à la tête des 
Ecrivains, en indiquant la marche qu’il faut 
fuivre, & en faifant beaucoup plus de bruit 
que d’oilvrage : ce font des Soldats qui, ne 
voulant point manier les armes, fe font fait Tam¬ 
bours; l’un vient de publier un premier effai 
qui n’eft point un chef-d’œuvre ; mais il mérite 
de l’encouragement : c’eft une recrue qui peut 
entrer un jour dans la compagnie des Grena¬ 
diers; l’autre a fait imprimer un Ouvrage dont 
le titre promet des merveilles, mais dans lequel 


i 


III 


Les petites Aventures 

on ne trouve que des mots : c’ell un Militaire 
fanfaron, qui fera méprifé de fes camarades pour 
apprendre à pratiquer la devife du Régiment 
Dauphin : 

ft.es, non ver Ira. 

On en voit qui parlent quelquefois de litté¬ 
rature, fans rien écrire, ou qui gardent le 
filence en fe repofant agréablement fur le plus 
joli fauteuil : ce font des Invalides qui s’en¬ 
tretiennent de combats fans prendre part eux- 
mêmes dans la guerre adluelle, & dont le repos 
contribue à infpirer le courage, en offrant à ceux 
qui combattent une agréable perfpeâive* 

Enfin, il y en a quelques uns qui, après de 
nombreufes chutes dans la carrière littéraire, 
renoncent entièrement à un genre de combat 
qui leur a procuré des bleffures fans gloire ; 
mais on en trouve auffi, qui recouvrant leur 
«ancienne vigueur, redoublent leurs efforts pour 
éviter enfuite les écueils qui les ont fait échouer : 
c’eft comme à la fuite d’une Armée, un hôpital 
ambulant, où il y a des moribonds & descon- 
valefcens, mais d’où il fort de temps en temps 
de braves Militaires. Vous voyez, par là, 
que dans la république des Lettres comme dans 
une Armée, les maux particuliers^ tels que la 
parelfe, les chutes & la forfanterie, font inévi¬ 
tables , & qu’ils contribuent également au bien 
général. Mais comme le Chef d’une Armée ne 

pourroit 


de Jérome Sharp. tîj 

* 

pou rroit exécuter aucun grand deflein, s’il n’é* 
toit foutenu par des combattans de tous Ie$ 
ordres, je vais vous prouver pareillement que 
les grands Écrivains ne font tels , que par lô 
fecours des Auteurs fubalternes* 

Croyez-vous, par exemple, que Molière ait 
tiré de fon propre fonds tous les traits dont 
l’enfemble forme des chef-d’œuvresLifez le 
traité fur l’Art de la Comédie, & vous verrez 
que quand cet illuftre Écrivain puife fon intri* 
gue dans Plaute * & fon dénouement dans Té* 
rence, un Auteur Efpagnol lui fournit les in- 
cidens, & les Contes de Bocace lui donnent 
le fujet de la Pièce : tout fon mérite ne confiée , 
pour ainfi dire, qu’à féparer l’or du clinquant , 
ou à extraire la quinteffence des fruits & des 
fleurs qu’on lui apporte de toutes parts ; mais, 
fans les ouvriers qui ont exploité la mine, ou 
qui ont ramaffé les fleurs & les fruits, qu’eft-ce 
qu’auroient pu faire le favant Chimifte & Pha* 
bile Diftillateurl 

Dans le genre fcientifique, prenons pou* 
exemples les Ouvrages Aftronomiques de M. de 
la Lande. Croyez-vous que cet habile Aftro* 
nome auroit pu découvrir lui feul toutes les vé* 
rités lumineufes qu’il développe fi favammeftt *1 
N’a-t-il pas profité des inftruélions de toutes 
fortes d’Obfervateurs, depuis Hipparque ju£* 

H 


H4 - Les petites Aventures 

qu’à PicardT En corrigeant les erreurs de Pto- 
lomée& de Tychobrahé, ne profite-t-il pas de 
leurs découvertes, pour calculer enfuite l’or¬ 
bite de la planète de HerfcheH Je ne prétends 
pas en cela, diminuer la gloire de M. de la 
Lande; je veux dire feulement, que chacun a 
fon mérite, & que l’habile Architefte qui conf- 
truit la coupole d’un beau temple, peut bien 
laiffer à d’autres l’honneur d’en avoir élevé l’é¬ 
chafaudage, & d’avoir pofé les premiers fon- 
demens de l’édifice. 

Pour les Ouvrages d’un genre moyen, je cite¬ 
rai les élémens de Géographie, par Buache. Cet 
Auteur n’a fitrement pas vu tous les Pays dont 
il donne la defcription, & il n’a pas été témoin 
oculaire de tous les traits hiftoriques' qu’il rap¬ 
porte. Qu’a-t-il donc Fait ^ il a confulté les An¬ 
ciens & les modernes; il a profité du Journal 
aride d’un Pilote, & de la Relation informe des 
Voyageurs; il a mis à contribution l’Hiftoire 
Civile & Naturelle de divers Écrivains, &fous 
ce point de vue* je ne vois dans fon Ouvrage, 
qu’un fleuve formé par le concours de plufieurs 
rivières qui ont été formées elles-mêmes par des 
gouttières & des ruifleaux. 

Vous voyez par ces exemples, que le grand 
&lepetit tiennent néceffairement enfemble,que 
i’excellent & le médiocre font dans une mu- 


de Jérome Sharp* îij 

tuelle dépendance. Les habitans des chaumiè¬ 
res nourriflent le grand Seigneur dans fon pa¬ 
lais , & le fanal ne brille au haut de la pyramide* 
que parce que l’édifice eft fupporté par des pier* 
res expofées aux éclabouflures. Depuis la moufle 
jufqu’à l’arbre de haute-futaie, & depuis le por¬ 
trait à la Silhouette jufqu’aux tableaux de Vernet* 
la Nature & les arts offrent par-tout une infinité 
de rangs & de nuances, & vous voudriez bannir 
de la littérature toute médiocrité, & ne juger 
dignes de l’impreflion que des Ouvrages fubli- 
mes ! Quand même vous pourriez faire exécuter 
un pareil projet, que pourroit-on imaginer de 
plus décourageant 

L’Avocat fut fi content de mon petit plai¬ 
doyer , en faveur des Auteurs fubaltetnes, qu’il 
devint mon ami, & m’invita à faire un tour de 
promenade avec lui, pour me conduire enfuite 
chez un Phyficien qui s’amufoit à faire des ex¬ 
périences Chimiques. J’appris en cette occa- 
fion, un petit fecret dont je crois devoir faire 
part à mes Ledleurs. 

Le Phyficien nous montra d’abord fept bo j 
eaux remplis de liqueurs différemment colo¬ 
rées, & nous dit i Meilleurs, je ne fais point 
comme le vulgaire des Chimiftes, qui, pour 
changer la couleur d’une fubftance liquide,eri 
verfent une autre, qui, par le mélange, produit 

H ij 


Il 6 Les petites Aventures 

ce changement. Je ne verferai rien, je ne tou¬ 
cherai point à mes bocaux, & cependant, à 
votre commandement, ils changeront tous de 
couleur. Alors, à mefure que nous l’ordon¬ 
nions, & fans qu’on touchât à l’appareil, le bo¬ 
cal jaune devint vert, le bleu fut changé en 
cramoifi, le rouge devint bleu, & le bleu pa¬ 
rut violet. Le brun fut auffi changé en jaune, 
le rouge en noir, & le vert en rouge. 

Cette expérience nous furprit d’autant plus, 
que nous ne pouvions entrevoir aucun moyen 
naturel de l’exécuter; mais nous fûmes encore 
plus furpris, lorfqu’on opéra fur trois autres bo¬ 
caux ; car l’un, qui étoit vert, perdit fa couleur 
pour la reprendre enfuite au commandement, 
& tandis que le fécond, qui étoit rouge, deve- 
noit noir pour recouvrer enfuite fa première cou¬ 
leur, le dernier, qui contenoit une liqueur lim¬ 
pide, devint alternativement noir,tranfparent, 
& encore noir. 

Si nous enflions vu verfer dans les bocaux 
quelque liqueur, ou quelque poudre, nous au¬ 
rions attribué à cette caufe des effets qui au- 
roient été alors beaucoup moins furprenans; 
mais, ne voyant abfoiument rien de cette nature, 
& voulant cependant tâcher de découvrir quel¬ 
que moyen d’expliquer de pareils phénomènes, 
nous priâmes le Phyficien Chimifte de vou- 


de Jérome Sharp . ï 17 

loir bien réitérer fes expériences, en lui difant 
qu’on ne pouvoit fe laffer de les voir & de les 
admirer. 

Nec vicîijfe fcmel fatis ejî, juvat up{tic morari . 

Ce ne feroit qu’avec bien de la peine, nous 
dit-il, que je pourrois recommencer, & j’au- 
rois befoin pour cela de quelques préparatifs; 
mais li vous voulez favoir par quel art je produis 
ces petites métamorphofes, apprenez, que tous 
mes bocaux adaptés à ma commode, commu¬ 
niquent par un tuyau caché à des vafes qui font 
un peu plus élevés dans la chambre voifine , 
& que par conféquent, lorfque mon Domefii- 
que verfe fecrettement dans quelqu’un de ces 
vafes une certaine liqueur, elle fe glifle auflï- 
tôt dans le bocal correfpondant, pour y pro¬ 
duire les changemens qui viennent de Vous fur- 
prendre. 

Il nous donna enfuite la recette des liqueurs, 
qu’il falloit mettre dans les vafes & dans les 
bocaux , & je vais en faire préfent à mes Lec¬ 
teurs, après les. avoir priés de jeter un coup- 
d’œil fur la figure fuivante, qui repréfente la 
pofition d’un vafe & de fon bocal. Voye\ fit*, 3, 


li8 Les petites Aventures 



i°. Pour faire changer le Jaune en Vert . 

Le bocal doit contenir de la teinture de fafran, 
& le Domeftique caché dans la chambre de 
derrière doit verfer dans le vafe de la teinture 
de rofes rouges, 

2°. Pour faire changer le Bleu en Cramoifi , 

Teinture de violettes dans le bocal, & efprit • 
de foufre dans le vafe. 

3°. Pour changer le Rouge en Bleu. 

Dans le bocal, teinture de rofes rouges, & 
dans le vafe efprit de corne-de-cerf, &c. 

4 °. Pour changer le Bleu en Violet. 

Dans le bocal, teinture de violettes, & dans le 
vafe de la dilfolution de cuivre. 






































de Jérome Sharp . 119 

5 °. Pour changer le Brun en Jaune. 

Dii lixivium dans le bocal de la diflolu- 
tion de vitriol de Hongrie dans le vafe. 

6 °. Pour changer le Rouge en Noir. 

Dans le bocal, de la teinture de rofes, & 
dans le vafe de la diflblution de vitriol de Hon¬ 
grie. 

7 0 . Pour ckanger le Vert en Rouge. 

. ?» 

De la diflblution de cuivre dans le bocal, & 
de la teinture de cyanus dans le vafe, &c. 

8 °. Pou? ôter & rendre Ja Couleur au Vert, 

Dans le bocal, diflblution de cuivre, & dans 
le vafe, i°,de l’efprit de nitre, 2 0 , de l’huile 
de tartre. 

2 °. Pour faire que le Rouge devienne Noir', & en- 
fuite Rouge. 

.Dans le bocal, teinture de rofes, & dans 
le vafe, i °, diflblution de vitriol, 2?, huile de 
tartre. 

H J . . • Vi ' ■■ Kt. • I \ i il-# 

•io°. Pour faire qu y une Liqueur limpide devienne 
fuccefivement Noire, Tranfparente , & encore 
Noire . 

Dans le bocal, de l’infufion de galles, & dans 
le vafe, i°,diflblution de vitriol , 2®, huile de 
vitriol, 3 0 , huile de tartre, &c. &c.. 

Hiv 


110 


Les petites Aventures 


« , ' • _ sagsg?£g=- - =g=aaa| . 

Chapitre IV. 

Il fait de vains efforts pour donner de l'ejprit à une 
Financière qui lui apprend ce que c'eft que de 
VEau bénite de Cour , & après avoir 
enfeignè des Mots qui s'écrivent de cinq à dou\e 
manières différentes , quoiqu'ils Joient toujours 
les mêmes pour l'oreille, il expofe le danger de 
jouer au Domino dans les Cafés, & dévoile Part 
de faire parade de fcience fans en avoir . Un 
Lyonnais lui fait manger du poiffon d'Avril 
au mois d*Octobre. Converfation avec un Pein¬ 
tre Matérialifle, dont le fyftème fur la forma - 
tion des Infectes n'était fondé que fur un tour * 
de paffe-paffc, 

J’avois fait connoiffance à Lyon avec plu- 
fieurs riches Bourgeois, qui paroiffoient fe plaire 
à ma fcfciété, &m’invitoient à toutes leurs par¬ 
ties de plaifir. Je pouvois, chaque jour, aller 
dîner chez l’un, & fouper chez l’autre, & j’é- 
tois afluré d’être bien reçu; mais, outre que 
j’avois une averfion naturelle pour la profeflion 
de parafite, je me dégoûtai bientôt de ce genre 
de vie, quand je m’aperçus que la néceflïté de 
me préfenter toujours fous un coftume brillant, 
m’ocçafiQnnoit beaucoup plus de dépenfe que 





III 


de Jérome Sharp . 

je n’en aurois pu faire en vivant philosophique¬ 
ment chez moi; d’ailleurs mon introduction dans 
le beau monde, ne me conduifoit à rien; je 
voyois tous les jours mes finances diminuer, 
& quoique mon entrée dans de bonnes maifons 
excitât l’envie de plufieursperfonnes qui avoient 
quatre ou cinq mille livres de rente , cet avan¬ 
tage n’étoit pas très-agréable pour moi, à qui 
il fie reftoit qu’environ quinze louis de capital. 
Jepreffentis que je pourrois me trouver dénué 
de toutes reffources, quand je ferois dans la 
détreffe, & je penfai que je ferois bien mieux 
de combattre cette maladie dès fa naiffance, 
que d’attendre, pour y remédier, qu’elle fut 
parvenue à fon comble. 

Priticipiis obfla , ferb medicina paratur , 

Cum mala per longas invaluere moras. 

C’eft pourquoi je fis part de ma pofition à tous 
ceux qui m’avoient témoigné de l’eftime & de 
l’amitié, en les priant de me procurer parmi leurs 
connoiffances quelques élèves dont je puffe com¬ 
mencer ou perfectionner l’éducation. Alors, 
il y en eut plufieurs qui me tournèrent poliment 
le dos, tous les autres me firent des promeffes, 
& un feul me tint parole. Celui-ci m’introdui- 
lit chez,une riche Financière, jouant la Marr 
quife, & foi-difant protectrice des gens à talens, 
qui, voyant fes charmes diminuer tous les jours, 


ÎZZ 


Les petites Aventures 

vouîoit y fuppléer par ceux de Pefprït & du fa- 
voir;cen’eft pas qu’elle voulût précifément de¬ 
venir favante, ou précieufe ridicule; mais comme 
elleavoit trop écouté dès fa plus tendre jeuneffe 
les admirateurs de fa taille & de fa figure, elle 
fe repentoit d’avoir négligé les autres moyens 
de plaire. Madame Turcaret étoit une beauté fur 
fon déclin, & quoiqu’elle jouît d’une fortune im- 
menfe, fes foupirans défertoient peu à peu, tan¬ 
dis que fa fœur, moins belle & moins riche, 
mais qui avoit eu foin de cultiver fon efprit, 
tant par la leéture des bons Livres, que par la 
converfation avec des Gens de Lettres, fe voyoit 
tous les jours entourée de perfonnes du plus 
haut rang & du plus grand mérite, qui lui fai- 
foient la cour. La Financière, qui avoit autrefois 
caufé beaucoup cje jaloufie à fa fœur, étoit à fon 
tour un peu jaloufe, &pour pouvoir infpirer de 
l’eftime quand elle n’infpiroit plus d’amour, elle 
fe mit en tête d’avoir de l’efprit, & demanda un 
Maître qui pût lui en donner. 

Ayant été choifi pour l’exécution de ce pro¬ 
jet, je repréfentai à Madame,combien il étoit 
difficile, & toutefois pour dorer la pilule, je lui 
dis en manière de compliment, que la Nature 
l’a voit douée de qualités fi brillantes, cjüe l’art 
n’avoit prefque plus rien à faire. Cependant, 
ajoutai-je, l’art d’avoir de l’efprit, s’il y en a un ^ 


de Jérome Sharp. 113 

préfente beaucoup plus de difficultés à vaincre i 
qu’aucune fcience en particulier, puifqu’il s’é* 
tend en général, fur toutes les connoiflances 
humaines qui font fon élément. L’efprit, tantôt 
fuperficiel,tantôt profond,s’exerce également 
fur toutes les matières frivoles & intéreffantes; 
tout eft de fon reflort, depuis le gain d’une ba* 
taille jufqu’à une déclaration d’amour ; quand 
il nous étonne par la hardieffe & la nouveauté 
de fes productions, on l’appelle génie ; mais 
quelque/hom qu’on lui donne, il fe replie de 
mille manières, & fe cache de temps en temps 
pour paroître enfuite avec plus d’éclat, & s’il 
montre quelquefois une fauffe lueur, il doit 
toujours finir par répandre des traits de lumière 
auflî brillans qu’inattendus. 

Je penfe bien, me dit Madame Turcaret, 
que c’eft en cela que l’efprit confifte , car c’eft 
çn parlant de toutes fortes d’objets, & en don* 
fiant à fes idées une tournure toujours nouvelle, 
qitè ma fœur excite alternativement le rire & 
l’admiration, félon fes défirs; mais, ajouta-t-elle, 
il faut donc que je commence comme ma fœur, 
qui a étudié long-temps les Élémens de Chimie, 
d’Hiftoire & de Mécanique; elle fait parfaite¬ 
ment la Grammaire Angloife & l’Aftronomie; 
elle fait des vers comme Cicéron , & moi je 
fais à peine écrire de la profe. 


124 Les petites Aventures 

Madame, lui repliquai-je, il eft très-poffible 
qu’une Dame fafle des vers François, auffi bien, 
& même un peu mieux que Cicéron n’en faifoit 
en Latin; mais, fi outre cela, cette perfonne a 
bien étudié la Langue Angloife par principes, 
elle ne peut pas avoir eu le temps d’apprendre 
parfaitement la Mécanique, l’Hiftoire &la Chi¬ 
mie; chacune de ces fciences, en particulier, 
peut occuper un Savant toute fa vie, fans qu’ii 
parvienne à la perfection (i); vous parler au¬ 
trement, ce feroit vous tromper, & je ne veux 
vous promettre que ce que je peux accomplir. 
Croyez que Madame votre fœur n’a qu’une lé¬ 
gère idée des fciences, & que c’eft aflez pour 
faire briller une femme quand ceux à qui elle 
parle lui font la poîiteffede n’être point exigeans, 
& furtout quand elle a l’art d’éluder les queftions 
qu’elle ignore, pour ne parler que de ce qu’elle 
fait. Au refte, je ne fuis ni Chimifte ni Hif- 
torien, ni Mécanicien, ni Géomètre. Il vous 
faudroit vingt Maîtres différens, pour tous 
expliquer toutes les fciences , & vous n’en ap¬ 
prendriez aucune; mais comme je connois de 
tout un peu, à peu près comme Madame vo- 


(0 An longa , vit a brcvis, expericntia fallax , jadicium 
difficile. 


) 



de Jérome Sharp * 

tre fœur, fi les connoiffances variées que j’ai ac* 
quifes peuvent vous être agréables, j’offre de 
vous en faire part* 

Alors elle me pria de lui donner régulière¬ 
ment des leçons méthodiques de Géographie, 
à condition que nous y joindrions l’Aftronomie 
& l’Hiftoire, & qu’en parlant de la patrie des 
Virgiles, des Archimèdes, & des Vaugelas, 
nous ferions de fréquentes incurfions fur la 
Poëfie & les Mathématiques, fans négliger 
l’orthographe. 

Voulant vaincre toutes ces difficultés, & me 
tirer, comme on dit, de ce mauvais pas avec 
les honneurs de la guerre, je me procurai di- 
verfes fortes de Livres, que je regardai, non 
comme des inftrumens de ma victoire, mais 
comme des armes défenfives qui pouvoient me 
procurer une capitulation honorable. Ce n’eft 
pas que j’euffe befoin d’étudier moi-même, 
pour inftruire mon élève des plus petits élé- 
mens des fciences; mais je prévoyois que m’é¬ 
rigeant en Maître, je pourrois être obligé tôt 
ou tard,de lutter contre des forts, qui parja- 
loufie ou par amour propre, chercheroient à 
me convaincre de ma foibleffe. Tel un Maître 
en fait d’Armes, qui n’a fouvent à montrer 
que la tierce ou la quarte, à ceux qui commen¬ 
cent à s’efcrimer dans fon art, eft cependant 


n 6 Les petites Aventures 

obligé d’en connoître toutes les rufes, pouffe 
défendre au befoin contre fes concurrens. 

Ce que j’avois prévu arriva bientôt après , 
car, un jour que j’avois expliqué dans ma le¬ 
çon, en préfence d’un prétendu Savant, com¬ 
ment les planètes paroiffent s’arrêter ou reculer 
dans le Ciel, lors même qu’elles avancent dans 
leur orbite, il m’attaqua fur les comètes, & me 
prouva facilement que je n’étois pas en état de 
prédire au jour & à l’heure le retour de celle 
qui parut en 1661. Je convins de mon igno¬ 
rance fur ce point, & fur pluiîeurs autres qu’il 
n’entendoit pas mieux que moi; mais comme il 
affe&a de m’interroger fur les points les plus 
difficiles, qui forment encore un problème par¬ 
mi les Savans, & comme il fembloit vouloir 
prouver à mon élève qu’elle n’avoit pour Maî¬ 
tre qu’un petit écolier, je l’interrogeai à mon 
tour, fans aucun égard pour fon air de fuffifan- 
ce, & quand j’eus découvert le côté foible qu’il 
vouloit me cacher, je le pourfuivis l’épée dans 
les reins, en le frappant d’eftoc & de taille. Ap¬ 
prenez, lui dis-je en finiffimt, que, quoique je 
fois un petit Aftronome, je fais bien diftinguer 
ceux qui ne le font point ; fâchez encore, qu’on 
peut très-bien montrer i’ufaged’un planétaire, 
fans être obligé d’expliquer tous les phénomè¬ 
nes céleftes, par la raifon qu’un Pilote Côtier 


de Jérome Sharp. IVJ 

i 

peut conduire un vaille au hors dn port & de 
la rade, pour le laiffer entre des mains plus ha¬ 
biles quand il eft parvenu en pleine mer. Ap¬ 
prenez enfin, que fi j’étois favant Àfironome, 
je n’expliquerois point ici la définition du Zo¬ 
diaque & du Méridien, avec la diverfité des 
faifons, parce que le Souverain d’un Empire 
ne doit pas être, chez lui, l’introdufteur des 
Ambafladeurs. Madame Turcaret étudioit auffi 
l’Anglois, tant pour fuivre la mode, que pour 
avoir le plaifir de parler dans l’occafion avec 
quelques unes de fes amies, fans être entendue 
par fes gens. Son Maître de Langues lui don- 
noit tous les jours un thème & une verfion, 
pour lui apprendre la Langue Angloife ,comme 
on apprend le Latin dans les Collèges. Un jour 
qu’elle étoit embarralfée pour traduire quelques 
vers de Pope, elle me pria de lui aider à faire 
fa traduction; & comme je connoiffois paffa- 
blement les principes de cette Langue, je par¬ 
vins. facilement, à l’aide d’un Dictionnaire, à 
faire ce qu’elle déliroit. Enfuite elle montra mon 
ouvrage au Maître de Langues, qui la félicita 
de fes progrès," croyant que c’étoit elle qui 
avoit traduit le paffage du Poète. Elle fut fi 
contente des éloges qu’elle reçut en cette oc- 
cafion, que le lendemain & les jours fui vans, 
voulant obtenir les mêmes louanges, elle me 


128 Les petites Aventures 

) -j. f .j . 

pria de lui rendre le même fervice. En comî* 
nuant ainfi pendant deux mois, j’appris l’An* 
gloispour elle ^ le Maître croyoit toujours que 
mes traduélions étoient l’ouvrage de Ton élève; 
il voyoit avec peine arriver le moment où il n’au* 
roit plus rien à faire, & cependant il la félicitoit 
furfon intelligence, tandis qu’elle rioit en s’ap- 
plaudiflant en fecret du tour qu’elle lui a voit joué. 

Lorfqu’elle vit que j’en favois à peu près 
autant que fon Maître, elle le congédia pour 
devenir encore mon écolière en cette partie. Je 
voulus commencer par lui expliquer quelques 
dialogues familiers, fur divers fujets ; mais elle 
préféra de traduire un Roman dont on lui avoit 
parlé, comme d’un Ouvrage délicieux . D’abord, 
je lui en expliquai tous les jours un chapitre, 
eû m’attachant au mot à mot, pour mieux in¬ 
culquer les principes ; mais comme la matière 
devenoit tous les jours plus intéreflante, Ma¬ 
dame Turcaret m’ordonna de laifier là toutes 
difcuflïons grammaticales, pour avancer plus 
vîte vers le dénouement. Dans la fuite, elle 
prit tant d’intérêt à l’Héroïne du Roman, qu’elle 
fe contenta de me le faire lire en François. 

C’eft ainfi que finit fon étude de la langue 
Angloife, & comme elle favoit à peine dire en 
cette Langue, bonjour & bonfoir , elle me fit 
reproche de lui avoir donné tant de leçons pour 
> ne 


i 


âe Jerome Sharp] iiÿ 

fie lai rien apprendre. Je lui repréfentai que ce 
n’étoit pas entièrement ma faute, & quefij’a* 
vois manqué mon but, c’étoit parce qu’elle m’a- 
voit indiqué une faulfe route. 

Cette réponfe lui fit comprendre que ce n’eft 
pas à l’aveugle à montrer le chemin à fon con- 
du&eur, &dans la fuite, ellefe prêta de meil¬ 
leure grâce à adopter de temps en temps ma 
méthode dans les leçons que je lui donnai fur 
d’autres matières. 

Elle apprit paffablement les Êlémehs de l’Hif* 
toire de France, & la Defcriptionde l’Europe 
& de la Mappe-monde; mais la Grammaire 
fut fon écueil. Je crois qu’ello auroit mieux 
appris la définition d’une paralaxe que d’un ad¬ 
jectif, & j’aurois eu plus de facilité à lui montre** 
les lois de Képler, fur la diftance & les mou- 
vemens des planètes, qu’à lui enfeigner les rè¬ 
gles deReftaud, fur les participes Français. 
Je ne pus jamais lui faire entendre aucun prin¬ 
cipe général fur l’orthographe : il efi: bien vrai 
que lorfquejelui expliquois ces principes, elle 
me difoit à chaque inftant : je vous entends bien; 
mais quand il falioit en venir à l’application, 
elle écrivoit à chaque mot, deux ou trois lettres 
de plus ou de moins qu’il ne falioit; cependant 
elle avoit la meilleure volonté du monde, elle fe 
roidilfoit contre toutes les difficultés; mais je 

i 

i 


i 


130 Les petites Aventures 

renonçai à lui expliquer les principes généraux, 
& me voyant réduit à imiter les Maçons qui 
cachent le tuf avec du plâtre, je lui montrai' 
l’orthographe de chaque mot en particulier, 
en lui faifant écrire fous ma diétée, quelques 
Poëfies légères pour diminuer la féchereffe des 
leçons. 

y 

Un jour qu’elle vouloit abfolument com¬ 
prendre comment un mot doit quelquefois être 
écrit différemment, félon le fens de la plirafe, 
quoiqu’il foittoujours le même pour l’oreille, 
elle appuya fesdeux coudes fur la table, &mit 
fa tête dans fes deux mains pour mieux m’é¬ 
couter fans aucune difîraftion. Alors je fis une 
affez longue dilfertation pour expliquer en détail 
la différence qu’il y a entre I z fein d’Abraham, 
le fcing privé,le Jaint Martyr, le cinq Janvier, 
&le fain & fauf; mais, tandis que je parlois, 
elle fit un fomme, & quand elle fut éveillée, 
elle écrivit; le cinq d’hAbraame, le fein privée, 
le fain Jean VU, le fain & fove, & le feing 
Marc tire (i). 


(i) Les perfonnes qui veulent faire parade de favoir 
en fait d’orthographe, demandent quel eft le mot qui eft 
toujours le même pour l'oreille, quoiqu’il doive s’écrire, 
félon le fens, de douze manières différentes. Ce nombre 
étonne d’abord ; cependant elles prouvent qu’elles ont rai- 
fon, en écrivant ce qui fuit ; la penfée, les penfées, je peux pén- 



de Jérome Shatpl *31 

Voyant fon peu de progrès dans cette partie * 
je penfai qu’elle devoit continuer de faire écrire 
toutes fes lettres par fon Secrétaire, & je me 
regardai comme un Agriculteur malheureux 
qui n’a cultivé qu’un terrain ftérile. Cependant 
je remarquai que puifqu’elle ne vifoit à autre 
chofe qu’à avoir de Pefprit , nous nous étions 
un peu écartés de fon but, parce que l’efprit 
confifte moins à favoir l’Hiftoire, la Géogra¬ 
phie , l’Orthographe, & les autres parties dê 
l’éducation, que dans la facilité naturelle qu’ort 
a de les apprendre ou d’y fuppléer : or, cette 
facilité peut bien fe perfectionner par l’habi* 
tude; mais c’eft la Nature qui la donne. Je 
fis part de quelques unes de ces réflexions à 
Madame Turcafet ; mais elle ne fut pas de 
mon avis , &, pour me prouver combien j’a- 
vois tort, elle me fit lire la lettre d’un jeune 
Seigneur, qui lui enfeignoit l’art d’acquérir de 
l’efprit, de la manière fui vante* 

r»Lifez de temps en temps quelque conte 
plaifant, & des hiftoriettes atnüfantes; appre¬ 
nez par cœur des épigrammes, des couplets 
fatyriques,'& des chanfons burlefljues; par* 


fer, j’ai penfé, des nombres penfe's, vous penfe2, cheval panle * 
jument panfée, je peux les panfer, je les ai paofés, je leà 
ai panfces, vous les papfeæ. 

1 y 



132 , Les petites Aventures 

courez les recueils de bons mots & de repar¬ 
ties fines ; exercez-vous à faire des équivoques 5 
banniiïez la fcience & le bon fens, & ne pre¬ 
nez pas tant de peine pour faire de l’efprit, 
puifque nous avons des magafins où on le trouve 
tout fait*. 

Madame Turcaret me blâma de ne lui avoir 
pas donné moi-même cette recette, qui lui 
paroifloit très-bonne; mais je lui répondis : 
Madame, ce n’eft là que la recette d’un Em¬ 
pirique, qui n’apprend autre chofe qu’à faire 
des Charlatans comme lui, en fait de bel ef- 
prit; car il y en a en ce genre, comme en Mé¬ 
decine. 

Eft-il poffible ^ me dit la Financière. C’eft 
réel, lui répondis-je, car qu’entend-on par Char¬ 
latan, fi ce n’efi: un homme qui en impofe en 
étalant des biens qui ne lui appartiennent point, 
& qui fe difant poffeffeur d’un fecret que tout 
le monde çonnoît, cache fon ignorance fous 
de belles paroles, & fe montre couvert de clin¬ 
quant & d’ornemens empruntés 

Voilà, Madame, ce que l’on fera en fuivant 
votre recette; mais le fecret qu’on vous con¬ 
fie, eft éventé depuis long-temps. On a déjà 
fait des Comédies avec des Recueils de bons 
mots, & l’on puife tous les jours dans le Dic¬ 
tionnaire d’Anecdotes, de quoi briller en con- 


de Jérome Sharp , 133 

verfation. La Librairie publie tant de petits Li¬ 
vres merveilleux pour rendre fpirituels par ar¬ 
tifice ceux qui ne le font pas naturellement % 
& l’efprit d’emprunt eft devenu fi commun, 
qu’on trouve à peine le véritable, & que dans 
peu, quiconque voudra fe fingularifer, fera 
obligé d’avoir un peu de bon fens. 

Nonobftant ma réponfe, Madame Turcaret 
m’invita à faire ufage de fa recette, & me pria 
de lui donner en cela tous mes fecours : de 
forte qu’aprôs avoir parlé contre le charlata- 
nifme, je fus obligé d’en pofer les premiers fon* 
demens. 

Depuis le Menagiana jufqu’au Santeuillana ; 
nous parcourûmes des ana de toute efpèce. 
Nous parvînmes à en extraire deux mille huit 
cents pointes, qui en étoient comme la quiii- 
teffence, de forte qu’on ne pouvoit guère 
nous parler fans que nous euffions l’occafion 
d’intercaler quelque répartie fuperfine de San- 
teuil, de Scarron, ou de Roquelaure. Par ce 
moyen, nous en iinpofions facilement aux gens 
du commun, & nous paroiffions riches avec 
le bien d’autrui. Tel eft un Marchand Bijoutier 
qui étale dans fa boutique une infinité d’objets 
précieux, où l’on voit briller l’or & les diamans : 
ceux qui ne connoiffent pas les crédits du com¬ 
merce, le regardent comme un millionnaire; 

I i } j 


134 le* petites Aventures 

mais les gens mieux inftruits favent fouvent 
que ce qu’on voit chez lui appartient à fes 
créanciers. 

Telle étoit à peu près notre pofition, en fait de 
bel efprit. Nous ne pouvions rien étaler dans la 
converfation, dont nous ne fuffions redevables 
$ quelque Auteur fubtil, & les perfonnes inftrui- 
tes s’apercevoient facilement, non feulement que 
tous nos difcours brilloient d’un éclat emprun¬ 
té, mais encore que tous nos propos étoient au¬ 
tant de larcins. 

Madame Turcaret> mécontente de voir qu’elle 
xi’avoit pu obtenir qu’un fuccès éphémère, me 
reprocha indirectement de lui avoir fait perdre 
fon temps. Mais, me difoit-elle, êtes-vous bien 
en état de montrer ceci 1 pouvez-vous bien en* 
feigner celai 

Il eft poffible, Madame, lui répondis-je, que 
je n’aie pas autant de facilité à vous montrer, 
que vous en avez à apprendre ; mais au moins 
veuillez faire attention, que vous m’avez pref* 
que toujours indiqué ma route, & que, fi je me 
fuis égaré en la fuivant, je ne vous ai jamais 
promis plus de fuccès que vous n’en avez. D’ail¬ 
leurs, ajoutai-je, fi vous voulez bien vous rap¬ 
peler les nombreufes diftraCtions que vous ont 
caufé votre Parfumeur & votre Marchande de 
Modes, vous verrez que vos progrès font fen* 


de Jérome Sharp , ’ 135 

fibîes, eu égard au peu de temps que vous avez 
employé à l’étude. 

Madame Turcaret m’invitoit fouvent à dîner , 
& je remarquai qu’elle affeétoit toujours de 
m’inviter lorfqu’elle donnoit des repas de pa¬ 
rade, comme pour me rendre témoin de toute 
fa grandeur, & de tous les honneurs qu’on lui 
rendoit chez elle. Le matin, quand je lui don- 
nois leçon, je la voyois, pour ainfi dire, dé¬ 
pouillée de tout fon éclat, & accompagnée de 
fon feul mérite. Souvent nous déjeûnions en- 
femble fans façon ; nous lifions quelques fcènes 
de Molière, ou nous jouions au volant, tandis 
que d’honnêtes gens fe morfondoient dans l’an¬ 
tichambre, parce que jufqu’à midi, on faifoit 
dire qu’il n’étoit pas jour. Mais à l’heure du 
dîner, c’étoit à moi à me morfondre à mon 
tour, pour expier les menus-plaifirs dont j’a- 
vois joui le matin. Je me trouvois dans une 
compagnie brillante dont je n’étois que la par¬ 
tie honteufe. L’or & la broderie écîatoient fur 
tous les habits, excepté fur ie mien, & je voyois 
tant de joie faétice fur tous les vifages, que 
je croyois être dans un bal, où tout le monde 
me paroiffoit mafqué excepté moi. On s’ac- 
cabloit réciproquement de cérémonies, en di- 
fant qu’on n’en faifoit point, & quand une Dame 
ennuyoit la compagnie par des contes à dor- 

I iv 


Les petites Aventures 

mir debout, un flatteur bâillant à bouche clofe, 
lui répondoit fort férieufement, qu’il y avoit 
de quoi mourir de rire. J’étois abfolument feul 
dans une fociété fi nombreufe, & j’étois con- 
tinuellement obligé de garder le filence ; car 
comment aurois-je pu placer un mot, dans un 
lieu où perfonne n’étoit difpofé à m’écouter, 
& où l’on ne parloit que d’objets qui m’étoient 
entièrement inconnus. Le vieux Dorimon ne 
citoit d’autre Auteur, que fon Marchand de 
chevaux Normands ; le jeune Damis em- 
ployoit toute fa rhétorique à faire un éloge 
perpétuel d’une jeune Payfanne qu’il avoit en¬ 
levée dans un village i il cherchoit à faire ad¬ 
mirer fa bienfaifance, en fe vantant d’avoir 
envoyé quelques écus de fix francs à une pau¬ 
vre mère dont il avoit déshonoré la fille : & 
tandis que Madame Turcartt péroroit fur fes 
bijoux & fes chiffons, fon mari agitoit les gran¬ 
des queftions, de favoir fi le vieux Mondor 
étoit bon Gentilhomme, & fi, quand il feroit 
veuf d’une vieille prude, ilépouferoit une jeune 
coquette. 

A tous ces beaux difcours j’étois comme une pierre, 

Ou comme la Statue eft au Feftin de Pierre. 

Ce qui me tourmentoit le plus dans cette oc- 
cation, c’efl que la plupart des Orateurs me re- 
gardoient de temps en temps, comme pour me 


de Jérome Sharp . 137 

demander mon fuffrage, & j’étois obligé d’ap¬ 
plaudir des yeux, & d’un Cgne de tête, à des 
difcours qui ne faifoient qu’étourdir mes oreilles. 

Quoique je ne jouaffe là-dedans qu’un rôle 
muet, je me gardois bien de relier dans une par¬ 
faite inaélion : je mangeois bien, & je buvois 
mieux ; mais en faifant main-baffe fur les perdrix 
& les poulardes, je difois en moi-même : heu¬ 
reux le Philofophe, qui ne connoiffant ni l’am¬ 
bition ni l’infortune, peut manger tranquille¬ 
ment une côtelette dans fon grenier; chez les 
Riches, continuai-je, & chez les heureux du fiè- 
cle, le Sage eft toujours déplacé; il ne peut 
ouvrir la bouche qu’au rifque d’être accufé de 
pédanterie, & ceux qui lui impofent filence, font 
les premiers pédans, puifqu’iis parlent toujours 
de leur métier. 

Quand on m’invitoit à dîner dans cette mai- 
fon, c’étoit pour moi un jour de corvée. J’é¬ 
tois obligé d’accepter par bienféance, car lorfque 
je voulois trouver un prétexte pour m’en dif- 
penfer, en difant, par exemple, quej’avois des 
leçons à donner en ville, on me donnoit à 
entendre que je devois me féliciter de l’hon¬ 
neur qu’on me faifoit, & négliger toutes mes 
affaires pour faire ma cour. Je me génois ainfi, 
trois ou quatre fois par femaine; mais c’étoit 
avec d’autant plus de raifon, que Madame 


13 ® L es p^tes Aventures 


Turcaret , outre qu’elle payoit mes leçons au 
prix ordinaire, m’avoit promis, dès le commen¬ 
cement, un pofte de mille écus de rente; ce¬ 
pendant au bout de quelques mois, elle me 
dit que cette place ne me produiroit qu’environ 
dix-huit cents livres. Je lui dis que ce feroit 
bien affez pour moi ; mais dans la fuite, ma 
proteftrice fe réduifit à me promettre douze 
cents francs, & enfin quand il fallut en venir 
à l’exécution, elle m’envoya chez un de fes 
amis, qui me dit, que fi je voulois étudier 
la Minéralogie pendant deux ans, j’aurois une 
corde de plus à mon arc, & qu’il pourroit me 
placer enfuite,/£ ne fais où, en qualité de furnu- 
méraire, avec fix cents livres d’appointemens; 
j’appris, en cette occafion, ce que c’efi: que de 


l’Eau Unité de Cour . 

Une circonftance c oncourut à me deffiller 
les yeux fur la belle perfpe&ive qu’on m’avoit 
fait voir, comme à travers un verre d’optique; 
car un jour qu’un jeune merveilleux parloit à 
Madame Turcaret d’un certain proteéleur, qui 
promettoit la même place à fix perfonnes dif¬ 
férentes, pour recevoir en attendant l’encens 
que fes protégés lui offroient de toutes parts, 
elle trouva ce fait fi naturel, qu*au lieu d’en 
témoigner foo indignation, elle ne fit qu’en 
fourire. 


de Jérome Sharp . 139 

On fe gênoit fi peu avec moi dans cette 
maifon (à caufe de la fortune qu’on m’avoit 
promife), qu’on me faifoit venir quelquefois à 
huit heures du matin, pour donner une leçon 
à midi, & me îaiffer fortir à la fin du jour; ce¬ 
pendant, je gagnois à peine pour mon entre¬ 
tien , & l’on me faifoit perdre trop de temps 
pour que je puffe employer ailleurs une partie 
de la journée ù des occupations utiles. Je pro¬ 
jetais une retraite, lorfque Madame Turcaret me 
dit qu’elle fe trouvoit fuffifamment inftruite 
en littérature, & me propofa de montrer à lire 
à fa fille. J’avois regardé comme un grand 
honneur, d’être employé à perfeélionner l’é- 
ducation d’une Dame eftimable; mais quand il 
fut queftion de montrer à épeler à un enfant, 
je me retirai bien vite, crainte qu’on ne 
finît un jour par me propofer une place de 
Portier. 

Lorfque je fortis de cette maifon, pour n’y 
plus rentrer, il me fembla que mes épaules 
étaient foulagées du plus pefant fardeau, & 
que je commençois à refpirer un air plus pur. 
Je repris mon ancienne gaieté, & tout en 
jouiffant du préfent, je m’occupai un peu de 
l’avenir, bien décidé à ne pas me Iaiffer leur¬ 
rer une fécondé fois par de belles efpérances,à 
ne plus baguenauder chez des gens qui n’efti- 


140 Les petites Aventures 

ment que l’argent, & à préférer toujours une 
honnête liberté à des chaînes d’or. 

Mon introduction dans le grand monde, 
m’avoit caufé tant d’embarras, & procuré tant 
d’ennui, quej’aurois volontiers fait mes adieux 
à tout le genre humain; mais il ne m’étoit 
guère poffible de prendre ce parti, parce que. 

Pour être royfanthrope, il faut avoir des rentes. 

Je cherchai donc à me faire des amis ; mais, 
pour ne pas perdre entièrement mon temps, 
j’employai toutes mes heures de loifir à lire 
des Gazettes dans les Cafés, & à écouter des 
conventions de politique. J’appris en cette 
occafion, deux tours d’une nouvelle efpèce, 
dont je ne fus pas la dupe, mais que je crois 
devoir rapporter ici, pour empêcher quelques 
uns de mes Leéleurs de s’y laiffer prendre. Le 
premier confifte à tricher au domino. On joue 
quelquefois à ce jeu dans les Cafés de Lyon, 
quoiqu’on y joue plus fouvent aux cartes ; & 
je fus témoin que le premier eft fufceptible d’au¬ 
tant de tricheries que le fécond ; les tours de car¬ 
tes ayant été fuffifamment expliqués (dans mon 
Teftament), je me borne ici à dire un mot du 
domino. Ayant obfervé qu’un certain Chevalier 
d’induftrie gagnoit tous les jours deux ou trois 
louis à ce jeu, & fuppofant que pour y réuf- 


de Jérome Sharp. 14 1 

fir, il avoit pour lui d’autres moyens que le 
hafard & le calculée l’obfervai avec quelque 
attention, fans faire femblant de rien. Je re¬ 
marquai d’abord, que mon Chevalier clignant 
les yeux, & faifant femblant d’être myope, baif- 
foit fouvent la tête pour voir fes dés de plus 
près , comme un homme qui a la vue baffe. Je 
penfai qu’il pouvoit bien profiter de l’occafion 
pour jeter un coup d’œil fur les dés qui étoient 
à l’écart, afin de les diftinguer à quelque pe¬ 
tite marque extérieure, & de connoître par ce 
moyen le jeu de fon adverfaire. Le Chevalier 
étoit d’autant moins foupçonné de cette induf- 
trie, qu’on le regardoit comme une efpèce 
d’aveugle. Je fus entièrement confirmé dans 
mon idée, quand je le vis jouer prefque tou-* 
jours auflî bien que s’il eût vu les deux jeux* 
& il ne me refta aucun doute lorfque je le vis 
brouiller les dés à fon tour; car, en faifant 
femblant de les mêler au hafard, il retenoit 
les meilleurs fous un pouce, & les plus mau^ 
vais fous l’autre, ayant bien foin de prendre les 
premiers pour lui, & d’examiner fi fon adver¬ 
faire s’emparoit des féconds. Cependant, il 
me reftoit à expliquer comment le Chevalier 
pouvoit diftinguer par le dos, des dés qui de 
ce côté-là paroiffoient fe reffembler; mais je 
fis attention qu’un homme n’a jamais fur fon 


I 4 i Les petites Aventures 

habit deux boutons qui fe reffemblent parfai* 
tement, & que, fur cinquante écus de fix 
francs frappés au même coin, on trouvera fur 
un certain nombre, quelques petits points ou 
quelques petites rayes qui le feront diftinguer 
de tous les autres, quand on les examinera 
avec attention. La chofe eft encore plus facile 
avec les dés du domino; car quand on les 
brouille, foit qu’on fue de la main, foit qu’on 
l’ait mouillée tant foit peu avec la langue, on 
peut laiffer fur ceux qui^i’ont aucune marque 
extérieure, une légère empreinte qui ne fera 
pas fenfible pour celui qui tourne le dos au 
grand jour, mais qui fera très-vifible pour 
celui qui fe baiffe afin de les voir de près, 
& fous un jour favorable. Le fripon peut 
auffi avoir un compère, qui* fe plaçant à côté 
du Joueur dupé, pour regarder fon jeu avec 
une indifférence fimulée, le fait connoître à 
fon complice par des fignes de doigts; en un 
mot, ce jeu eft fufceptible d’autant de fripon¬ 
neries , que beaucoup d’autres qui femblent ne 
dépendre que du favoir & du hafard. On pour- 
roi t faire un gros Volume fur les mille & une 
fraudes qui s’y- commettent tous les jours* & le 
feul moyen bien affuré que je connoiffe pour n’y 
être pas trompé quand on eft avec des perfon- 
nes d’une probité lufpeûe, c’eft de n’y pas jouer 


de Jérome Sharp . 143 

du tout, ou de ne jouer qu’une prife de tabac. 

Le fécond tour que j’appris dans un Café de 
Lyon, eft d’un genre plus amufant & moins 
dangereux ; il confifte à montrer beaucoup d’ef- 
prit & de fcience, fans avoir ni l’un ni l’autre. 

Deux jeunes gens s’y difputèrent, d’abord, 
très-favamment, en citant, à l’appui de leurs 
affermons, une infinité d’Auteurs Grecs & La¬ 
tins , dont ils ne manquoient pas d’afiigner la 
page & le chapitre, & lorfqu’un d’entre eux fem- 
bloit avoir terraffé fon antagonifte, celui-ci fe 
relevoit avec plus de vigueur, & devenoit vain¬ 
queur à fon tour. Le dernier qui parloit, fem- 
bloit toujours avoir raifon. Un Académicien qui 
fe trou voit lâ, par hafard, les avç>it écoutés, 
d’abord, avec indifférence ; mais il ne put s’em¬ 
pêcher de les admirer, quand il les vit s’enga¬ 
ger dans une nouvelle conteftation, où ils furent 
également s’attaquer &fe défendre. Ils fe livrè¬ 
rent enfuite un troifième & un quatrième com¬ 
bat, où la viftoire refta toujours indécife; mais 
lorfquela converfation vint à rouler fur des ob¬ 
jets moins intéreffans, il y en eut un, qui refta 
le maître du champ de bataille. Alors fon ad- 
verfaire s’avouant vaincu, le regarda comme fon 
maître, & le pria d’expliquer divers phénomè* 
nés. Dans une differtation que fit enfuite le vain¬ 
queur fur les caufes du bâillement & du fommeil. 


144 Les petites Aventures 

il fe montrafavant Anatomifte, & il finitpar une 
digreffion fur les divers foporifiques, qui fe fa¬ 
briquent tant chez l’Apothicaire que chez l’Im¬ 
primeur. Un inftant après, on lui demanda s’il 
favoit dans quels parages le brigantin Anglois 
appelé the Sparrow , avoit été pris en i^Bo. Le 
brigantin le Sparrow, répondit le fier athlète, 
ne peut pas avoir été pris en if8o, puifqu’il 
n’a été conftruit à Briftol qu’en i?8i. Il fortit 
de la rade le 15 Février 1782, commandé par le 
Capitaine Peter , qui avoit pour Lieutenant 
Jean Adamfon ; & quand ils furent arrivés à l’em¬ 
bouchure de la Delaware, le 8 Avril delà même 
année, ils fe laiffèrent prendre comme des pou¬ 
les mouillées, par une frégate Efpagnole, nom¬ 
mée la Sainte-Marie du Rofaire: mais cette prife 
ne coûta pas aux Efpagnols, autant que celle du 
port Mahon, par le Maréchal de Richelieu, ni 
autant que la conquête du Pérou , par Pizarre ; 
car les Anglois n’avoient à leur bord que douze 
Moufles,huit Matelots, & trente-cinq Soldats, 
parmi lefquels étoient vingt-deux Recrues qui 
n’avoient pas de pierre à leur fufil. 

L’Académicien, qui jufqu’alors n’avoit vu 
dans ce jeune-homme qu’un Savant hérifle de 
Grec & de Latin , fut bien furpris de l’entendre 
parler de nouvelles politiques, avec autant de 
volubilité, & furtout d’entendre citer les noms 

& 


I 


de Jérome Sharp* *4$ 

& les dates avec autant de précifion ; mais lé 
Nouvellifte ne s’en tint pas là, car, ayant en 
occafion de parler de la pièce intitulée les Battu* 
payent VAmende, jouée aux Variétés Amufantes > 
il entreprit l’Hiftoire détaillée de ce Théâtre 
Forain, depuis le temps où l’on ne varioit qu’ei» 
jouant la même Pièce deux cents fois de fuite * 
jufqu’àfon établiflement au Palais-Royal, épo* 
que où l’on a commencé de le regarder comm& 
un fécond Théâtre François; mais quelqu’un 
l’ayant interrompu pour parler d’un jeune* 
homme qu’on difoit marié avec une A&rice * 
il répondit : cela n’eft point exaâ; Mademoi* 
felle Fretil n’eft point Comédienne de profef* 
lion, puifqu’elle n’a jamais joué que dans In 
Comédie Bourgeoife : t’eft fur un petit théâtre 
du Marais qu’elle fit connoiffance avec Fierval% 
mais ils n’ont jamais joué enfemble,du moins 
ù la Comédie ; car l’un n’a jamais eu d’autre 
rôle que ceux de l f Enfant Prodigue À de Pin* 
difcret & de PÉtourdi; tandis que l’autre jouoil 
continuellement la Femme Induftrieufè. 

C’eft ainfi que ce jeune - homme nous régala 
de plufieurs anecdotes, après nous avoir étonnés 
par des difcuffions fcientifiques ; de forte qu’ert 
s’en allant, il nous lailfa dans l’incertitude, lî 
nous devions le prendre pour un Savant oii 
pour un homme du monde j mais un Vieillard da 

K 


*4 6 Les'petites Aventures 

la compagnie, qui jufqu’à ce moment a voit gardé 
le jfilence., nous dit que c’étoit un Comédien. 

Comment tda fe peut-il, lui répondit-on, 
puifque nous le connoiflons de vue, depuis dix 
ans, & q\ e nous ne l’avons jamais vu fur aucun 
Théâtre 

C’eft très-poflible, repliqua-t-il, parce qu’il 
ne joue la Comédie que dans des Cafés : tout 
fon rôle confifte à réciter deux ou trois cha¬ 
pitres de Vinnius & de Schneideven , qu’il a appris 
par cœur, avec quelques dialogues de la Phy- 
fique de Regnauld, un chapitre des Lettres Per- 
fanes, & trois ou quatre pages du Colporteur: 
celui qui difpute contre lui, ajouta le Vieillard, 
eft un compère qui ne lui propofe que des ar- 
gumens communiqués, & c’eft aujourd’hui pour 
la cinquième fois, que, depuis un an, je les en¬ 
tends agiter les mêmes queftions fans y rien 
ajouter de nouveau. IL eft bien vrai, que par 
ce moyen, ils ne font autre chofe qu’efcamoter 
quelques applaudiffemens par-ci par-là; mais 
c’eft là leur manie; chacun a la fienne, & la 
mienne confifte, en ce moment, à vous dire 
naïvement ce que j’en penfe. 

Ceux qui fe plaifoient au merveilleux, aimè¬ 
rent mieux croire que ce jeune-homme reffenv* 
bloit au fameux Pic de laMirandole, qui, comme 
©n fait * n’étoit âgé que de dix-huit ans, quand il 


de Jérome Sharp, 

foütint des théfes générales de omnifcihili ; mais 
ceux qui avoient affez étudié pour connoître les 
bornes de l’efprit humain, & l’étendue immenfe 
de l’Encyclopédie,convinrent que Pic de la Mi- 
randole, & tous ceux qui ont prétendu l’imiter , 
n’étoient autre chofe que des Charlatans en fait 
de fcience, & d’adroits ignorans. 

Ne voulant pas aller perdre tous les jours 
mon tèmps dans les Cafés, je me fis annoncer 
dans le Journal de Lyon, pour donner des le¬ 
çons d’Hiftoire & de Géographie. Cette annonce 
me procura d’abord deux Ecoliers, & quelques 
jours après, trois ennemis. D’autres Maîtres , 
jaloux de mon entreprife & de mes fuccès naif* 
fans, vinrent me trouver* fous prétexte de re«* 
cevoir eux-mêmes de mes leçons; mais n’ayant 
réellement d’autre but que de me décourager , 
ils me firent cent queftions, pour fonder ma 
capacité % en difant que j’avois tort de m’annon¬ 
cer ainfi au public , fans avoir fait mes preu ves< 
Je leur dis, en m’apercevant de leur projet , 
que je fournirois mes preuves à quiconque vou- 
droit m’employer, mais que pour le moment, 
il me fuffifoit d’avoir la permiflion de la Police, 
& que je voulois éviter, avec foin, toute alter¬ 
cation avec des concurrens qui chercheroient 
à me faire perdre mon temps, fous prétexte 
de me faire gagner leur eftime ; voyant qu’il 

K ij 


148 Les petites Aventures 

n’y avoit rien à mordre, ils s’avisèrent de me 
jouer un petit tour d’efpiéglerie, en m’écrivant 
par la petite pofte une lettre, dans laquelle on 
me marquoit, que li je voulois me rendre le 
lendemain au faubourg de Seran, près du ch⬠
teau de Pierre-en-Cife, on me procureroit trois 
Ecoliers, &c. 

Je me rendis au lieu indiqué ; mais je n’y trou¬ 
vai qu’une vieille femme, qui me remit une lettre 
conçue en ces termes: 

Une affaire imprévue m*empêchant de me trou¬ 
ver au rendez-vous que je vous ai donné dans ma 
lettre d’hier, je vous prie , Monfieur, de revenir 
la femaineprochaine ,fi vous n’aime\ mieux m’aller 
trouver, avant la fin de celle-ci, ail faubourg de la 
Guillotière, vis-à-vis l’Églife . 

1 

Signé, Jean Portai,. 

La Femme qui me remit cette lettre, étoit 
une Boulangère, qui m’aflura ne connoîtreque 
de vue celui qui l’avoitdépofée entre fes mains; 
mais à la defcription qu’elle me fit de cet hom¬ 
me, je crus connoître un des trois champions 
qui m’étoient venu voir I9. veille. Cette cir- 
conftance me fit foupçonner qu’on pouvoit bien 
vouloir me faire courir d’un faubourg à l’autre, 
pour me myfiifier. Cependant, foit par curiofité, 
ioit pour n’avoir aucune négligence à me re- 


de Jérome Sharp. 149 

procher, j’allai, en me promenant, au lieu indi¬ 
qué , vers l’autre extrémité de la ville, c’eft-à- 
dire, à une petite lieue de Pierre-en-Cife. Je 
trouvai effeftivement M. Portai ; mais il me dit 
qu’il n’avoit écrit à perfonne, qu’on avoit ligne 
fon nom fans imiter fon écriture, & que vrai- 
femblablement on avoit voulu me faire manger 
du poijjon d*Avril au mois d’Oftobre. Cette aven¬ 
ture ne fut cependant pour moi, qu’un très-petit 
défagrément ; parce que j’avois appris de bonne 
heure que, depuis deux Savoyards, qui fe dif- 
putent pour favoir à qui gagnera un fou, juf- 
qu’aux Rois, qui fe font la guerre pour la pof* 
feflion d’une Province, par-tout où il y a quelque 
chofe à gagner , ce ne peut être qu’à la pointe 
de l’épée. 

Dans la fuite, je me trouvai dans une maifon 
Bourgeoife, où je fis connoiflance avec un Pein¬ 
tre qui étoitun homme vraiment fingulier (1). 


(1) Leéteur, qui lirez peut-être avec répugnance Iea 
prétentions abfurdes de ce foi-difant Philofophe, permettez- 
moi de les expofer à vos yeux , quelques choquantes qu’elles 
pniffcnt être : celui qui s’occupe de la recherche de la vé¬ 
rité, eft obligé de jeter quelquefois la vue fur le tableau 
dégoûtant de l’erreur; par la raifon qu’un Médecin ne fau- 
roit procurer la fanté, s’ildédaignoic d’écouter ladefcriptiou 
faftidieufe de la maladie; c’eft à l’Hôpital, parmi les morts 
& les mourans, que celui-ci peut apprendre tous les jours à 

K iij 



ï5 ° Les petites Aventures 

En donnant fa première leçon de Deffin, il dé* 
buta, par dire à la Maîtreffe du Logis, qu’il étoit 
Peintre de Philofophie, & quand on lui eut de¬ 
mandé ce qu’il entendoit par là, il répondit : 
Madame, vous favez qu’il y a des Peintres 
d’Hiftoire & de Batailles, qui expriment, avec 
des couleurs, les a&ionsque les Hiftoriens ont 
tant de peine à peindre avec des paroles ; hé 
bien, je fuis Peintre de Philofophie, parce que 
je démontre avec mon crayon & mon pinceau, 
de grandes vérités que les Savans ne fauroient 
expliquer dans leurs fyftèmes. 

Ceci paroît intéreflànt, lui dit la Dame ; mais 
quels font ces fyftèmes, & ces grandes vérités 1 
Madame, répondit-il,c’eft le fyftème du 
inonde, & l’origine du genre humain. 

Alors, j’obfervai que ceci n’étoit pas très* 
nouveau, à caufe que nous avons des deffins 
qui repréfentent le fyftème de Copernic, & des 
tableaux repréfentant la création. 

Vous n’y êtes pas, me dit-il, car je vous dé* 
montrerai en Peinture, que le genre-humain 
vient d’un tas de vermiflèaux, que nous def- 


guérir les infirmités du corps; c’eft en écoutant les faux 
Philofopfics, que vous apprendrez à réfuter leurs fyftômes, 
qui font les maladies de l’efprit, &ç. 



de Jérome Sharp ♦ 151 

rendons en droite ligne de la taupe & de la 
fouris, & que les araignées font autant de filières 
par où l’efpèce humaine a paffé avant d’arriver 
à fa perfeâion. 

Ici on s’aperçut bien que le Peintre avoir un 
petit grain de folie, lî ordinaire parmi ceux qui 
cultivent les arts d’imagination; & quelqu’un 
qui ne fe gênoit point, lui dit : votre fyftème 
eft furement trop abfurde pour être dangereux ; 
cependant je ne vous confeillerois pas d’aller 
enfeigner votre Phiiofophie dans les carrefours; 
car vous pourriez bien vous faire loger aux ca¬ 
banons , parmi les Philofophes de Bicêtre. 

Point du tout, repliqua-t-il; on eft trop éclairé 
aujourd’hui, pour ne pas voir que, quand la 
terre refroidie ceffa d’être une boule de verre» 
elle dut naturellement être couverte d’une infi¬ 
nité d’infeétes; ce fut alors le genre humain» 
dans fon enfance, parce que la foibleffe étoit 
(on partage ;* mais, quand ces infeéies eurent 
été métamorphofés en petits quadrupèdes, la 
vigùeurcommença à fe développer; cefutl’a- 
dolefcencedu genre-humain. Dans la fuite,les 
petits quadrupèdes furent changés en finges, 
dont les grimaces, les mouvemens brufques» 
& les geftes animés annonçoient plus de pétu¬ 
lance que de raifon; c’étoit la jeuneffe de l’ef¬ 
pèce humaine. Enfin l’homme parut, & l’on 

K iv 


'lit Les petites Aventures 

vit éclore la Poëfie, la Fable & la Peinture, & 
voilà le genre humain arrivé à l’âge viril. 

Mais, lui dit-on, fi tous les hommes raifon- 
noient comme vous, croyez-vous que le genre 
humain feroit encore bien loin de l’enfance du 
dernier âge 1 

Ho, dit-il, tout le monde ne peut pas rai- 
fonner comme moi, parce que dans un corps, 
les pieds ne reflemblent pas à la tête. 

C’eft-à-dire, lui répliqua la Dame, que vous 
vous placez modeftement à la tête du genre 
humain, & que vous vous regardez comme le 
premier homme du monde. 

Oui, Madame, ajouta-t-il, je fuis le premier 
qui ait donné de l’efpèce humaine la généa¬ 
logie complette, que voici ; L’homme civiiifé 
vient du fauvage parlant; celui-ci vient du fau- 
vage balbutiant, qui vient du fauvage muet; 
le fauvage muet defcend de l’orang-outang, 
(ou homme des bois). L’orang-outang vient 
du babouin, qui eft arrière-petit-fils du 
finge-nain. Le finge-nain vient du loir & de la 
taupe, qui viennent de la fouris: celle-ci vient 
du mulotin , qui defcend de la falamandre & du 
U\ardinet . Le lé^ardinet defcend de la chenille & 
du ver, & le ver vient des quatre élémens corn* 
binés enfemble. 

Tout cela eft fort bien, lui dit la Dame, en 


de Jérome Sharp , 153 

hauffant les épaules, mais il me femble que vous 
mettez dans notre généalogie des aïeux dont il 
n’eft point parlé dans l’Hiftoire, & dont vous ne 
pourriez pas prouver l’exiftence par des titres 
authentiques : qu’eft*ce que c’eft, par exemple, 
que les fauvages muets, les lé^ardinets & les mu- 
latins > en auriez-vous vu dans des cabinets 
d’Hiftoire Naturelle 1 

Il eft vrai, répondit le Peintre, que je n’en 
ai jamais vu ; mais ils peuvent avoir exifté, & 
fi je fupplée aux défauts de l’Hiftoire par des 
faits de mon invention, je ne fais en cela qu’i¬ 
miter les plus grands Généalogiftes'. 

On pourroit, lui dit-on, pardonner à un 
Généalogifte de nous donner quelquefois pour 
des êtres réels, ceux qui n’ont été créés que par 
fon imagination, parce qu’il n’a d’autre but que 
de prouver l’antiquité de laNobleffe qui eft un 
bien imaginaire; mais un Philofophe qui prétend 
démontrer de grandes vérités, ne devroit jamais 
appuyer tes démonftrations fur des menfonges. 

Ce ne font pas là des menfonges, répliqua 
le Peintre, parce que perfonne ne peut me 
prouver que la Nature n’a jamais produit d’a¬ 
nimaux d’une forme telle que je la conçois dans 
mon mulotin & mon lè\ardinet, & quand même 
je me tromperois fur ce point, & que je ferois 
obligé d’y faire quelque changement, mon 


154 Les petites Aventures 

fyftème ne feroit pas moins bien étayé, parce 
qu’on peut tous les jours ôter une mauvaife pierre 
d’un mur, fans faire écrouler un grand édifice. 

Vous avez raifon, lui dit-on, pourvu que 
l’ouvrage foit compofé d’ailleurs de bons maté¬ 
riaux, & qu’il ne foit pas bâti fur le fable. 

Mon fyflème, répliqua le Peintre, n’eft point 
un édifice fondé fur ie fable, puifqu’il eft prin¬ 
cipalement appuyé fur le feu, l’air & l’eau. 

C’eft encore pire, lui répliqua -1 - on ; mais 
laiffons là la métaphore , prouvez-nous, comme 
vous nous l’avez promis, que la peinture fert 
de développement à vos principes, & d’appui 
à vos prétentions. 

Alors il tira de fa poche un gros cahier, dans 
lequel il avoit deflïné & colorié fept à huit 
cents efpèces d’animaux, depuis la plus laide 
chenille, jufqu’à la plus belle femme. Ces ani¬ 
maux , dit-il, font arrangés de manière, que cha¬ 
cun reflemble à fon voifin, & cependant, en 
les parcourant tous, depuis le premier jufqu’au 
dernier, on patfe par des nuances infenfibles 
de la laideur à la beauté, de la foibleffe à la force, 
& de Pinftinét à la raifon. Telle feroit une ar¬ 
mée dont tous les Soldats feroient arrangés fur 
une même ligne par rang de taille. Par-tout, 
où l’on en choifiroit deux ou trois de fuite, 
ils feroient de la même hauteur, & cependant 


de Jérome Sharp* 15 $ 

on trouvèrent à une extrémité, le plus petit Tam¬ 
bour , & à l’autre, le Grenadier le plus gigan- 
tefque. Dans la galerie d’animaux que je vous 
préfente, continua-t-il, chacun reflemble fi bien 
à fes deux voifins, qu’il peut être évidemment 
le fils de l’un & le père de l’autre; mais, après 
plufieurs générations, la différence commence 
à paroître, de forte qu’après avoir augmenté 
peu ù peu, elle fait voir une jolie femme, & 
un petit-maître, parmi les defeendansdu finge 
& de la guenon. 

Il vous manque trois points elfentiels, lui 
répondis-je, je ne dis pas pour compléter, mais 
pour commencer votre détnonftration : premiè¬ 
rement , il faudroit prouver qu’il n’y a pas de 
ligne de démarcation & de barrière infurmon- 
table, entre l’inftinû aveugle & muet des ani¬ 
maux brutes, & la lumière de la raifon, qui eft 
accompagnée dans l’homme du don de la parole. 
11 faudroit, en fécond lieu, retrancher de votre 
galerie une cinquantaine d’animaux imaginai¬ 
res , pour en fubftituer d’autres, plus réels ; 
enfin, vous devriez nous expliquer d’où vien¬ 
nent les quatre élémens, & comment ils ont pu 
produire des vers. 

Ce dernier point eft bien facile, répondit le 
Peintre, car les atomes ronds ou cylindriques, 
pointus & crochus, qui pendant plufieurs mil- 


i5 6 Les petites Aventures 

lions d’années s’étoient mus dans l’efpace, en 
fuivant des lignes parallèles, changèrent enfin 
dedireétion pour fuivre des lignes convergen¬ 
tes; par ce moyen,ilsfe rencontrèrent un beau 
matin , & s’accrochèrent, je ne fais comment. 
Il en réfulta une confufion que je ne faurois 
vous démêler; mais le chaos fe débrouilla de 
lui-même, &c’étoit bien naturel, car tandis que 
le feu, comme plus léger, s’élevoit pour former 
le foleil & les étoiles fixes, la terre & l’eau, 
comme plus pefantes, dévoient évidemment 
refter en bas, & l’air devoit occuper la région 
moyenne. Quant à la formation des vers, par 
la combinaison des quatre élémens, je vais la 
faire paroître fous vos yeux. Vous mettrez 
vous-même de la terre & de l’eau dans une 
bouteille, & après l’avoir échauffée au bain- 
marie t je vous y ferai voir un million de vers. 
Ce ne fera pas, dit-il, de ces petits infeéles 
qu’on ne peut voir qu’au microfcope, & que 
les Phy ficiens Naturaliftes font remarquer dans 
une infinité de fubftances : ce feront des vers 
de deux ou trois pouces, que vous pourrez 
diflinguer à la vue fimple, & perfonne que moi, 
ne connoît cette expérience merveilleufe. 

Ceci étant un fait, parut un peu plus inté- 
reflant que toutes les vaines paroles dont il 
nous avoit amufés; c’eft pourquoi on le pria. 


de Jérome Sharp. 1)7 

d’une commune voix, d’exécuter cette jolie 
expérience. Alors, il tira de fa poche une 
bouteille de verre blanc, & nous pria d’y mettre 
nous-mêmes de l’eau & de la terre, enfuite, il 
la boucha, & la cacheta, pour nous faire voir 
qu’il lui étoit impoffibîe d’y introduire les ani¬ 
maux qu’il prétendoit tirer du néant. D’abord, 
nous n’aperçûmes dans la bouteille que ce que 
nous y avions mis ; mais quelle fut notre furpri- 
fe, lorfque la bouteille chauffée & fecouée, nous 
fit voir une infinité de vers vivans, dont quel¬ 
ques uns étoient longs de deux ou trois pouces ; 
onlesvoyoit fe remuer & s’agiter, comme pour 
exprimer le plaifir & la furprife d’avoir reçu 
i’exiftence. Ce n’efl: pas le tout, dit le Peintre, 
je vais leur ôter la vie que je viens de leur don¬ 
ner , & dans un inftant vous ne verrez que des 
cadavres» En effet, il ne fit que pofer la bou¬ 
teille dans un vafe, & deux minutes après, les 
vers immobiles ne donnèrent aucun figne de vie. 

Quand on demanda au Peintre, s’il pouvoir 
furie champ répéter fon expérience, il dit que 
non, en reprenant la bouteille qu’il avoit four¬ 
nie lui-même, ce qui me fit penfer qu’il lui fal- 
loit quelques préparatifs, & qu’il y avoit un 
peu d’efcamotage. 

Jefoupçonne, lui dis-je, que votre expérience 
n’eft autre chofe qu’un tour de paffe-paffei 


i j S Les petites Aventutes 

vous favez, ajoutai-je, que de la petite corde 
à violon, qu’on appelle chanterelle, coupée en 
petits morceaux, & jetée fur un chapon qu’on 
vient de faire rôtir, paroît comme de petits vers* 
parce que la chaleur la met en mouvement, à 
peu près comme du cuir qu’on jette fur la braife 
( on fe fert quelquefois de cette petite fuperche- 
riepour empêcher certaines gens de manger du 
chapon, tandis que ceux qui font du fecret le 
mangent fans répugnance). Vous favez auffi, 
continuai-je, que plufieurs autres fubftances ani¬ 
males , telles que le crin, le drap, le parchemin * 
les cheveux, la corne & la plume, fe meuvent 
& fe replient fur un fer chaud ; la corne, quand 
elle eft bien mince , fe remue par la fimple cha¬ 
leur de la main. Je fais, par expérience, que 
li on racle cette matière avec un morceau 
de verre, la raclure, jetée dans l’eau tiède, 
fe remue & s’agite pendant quelques fécon¬ 
dés , & relfemble, par ce moyen, à de petits 
vers plats, qui deviennent immobiles, & paroif- 
fent morts quand l’eau eft refroidie ou qu’ils 
font imbibés; votre expérience ne feréduiroit- 
elle pas à cela, ou à quelquechofe de pareil? 

Dans ce cas, me répondit-il;, il faudroit m’ex¬ 
pliquer par quel moyen j’ai pu introduire quel¬ 
que chofe dans la bouteille, après l’avoir bout 
chée & cachetée. 


àc Jerome Sharp, *J9 

Il eft poffible, lui répliquai-je, que je „ e con- 
roiffe pas en detail tous les moyens employés 
par un Lfcamoteur, pour exécuter fes préten¬ 
ues métamorphofes, & cependant je fuis bien 
dffure que fes tours ne font que de vaines ap- 

J p p" CeS ir qUl1 n ’ empl °y e en général, que 
de 1 adreffe, des menfonges, & de la fubtilité 

COnfiftoir P0Uf me f3ire V ° ir qU£ f0D °P ératÎ0 " « 

confiftoit point en une vaineillufion, il vida fa 
bouteille dans un plat, & nous fit remarque^ 
ce que nous avions vu en dedans, étok Selle 
ment un tas de vers, & non des fubftances anima¬ 
les, m.fes en mouvement par la chaleur de l’eau 
Cette obfervation me mir dans le plus grand 
embarras ; mais un heureux hafard me f ou S 
répliqué. Le Peintre ayant biffé tombera"m 
garde un gios bouchon qui roula fous une com 
mode, ,1 f e hâtoit de le ramaffer, lorfque pour 

comme un petit verre renverfé!™ 2 Infeneure » 
Je vois bien, à préfent lui • 
fyflème n’a pas plus de folidité que vweUà 

aT^cÏÏhéb: vers°&; ,à * Ue 


lêo Les petites Aventures 

morceau de fucre qui s’eft fondu, pour laiffer 
tomber les vers dans l’eau, quand vous avez fe- 
coué la bouteille ; enfuite vous avez fait mourir 
ces vers, par la chaleur, en faifant chauffer peu 
à peu la bouteille au bain-marie, &c. 

Le Peintre, foi-difantPhilofophe, fut entiè¬ 
rement déconcerté par cette petite découverte. 
En rougiffant jufqu’au blanc des yeux, il avoua 
fa fupercherie , & quelqu’un lui dit que fon fyf- 
tème n’étoit point un édifice fondé fur le fable, 
mais qu’il étoit pour le moins auffi imaginaire 
que les châteaux en Efpagne. • 

Nota. Si quelqu’un de mes Le&eurs vouloit 
faire cette expérience avec de la raclure de cor¬ 
ne, comme je l’ai dit précédemment, il pour- 
roit bien ne pas y réuffir à la première fois, 
& m’accufer injuftement de lui avoir indiqué 
un mauvais moyen, parce qu’il eft un art de 
faire les expériences, & parce qu’en fait de 
tours, comme en Phyfique, les Théoriciens 
font quelquefois mal-adroits, quand il faut en 
venir à la manipulation; je les prie donc d’ob- 
ferver, i°, que fi l’eau eft un peu trop chaude, 
la corne fe remuera à peine pendant une fé¬ 
condé, parce qu’elle fera trop tôt imprégnée de 
molécules ignées, &c. ; 2°, que fi les morceaux 
font un peu longs & larges, ils fe remueront 
un peu plus long-temps dans l’eau tiède, parce 

que 


de Jerome Sharp é tSi 

que préfentant un peu moins de furface, eti 
proportion de leur volume * ils feront un peu 
plus long-temps ù être pénétrés par la chaleur 
dans toutes leurs parties; 3 0 , que les parois 
de la bouteille doivent être un peu épaifîes, 
ou peu tranfparentes (fi l’on n’aime mieux faire 
ufage deau trouble), afin que les fpedlateurs 
puiffent apercevoir le mouvement de ces vers 
artificiels, fans remarquer que ce font des fubft 
tances inanimées ; 4°, qu’il ne faut laiffer la bou¬ 
teille fous les yeux du fpe&ateur, que pendant 
un inftant, crainte que l’immobilité qui doit fur- 
venir ne faffe découvrir la fupercherie ; 5 0 , que 
l’expérience doit fe faire dans une bouteille à 
gros goulot, afin que le bouchon puifle conte¬ 
nir plufieurs morceaux de corne, fans qu’ils 
foient trop refferrés, parce que s’ilsformoientun 
groupe, en forme de peloton, iis feroient em¬ 
pêtrés les uns dans les autres, ce qui nuixoit â la 
liberté des mouvemens, &è. 



L 


















i6z' Les petites Aventures 



Chapitre V. 


Jérome Sharp & fon Compagnon de voyage, /o- 
gent à Auxerre, dans un petit cabaret borgne, 
avec une troupe de Saltimbanques. Définition 
du mot Banqi/iste. Dialogue avec un Di¬ 
recteur de Speclacle , qui égorgeoit fes A&eurs 
quand ils ne jouaient pas bien leur rôle . Avis 
au Public fur les Marchands ambulans , & 
fur certains voyageurs ' foi-dijant dêvalifés . 
Confeils aux Curés de campagne fur les Mar¬ 
chands d y encens> Leçon aux bonnes gens qui 
ont des parens dans des pays lointains . Notice 
Jurles Mendians connus fous le nom de Francs - 
B O U R GEOis. Tour d*efcroquerie joué à un Au - 
bergifte . Moyen de vendre trois louis un vieux pot- 
de‘Chambre de faïence . Récréation hydraulique. 

N ’ayant fait que végéter à Lyon, je me hâtai 
d’en fortir pour continuer ma routç. M. Boniface 
a voit féjourné quelque temps dans la même ville, 
non pour attendre mon départ, mais popr obtenir 
le payement d’une petite Comme qui lui ëtoitdue; 
on l’avoit renvoyé d’une quinzaine à l’autre, pen¬ 
dant cinq mois, & comme par ce moyen on lui 
avoit déjà fait perdre tout efpoir, il finit par s’ef- 
timer très-heureux de n’avoir dépenfé que vingt 
louis pour fe faire payer fix cents francs. 







de Jerome Sharp * îS$ 

Sur ta route de Lyon à Auxerre, nous ne 
Vîmes, pour ainfi dire, de Châlons à Sauîieu* 
que des montagnes incultes, des villages déferts, 
& des châteaux en ruine* Ces afpeéts fauvages 
pourroient me fournir ici un affez long articles 
où je donnerois la defcription de divers points 
de vue comme fi je favois la Peinture, & où 
je répéterons, tout comme un autre, ce qui a 
été dit fi fouvent en fait d’Hiftoire Naturelle & 
d’Architeéhire gothique; mais n’écrivant que 
mon Hiftoire, je ne dois parler d’objets étran¬ 
gers à mon fujet, qu’autant qu’ils m’ont fourni 
quelques réflexions, & j’avoue que, fuir ceux 
que je viens de nommer, je n’en fis aucune; 
d’ailleurs je n’aime à faire des digreflions que 
fur la nature vivante, & je veux m’attacher fur- 
tout à peindre cet animal qui eft alternative* 
ment favant & Orédule, impie & fuperftitieux* 
franc & fuborneur, affaffin & bienfaifant. 

A Auxerre* nous logeâmes par hafard dans 
Une auberge qui étoit le rendez-vous des Ban* 
quiftes, & comme ce mot ne doit fe trouver que 
dans les prochaines Éditions du Di&iontiaire 
de l’Académie, je vais en donner ici une défi¬ 
nition; on entend par Banquijtes, toute forte 
de gens qui vont de ville en ville, pour vivre 
aux dépens du public qu’ils attrapent. Les uns 
vendent de l’onguent pour la brûlure, les autres 

L ij 


1^4 Les petites Aventures 

des doux rouillés pour guérir du mal aux dents; 
ceux-ci font voir un bœuf à la tête duquel on a in- 
duftr ieufement ajouté une troifième corne ; ceux- 
là montrent pour de l’argent un grand jeune- 
homme habillé en femme, qu’ils appellent une 
Géante > il y en a qui vendent des cantiques de S. 
Hubert avec un petit anneau, pour guérir de la 
pelle fi: de la rage ; quelques uns vendent des 
bouts de fuifqu’ils appellent de la graifle d’ours , 
pour faire croître les cheveux; d’autres font voir 
des linges de Ceylan, & des léopards d’Afri¬ 
que ; mais la plupart, pour me fervir de leurs 
expreffions, ont un truc, pour roufflir les gon\es ; 
c’eft-à-dire, une fupercherie pour attraper les 
bonnes gens, fie payer quelquefois leurs dettes 
en monnoie de linge ; il y a, dans cet état, com¬ 
me dans beaucoup d’autres, de bons fie de mau¬ 
vais fujets, des viélimes & des coryphées. On 
a vu des gens très-riches y manger leur bien, 
fie des Savoyards y faire fortune ; ils ont quel¬ 
quefois de grands protefleurs, fie ils font pref- 
que tous autorifés par la Police, non en tant 
qu’ils attrapent le public, mais feulement en 
tant qu’ils l’amufènt, fie comme un mal néceffai- 
je. On n’apprendra peut-être pas fans furprife, 
qu’il y a à Paris un homme de cet état, qui 
ell fi enthoufiafmé de ce genre de talent, qu’il 
reçoit , loge fie nourrit chez lui , gratis, pendant 


de Jérome Sharp « 1 6 $ 

trois jours, tous les pauvres Banquiftes qui vont 
lui demander i’hofpitalité ; mais j’en parlerai dans 
la fuite de mon Hiftoire, & je reviens à mon 
auberge. 

Il y avoit là une douzaine de gros gail¬ 
lards, qui n’avoient pas tous une très-bonne 
mine, quoique plufieurs euffent de l’oripeau fur 
leur habit; ils avoîent avec eux leurs femmes, 
que je pris d’abord pour des Vivandières; mais 
leur converfation m’apprît bientôt en quelle 
compagnie je me trouvois. Je demandai une 
chambre particulière, pour M. Boniface & 
moi; mais l’Aubergifte me dit que cela ne 
fe pouvoit point, & que, puifque j’aimois 
la folitude, il me feroit coucher dans une 
petite chambre à quatre lits. Il étoit trop 
tard, pour aller chercher une autre auberge ; 
c’eft pourquoi je fis de néceffité vertu, & je 
foupai à table d’hôte avec toute la compagnie. 
D’abord,on parla peu; maisencompenfation, 
on but beaucoup, parce que les convives ob- 
fervoient à chaque inftant qu’il falloir profiter 
de l’occafion, puifqu’on étoit dans la Bourgo¬ 
gne. Une demi-heure après, la converfation 
s’anima peu à peu; mais M. Boniface &moi, 
n’y prîmes aucune part, parce qu’on parloit 
d’une infinité d’objets qui nous étoient inconnus ; 
c’eftpour cela qu’on parut ne faire aucune at- 

L iij 


> 


166 Les petites Aventures 

tentionànous, ou qu’on nous regarda comme 
deux imbécilles, plus propres à être la proie 
des aigrefins qu’à faire des dupes. Je voudrois 
pouvoir donner ici à mes Lefteurs une idée du 
bavardage que j’entendis ce foirlà, parmi ces 
Meilleurs; il me fuffiroit, peut-être, de dire 
> que leurs difcours étoient aufii libres que leurs 
manières, & auflï bigarrés que leurs habits; 
mais je crois pouvoir rapporter ici un petit 
dialogue qui eut lieu entre un des convives, 
qu’on appeloit l’Aboyeiir , & un autre, qu’on ap¬ 
pelait U Directeur. 

V A B O V E U R, 

Hé bien, Monfieur le Dire&eur, comment 
va votre fpeétacle? êtes-vous toujours bien 
content de vos Afteurs & de vos Aftrices "J 

le Directeur. 

Ils commencent à jouer paflablement leur 
rôle; mais j’ai un Danfeur & une Danfeufe, 
qui ne peuvent jamais paroître fur le théâtre 
fans faire quelques faux pas, 

u’ A b o y e u R, 

Pourquoi ne leur faites - vous pas payer IV 
mende? 


de Jérome Sharp . % 6 j 

le Directeur. 

Tu fais bien qu’ils n’ont pas le fou. 

L* A B O Y E U R. 

Je le fais bien, Monfieur le Direéleur; mais 
vous pourriez les punir en les faifant coucher 
fans fouper. 

i: % .> ! , / ; * • • ». y t : /i’t\ t l •*** • - 4 

le Directeur. 

Si je prenois ce moyen, ils danferoient en¬ 
core plus mal le lendemain, & le public, mé¬ 
content, finiroit par abandonner mon fpe&acle. 

l’ A b o y e u R. 

I f . v ’ $',■« \) - 

Dans ce cas, il faut les renvoyer dans leur 
pays pour en faire venir d’autres. 

le Directeur. 

Il m’en coûteroit trop, de les renvoyer à 
cinquante lieues ; j’aime bien mieux les tuer. 

L’ A B o Y E U R. 

Vous auriez peut-être tort de les tuer, parce 
qu’ils peuvent fe corriger, & mieux danfer dans 
la fuite. 

le Directeur. 

Iis font incorrigibles, & demain matin je leur 
coupe la tête. 

L iv 


/ 


j68 Les petites Aventures 

Surpris de cette réfolution fanguinaire, je 
ne pus m’empêcher de m’écrier : Quoi, Mon¬ 
iteur, vous voulez couper la tête à un Danfeur 
& à une Danfeufe; & le Direfteur en colère, 
me répondit : Oui, fans doute, je veux les égor¬ 
ger, les éventrer, & leur manger le cœur; au 
relie, ajouta-t-il, ils ne feront pas les premiers , 
car j’en ai embroché beaucoup d’autres. 

Dès ce moment, je crus être dans une bande 
d’aflaflins ; je regardai le Direfteur comme un 
de ces fameux férailleurs, qui méprifent les 
petits fpadaffins lorfqu’ils n’ont encore tué que 
deux ou trois hommes. Cependant, ma fur- 
prife alloit toujours en augmentant, & je ne 
pus m’empêcher de faire diverfes queftions pour 
favoir les pourquoi & les comment; mais alors, 
tout le monde, excepté mon compagnon & 
moi, fe mit à rire, en difant : on voit bien que 
ces Meilleurs ne font pas Banquijles . 

Le lendemain, je féjournai à Auxerre, pour 
attendre le départ du coche de Paris : & en 
faifant quelques informations fur M. le Direc¬ 
teur, j’appris qu’il m’avoit dit la vérité; mais 
que je Pavois mal entendu. Cet homme avoir 
dreffé dans la ville un petit théâtre , fur lequel 
il faifoit danfer des canards & des dindons au 
fon du violon & de la flûte; je vis par là, que 
pour nourrir fes Aéteurs il n’avpit pas befoin 


de Jérome Sharp . 169 

de Boulanger,& que, pour fe nourrir lui-mê¬ 
me, il pouvoit les égorger, & les envoyer chez 
le Rôtifleur. 

Si on délire favoir comment on peut faire 
danfer des dindons & des canards, voici ce que 
j’ai appris depuis, dans un petit Ouvrage fort 
rare, de M. de Nougaret. 

On les met fur un théâtre de tôîe, entouré 
d’un grillage de fil-d’archal ; de forte que ce 
théâtre n’efl autre chofe qu’une grande cage, 
dont le fond eft une mince plaque de fer. Pour 
commencer la danfe, on allume le feu fous le 
théâtre, & les pauvres bêtes, qui commencent 
à fentir la chaleur, lèvent alors tantôt un pied, 
tantôt l’autre; dans ce moment, les violons 
jouent très-lentement; mais lorfque la chaleur 
augmente, & que la tôle devient un peu rouge, 
les Aûeurs font obligés de fauter, fous peine 
d’avoir le pied rôti jusqu’aux ergots ; alors les 
violons jouent beaucoup plus vite, & les Mu- 
ficiens ont foin de fuivre le mouvement des 
dindons, tandis que les fpeélateurs ignorant la 
fupercherie, s’imaginent que ces animaux ont 
Pinftinft de fuivre la mufique. 

Voyant que le Directeur & fes confrères 
n’étoient pas fi méchans que je I’avois cru d’a¬ 
bord, la curiofité de les entendre encore une 
fois, & le délir de les obferver, m’empêchè- 


4 


Ï70 Les petites Aventures 

rent de changer d’auberge. Nous Coupâmes 
donc une fécondé fois avec la même compa¬ 
gnie, & la converfation y devint plus animée 
que le jour précédent, parce qu’on but quel¬ 
ques bouteilles de plus. Sur la fin du repas, 
il y en eut un qui délira, pour l’inftruéfcion 
générale , que chacun fe vantât du plus joli 
tour qu’il jouoit dans l’occafion ; fi vous y cpn- 
fentez, dit-il, je vous promets pour récompense* 
de vous enfeigner comment j’ai fait pour ven¬ 
dre trois louis un pot-de-chambre de faïence, 
qui ne m’avoit coûté que fix fous. Alors, cha¬ 
cun fut piqué de curiolité, & l’on acquiefça à la 
propofition. Le marché paroiffoit d’autant plus 
avantageux, qu’en enfeignant un feul tour, cha¬ 
cun pouvoit en apprendre une douzaine. Les 
tours que j’appris en cette occafion, ne font, 
à proprement parler, que des tours d’efcroque- 
rie, & je crois devoir les dénoncer au public, 
afin qu’on n’ofe plus les employer. Si quelque 
* Lefteur, trop fcrupuleux, me reprochoit de 
donner ici des inftruétions dont les perfonnes 
mal intentionnées pourroient quelquefois faire 
mauvais ufage, je les prierois d’obfervêr qu’il 
faudroit blâmer pour la même raifon, dans les 
Livres de Botanique, la defcription des plantes 
venimeufes,parce qu’elles peuvent devenir fu- 
nettes entre les mains d’un érapoifonneur. Je 


de Jérome Sharp. 171 

le prierois auflî de faire attention que plus un 
trait d’efcroquerie eft connu, moins il eft dan¬ 
gereux , parce qu’on n’ofe plus le faire paroître, 
& que le public averti, fe tient fur fes gardes 
par une méfiance falutaire ; Meilleurs les Au¬ 
teurs du Journal de Paris font fi perfuadés de 
cette vérité, qu’ils ont dévoilé plufieurs fois les 
petites friponneries des aigrefins dont leur ville 
fourmille, &les Anglois, qui font nos maîtres 
en politique & en morale, donnent tous les 
jours, dans leurs Gazettes, le catalogue des ru^ 
fes qui ont été mi fes en pratique la veille, pour 
leurrer les honnêtes Citoyens de Londres (i )-3 
Voici donc l’aveu que firent huit des convives, 
d’après l’invitation d’un de leurs confrères. 

Premier Banquiste. 

Mes chers confrères, je fuis encore novice 
dans mon état, & je ne vous dirai peut-être rien 
qui ne vous foit connu ; quoi qu’il en foit, voici 
ma meilleure rufe. Lorfque je vends des mou¬ 
choirs dans les rues ou dans les promenades, 
je m’adrefie ordinairement de préférence à ceux 


(O Il y a auflï des pièces de Théâtre où l’on dévoile des 
tours d’efcroquerie; telles font la Comédie de VAvocat Pa¬ 
telin , & la Farce de Nicolet , qui a pour titre, Us Giran¬ 
doles, 



172* Les petites Aventures 

dont la phyfionomie annonce l’inexpérience & 
la crédulité : fachant que beaucoup d’hommes 
font bien aifes de faire de bonnes affaires aux 
dépens du pauvre, que les circonftances obligent 
de perdre, je ne manque pas de dire que je 
donne ma marchandife à vil prix, & que j’ai be- 
foin d’argent ; alors plufieurs perfonnes croyant 
profiter d’une occafion favorable , veulent fa- 
voir le prix de ma marchandife, & comme je 
fais qu’ils ne m’offriront guère que la moitié de 
ma demande, j’ai toujours foin de leur deman¬ 
der le double de ce que je veux obtenir. Ici 
j’employe dans i’occafion, un petit tour d’ef- 
camotage pour faire croire que mes mouchoirs 
font plus grands que tous ceux avec lefqueîs 
on peut les comparer, quoique dans le fait, ils 
foient plus petits ; mais ce n’eft là que le com¬ 
mencement de ma finelfe ; car, tandis que mon 
chaland s’en va devant moi, fans marchander, 
& que je le fuis par-derrière, en le priant d’a¬ 
jouter quelque chofe à l’offre qu’il m’a déjà faite , 
je mets fubtilement fous mon habit les deux ou 
trois mouchoirs qu’il a déjà vus, & j’en tire de 
ma poche quelques autres qui ont à peu près 
la même apparence, mais qui font plus petits 
& plus grofïiers. Après cela, je continue de lui 
offrir ma marchandife en rabattant quelque 
chofe de ma première demande; mais ordinai- 


de Jérome Sharp . 173 

rement il s’obftine, & ne me répond rien ; alors 
je paffe devant lui ; & jette les nouveaux mou¬ 
choirs par terre comme par défefpoir, & je lui 
donne à entendre que c’eft le befoin d’argent, 
qui m’oblige de vendre à ü bas prix. Auffi-tôt, 
il me paye en fe félicitant du bon marché, tandis 
que je me félicite au contraire d’avoir bien ven¬ 
du; & quand il eft en train de ramaffer les mou¬ 
choirs , je m’en vais bien vite, crainte qu’il ne 
me rappelle pour les changer; voilà, Meffieurs, 
par quel moyen je peux Jolir pour une roue de 
derrière ce qui m’a coûté cinquante ronds (c’eft- 
à*dire, vendre fix francs, ce qui m’a coûté cin¬ 
quante fous). 

Second Banquiste. 

Quant à moi, Meffieurs, je ne fuis pas en¬ 
core affez adroit pour faire des tours de main, 
& je me contente de ne jouer que des tours 
d’efprit. J’allois un jour de Paris à Cambray, 
& j’étois fur un cheval que j’avois emprunté 
(pour ne pas le rendre) ; quand j’arrivai à Senlis , 
vers les huit heures du foir, je m’arrêtai devant 
une auberge, où je ne pouvois entrer faute d’ar¬ 
gent , & je me mis à conter, à quiconque vou¬ 
lut l’entendre, que je venois d’être attaqué dans 
la forêt, par des voleurs qui m’avoient pris ma 


174 Les petites Aventures 

bouiTe après m’avoir afîommé. Je m’étoisrêet- 
lement battu avec un Cocher de Fiacre, trois 
jours auparavant, & comme j’avois un œil po- 
ché au beurre noir, le peuple qui s’étoit affem- 
blé en foule autour de moi, crut que cela pro* 
venoit d’un coup de bâton de la part des 
voleurs. Je ne manquai pas de dire comment 
ils étoient habillés, & de quel côté ils avoient 
pris la fuite; j’ajoutai, que j’étois un riche Né¬ 
gociant d’Orléans, que j’allois à la Haye, pour 
une affaire très-intéreffante , & que j’avois une 
maifon dans telle rue, & un bien de campagne 
dans tel territoire. Alors, un bon-homme qui 
avoit tout entendu de fa fenêtre, me fit prier 
de monter chez lui pour fouper ; vous penfez 
bien que je ne me préfentai point avec un air 
emprunté, comme mon habit. Je lui contai com¬ 
bien il étoit intéreffant pour ma famille, que 
j’allafle diré&ement à la Haye, fans retourner à 
Orléans, & je lui fis voir des lettres-de-change 
que j’avois faites moi-même, fur Anvers, Ma- 
fines, & Roterdam; bref, je jouai fi bien mon 
rôle, qu’il me prêta fix cents francs pour con¬ 
tinuer ma route ; mais je vousaffure, mes amis, 
que cet argent n’efi: pas perdu pour lui, car mon 
intention eft de le lui rendre aufli-tôt que j’aurai 
dix mille livres de rente* 


de Jérome Sharp . 17$ 

Troisième Banquiste. 

Et moi, Meilleurs, quand je ne peux plus 
vendre d’orviétan dans les villes, je fuis Mar¬ 
chand d’encens dans les campagnes. Je fais com- 
pofer une pâte, dont je forme de petites tablettes 
comme du chocolat. Quand on en jette une au 
feu, elle produit une épaiffe fumée, qui, à vous 
dire la vérité, ne fent ni bon ni mauvais; mais 
j’ai le fecret de la faire palfer pour de l’encens 
d’Arabie. Ce n’eft pas une merveille que de 
faire cette pâte, l’effentiel eft de fa voir la ven¬ 
dre; pour cela, je tâche ordinairement de faire 
connoiffance avec le Carrillonneur d’un village. 
En lui payant bouteille, je lui promets un petit 
écu, à condition qu’il m’introduira chez fon 
Curé , pour lui dire qu’il me connoîc, & qu’il 
a fouvent entendu faire mon éloge par des gens 
de fa connoiffance. Appuyé par cette ïecom- 
mandation, je me préfente au Curé, pour lui 
offrir de l’encens de toutes les manières, car en 
offrant de vendre mes tablettes, je lui fais des 
complimens qui ne iïniffent point. Cependant 
M. l’Abbé, à qui la flatterie n’en impofe pas, 
demande à faire l’effai de ma marchandife; en 
conféquence, on lui apporte du feu fur une 
pelle, & il jette un peu de mon encens fur la 
braife; aufli-tôt, je le prie d’obferver qu’il s’y 


IJ & Les petites A yén tares 

eft mal pris, & qu’il faut brifer les tablettes. 
J’en prends parmi les autres* une bonne que 
je connois à une marque extérieure v & qui eft 
de véritable encens, &, fous prétexte d’enfei- 
gner au Curé comment il faut faire, je brife 
celle-là en la jetant au feu; par ce moyen, la 
chambre fe trouve embaumée un inftant après, 
& le Curé, flatté de cette bonne odeur, achète 
mes tablettes, croyant que toutes produiront 
Je même effet. Quand mon tour eft fini, le Car- 
rillonneur ne manque jamais de me demander 
l’écu que je lui ai promis ; je lui réponds ordi* 
mûrement que je n’ai pas de monnoie, mais que 
je lui donnerai fix francs le lendemain, & je vais 
à quelques lieues de là, pour en faire autant. 

Quatrième Ban qui s te. 

Meilleurs, quand je fuis dans une auberge 
de village, chez de bonnes gens, je tâche de 
faire connoiffance avec l’Aubergifte & avec 
les Payfans du voifinage. Je fais tourner la 
converfation fur les gens qui vont courir le 
monde, & qui ont affez de négligence pour 
être cinq à fix années fans écrire à leurs pa* 
rens ; alors il arrive quelquefois qu’on me parle 
d’un tel & d’un tel, qui font partis il y a dix à 
douze ans, & qui, depuis ce temps-là, n’ont 

donné 


de Jérôme S/iaqh ïjÿ 

doiirié aucune nouvelle. Quand on m’apprend 
qu’il exifte dans le voifinage des parens défolés 
pour une pareille caufe, je ne manque pas de 
m’informer bien au jufte des mœurs, de la taille, 
du métier, & des inclinations de ce voyageur 
abfent, &, après cela, j’écris pour lui, ou plutôt 
à fonnom, une lettre dans laquelle je lui fais dire 
qu’il a fait fortune dans un pays lointain, & que 
n’ayant point d’enfans * il s’eftimera heureux de 
partager fon bien à fes parens. Vous penfeZ bien * 
bonnes gens, que je ne manque pas de bien re¬ 
commander rhonnête-homme qui fera porteut 
de la lettre, & que, quand je vais la remettre 
moi-même, je ne manque pas non plus de dire* 
du parent abfent, tout ce que j’en ai appris dans 
\ le village voifin, pour prouver que je le connois. 
Après cela, je raconte comment il a fait fortuné 
ôr^’enfeigne comment il Gmt s’y prendre pour 
qu’il envoyé de l’argent. Je n’ai pas befoin dé 
vous dire le refte, & vous voyez fans doute $ 
suffi bien què moi, que la famille devrait être 
bien pauvre, pour que je fortifie de la maifort 
fans en avoir foutiré quelques maltaifes (quelques 
louis). 

Cinquième Banqüïsté. 

Quand le jeu des marionnettes ne me prô- 

M 


178 Les petites Aventures 

duit pas de quoi vivre honnêtement, pour moi, 
ma femme & mes trois enfans, je fais un au¬ 
tre métier, fur lequel je ne peux pas entrer dans 
un grand détail, parce qu’il fe divife en cinquante 
branches différentes. Qu’il me fufiife donc de 
vous dire qu’alors, je me fais franc-bourgeois, 
c’eft-à-dire, que je mendie fous un coftume qui 
annonce que j’ai joui jufque là, d’une certaine 
aifance ; par ce moyen, je m’introduis facilement 
dans les bonnes maifons, & quand je porte un 
vieux habit de velours, je trouve quelquefois 
telle perfonne, qui donne à peine un liard au 
mendiant couvert de haillons, & qui cependant 
rougiroit de m’offrir moins d’un petit écu. Au 
refte, le métier de franc-bourgeois commence à 
tomber, parce que tout le monde s’en mêle, 
depuis qu’il y a des mendians suivant la 
Cour. Mais j’ai inventé depuis peu, pour le 
faire valoir, une bonne rufe, qui peutfervir juf- 
qu’à ce qu’elle foit divulguée: je vais à la porte 
d’un fpe&acle, & quand je vois un homme de 
bonne mine qui tient dans fa main trente fous 
ou un écu pour prendre un billet de troifièmes 
loges ou d’amphithéatre, je me place à côté 
de lui, & je lui dis tout doucement : Monfieur, 
fai faim ; alors il arrive fouvent que cet homme 
me donne tout l’argent qu’il a dans fa main, & 
que,fe privant ce jour-là du Spe&acle, il a le 


de Jérome Sharp4 179 

plaifir de faire l’aumône fans vider fa bourfel 
mais je vous avertis que pour faire ce métier-* 
là, il faut être bon phy fionomifte, & avoir bonne 
mémoire, car un jour je m’adreffai, dans la foule* 
à un homme qui m’avoit donné trente fous un 
demi-quart-d’heure auparavant, & qui me ré¬ 
pondit : malheureux, tu dis qûe tu meurs de faim à 
& il n’y a pas trois minutes que je t’ai donné dé 
quoi acheter trois pains de quatre livres. Vous 
penfeZ, fans doute, que je me fauvai bien vite, 
fans attendre mon refte, crainte que la garde 
ne vînt m’arrêter pour me conduire au dépôt 
des vagabonds. A cela près, je crois ce truc bon * 
tant qu’il ne fera pas connu, car en jouant cetté 
comédie, il m’eft arrivé fouvent de redevoir 
ainfi, à la porte du fpedlacle, plus que le meilleur 
Aéteur ne pouvoit gagner en dedans. 

Sixième Banquiste. 

Meilleurs* à bon entendeur demi-mot; c’erf 
pourquoi mon hiftoire fera courte : voici com¬ 
ment j’ai été franc-bourgeois d’une nouvelle ef- 
pèce ; je parfois un j our à Bayonne, ne fachant dé 
quel bois faire flèche, lorfque je m’avifai d’aller 
trouver le Lieutenant-Général de Police de cette 
ville, pour lui dire, après m’étre muni de bons 
certificats (écrits & fignés par moi-même), qud 

\ M ij 


iBo Les petites Aventures 

j’avois eu le malheur, en venant de la Sicile, de 
faire naufrage fur la côte de Portugal, & qu’é¬ 
tant bon Gentilhomme, réduit à la misère, mais 
n’ofant demander l’aumône , je le priois de vou¬ 
loir bien m’acheter ma dernière chemife. Dans 
ce moment, j’avois un très-bel habit; mais je 
u’avois pas de chemife fur le corps, & j’en tirai 
line de ma poche qui valoit bien trois louis à 
caufe des manchettes à points de Bruxelles. Le 
Magiftrat, perfuadé par les circonftances, que 
je difois la vérité, me répondit qu’il ne falloit 
pas vendre mon linge, & me donna un louis 
d’or ; mais, quand je le priai d’obferver que 
j’aîlois à Lille en Flandre, & que cela ne fuf- 
fifant pas pour faire ma route, je ferois obligé, 
tôt ou tard, de vendre ce qu’il ne vouloit point 
m’acheter, il me dit qu’il feroit une quête pour 
moi parmi les Gentilshommes de fa connoif- 
fance, & que je pou vois revenir le lendemain. 
Je ne manquai pas d’y aller, à l’heure indiquée ; 
il avoit ramaffé cinquante écus, qu’ii me donna 
très-poliment, & je pris des chevaux de pofte 
pour aller en faire autant à Bordeaux, & à 
Nantes. Ce métier me parut fi bon, que je ne 
voulois pas en faire d’autre; mais, me trou¬ 
vant un jour dans une auberge où je faifcis le 
grand Seigneur, j’eus une querelle avec uji 
Cocher , & dans la chaleur de la difpute, je fus 


de Jérome Sharp . 181 

reconnu par un gros Domeftique, qui m’avoit 
vu mendier chez fon Maître. Il me traita de 
gredin, je lui donnai unfoufflet; je fus arrêté 
& mis en prifon : un an après, je n’en for tis que 
par une efpèce de miracle, car je paffai par la 
fenêtre, au rifque de me cafler le cou. Alors 
mon fignalement fut envoyé aux Cavaliers de 
Maréchauflee de plufieursProvinces; on fonna 
le tocfin fur moi, comme pour la bête du Gé- 
vaudan, & mon affaire a fait trop de bruit dans 
le monde, pour que j’ofe recommencer, 

Septième Banqüiste, 

Meilleurs, je n’ai jamais été franc-bourgeois ; 
mais je peux au moins me flatter d’avoir été un 
franc coquin . J’arrivai un jour à Lunel, en Lan¬ 
guedoc, avec un de mes amis, qui me fervoit 
de Domeftique. Je mis pied à terre dans une. 
grande auberge, & j’y fis une certaine dépenfe, 
pendant huit jours. Au bout de lafemaine, je de¬ 
mandai le mémoire, &je payai généreufement ; 
mais je dis à mon Hôte, que j’étois obligé de 
féjourner quelque temps chez lui, à caufe que 
j’attendois des lettres &de l’argent de la Lor¬ 
raine pour continuer mon voyage. Feignant en- 
fuite d’avoir quelques emplettes à faire, je le 
priai d’aller vendre ma tabatière chez un Orfé- 

M iij 


ï8z Les petites Aventures 

vre, & je lui remis auffi-tôt une tabatière d’or, 
en le priant de ne pas terminer le marché fans 
m’avertir du prix qu’on pourroit lui offrir. Il 
revint une heure après, & me dit que le bijou 
était de bon or, & que l’Orfévre en donneroit 
quarante louis ; je lui répondis que je ne pouvois 
pas le donner à ce prix, à caufe qu’il m’avoit 
coûté trois loqis de façon, & qu’il y avoit de 
l’or pour cent piftoles ; en çonféquence, je 
reprends ma tabatière en attendant mes lettres. 
Cependant ces lettres n’arrivent point ; je conti. 
nue de faire de la dépenfe , fans payer, & pour 
calmer les inquiétudes que mon Hôte pourroit 
avoir, je lui offre mon bijou en gage. D’abord 
il fait poliment quelque difficulté de l’accepter; 
mais il le reçoit enfin par complaifance, & dit 
ù fa femme de le mettre dans fon armoire. Il 
ignore dans ce moment que je lui donne une 
tabatière de fimilor qui reffemble parfaitement à 
la première, excepté quant au poids & à la va¬ 
leur, Quelque temps après, mon Hôte part pour 
la campagne, & je profite de l’occafion pour dire 
à fa femme que je connois à Nîmes un riche 
Négociant que j’aurois envie d’aller voir ,&je 
la prie de me prêter dix louis & un cheval. Elle 
y confent avec d’autant moins de difficulté, 
qu’étant munie de ma tabatière, elle ne croit cou¬ 
rir aucun rifque, & que me croyant très-génç^ 


de Jérome Sharp . 183 

reux, elle attend de moi une bonne récoffipenfe. 
Auffi-tôt, je prends Jacques dejloges pour mon 
Procureur, & je vais faire un coup de filet dans 
une autre Province. 

Huitième Banquiste# 
jBMjSSlpsp % V 

Mes rufes font meilleures que les vôtres, 
&pour vous prouver que vous vous amufezù 
la moutarde, je pourrois vous enfeigner des 
tours d’un genre fupérieur ; je les tiens du Pro¬ 
cureur Friponneau, qui méprife ceux qui efca- 
motent des mufcades, parce que d’un trait de 
plume, il a l’art d’efcamoter une maifon ; mais 
je vous expliquerai tout cela quand nous ferons 
feuls, & je défends que pour le moment, on 
en dife davantage, parce qu 'il pleut (Le Leéleur 
voudra bien obferver que ces mots, il pleut, 
lignifient en langage de Franc-maçonnerie : Tai- 
fons-nous, parce qu'on nous écoute, & nous rif- 
quons d'être entendus par des perfonnes qui ne doi¬ 
vent pas connoltrç nos jfecrets ). 

Neuvième Banquiste. 

Peu m’importe, qu’il pleuve ou non, & je veux 
m’acquitter fur le champ de ma promefle, en 
vous apprenant comment j’ai vendu mon pot de 
chambre trois louis. J’étois domicilié à Namur, 

IM iv 


*84 Les petites Aventures 

lorfqu’une maladie affez longue me réduifit 
à la dernière misère, & m’obligea de vendre 
fucceffivement mes meubles & mes hardes; il 
ne me reftoit qu’un vieux pot caffé que je ré« 
duifis enpouffière impalpable; j’en fis une mul¬ 
titude de petits paquets, que j’arrangeai très- 
proprement dans une caffette, comme fi c’eût 
été une marchandée très - précieufe ; enfuite, 
j’achetai d’un Epicier, à deux liards pièce, douze 
cents exemplaires d’un Recueil de chanfons qu’il 
avoit achetées lui-même d’un Poète, à fixfous 
la livre. 

Muni de mes chanfons & de ma poudre, je 
vais fur la place du Marché, j’affemble le Peu* 
pie au fon de la trompette, & je i’amufe fuc- 
ceffivement avec mon cor-de-chafle, ma voix 
& mon violon. Enfuite je parle en ces termes y 
à la populace affemblée : » IVJeffleurs & Dames, 

vous voyez en moi Je coufin* germain du 
» Juif-Errant; je fuis le fameux Vulpineti, qui 
«voyage depuis trente ans en Autriche, en 
» Hongrie * & dans tous les Etats de Sa Ma* 
«jefté l’Empereur & Roi (ici j’ôte mon cha- 
^peau, & tout le monde en fait de même); 

c’ell moi qui fuis ce grand Chimifte, inventeur 
« de la Poudre merveilleufe, dont une pincée 
« feule dans une pinte d’huile bouillante, fuffit 
» pour détruire, dans unemaifon, les punaifes. 


de Jérome Sharp , i 3 j 

«les fouris & les rats; & ce qu’il y a de plus 
« admirable, c’cft que cette même poudre, qui 
« eft un poifon pour les bêtes malraifantes, fait 
« le plus grand bien à l’homme, parce qu’il fuffit 
« de la porter fur foi, pendant vingt-quatre heu- 
« res, pour détruire la vermine de la tête & les 
« vers qui font dans le corps. Ce font ces vers, 
» Meilleurs & Dames, qui engendrent en nous 
« toute forte de maladies, telles que la dyffen- 
» terie & iafciatique. Ma poudre eft à l’épreuve, 
t» car elle a guéri de la péripneumonie M. l’Em- 
« peigne , maître Cordonnier, à Mons , & de la 
«diarrhée M. Couture, Marchand Tailleur, 
«ruedelaMagdeiaine, à Bruxelles. Ne croyez 
« point, au refte, que je veuille vous la vendre ; 
«non. Meilleurs, je ne la vends point; mais 
« je la donne ; je fuis penlionné de plufieurs 
« Puilîances de l’Europe pour en faire la diftri- 
« bution gratis, & j’en ferai préfent à tous ceux 
« qui achèteront ma chanfon. « 

Après ce beau difcours, je me mis à chan¬ 
ter avec un air d’indifférence, comme li j’eulfe 
été là pour leurs menus plaifirs, & fans aucun 
intérêt; mais aulïi-tôt, chacun me tendit les 
bras en me donnant deux fous. Ceux qui arri- 
voient dans ce moment fur la place, voyant 
tant de monde s’empreffer autour de moi, 
venoient augmenter la foule par curiofité. 


i86 Les petites Aventures 

quand ils avoient appris le fujet de cet empref- 
fement, ils fendoient eux-mêmes la preffe pour 
êtrefervisà leur tour. On fe battoit pour arriver 
jufqu’à moi, parce qu’on craignoit que bientôt 
il ne reftâc plus rien dans ma calfette, & que 
chacun vouloit profiter de ma libéralité. Quand 
j’eus donné toute ma poudre, & vendu mes 
chanfons, il refta plus de cent Payfans qui 
n'ayant pu fe procurer de ma drogue, me fui- 
virent jufqu’à ma porte, & je fus obligé d’aller 
bien vite piler quelques vieilles affiettes pour 
avoir de quoi les fatisfaire, 

Voilà, mon cher Le&eur, les Hifloires ou 
les Romans que j’entendis de la bouche même 
de ceux qui en étoient les héros. Si j’aVois voulu 
intervertir l’ordre des évènemens, j’aurois pu 
vous faire quelque récit plus agréable, en 
mettant fous vos yeux des hommes d’une trempe 
bien différente; mais le détail dans lequel je 
viens d’entrer, peut vous être utile dans l’oc- 
calion, & reflembier par là à quelques femences 
dont les racines font un peu amères, mais donc 
les fruits font délicieux. 

Ne croyez pas cependant qu’il faille juger 
de tous les aùtres faifeurs de tours d’après ceux 
dont je viens de parler. Il n’y a point de règle 
fans exception, & je ne vois que la prévention 


de Jérome Sharp . 187 

&l’enthonfîafme qui puiffent dire, en parlant des 
gens d’une contrée ou d’une certaine profeffion, 
abuno difceomnes. On voit quelquefois desper- 
fonnes d’une cîaffe inférieure, qui, par leurs 
talens,leur probité & leur fenfibilité, honorent 
leur état, tandis qu’un faquin v qui les méprife, 
déshonore fouvent le lien. Jean-Jacques Rouf- 
feau a gagné fa vie pendant quelque temps, 
ù faire voir une fontaine de Héron, & les ver¬ 
tus de l’Auteur d’Emile n’ont jamais été mifes 
en queftion. On voit quelquefois dans le monde 
des gens qui femblent ne s’être enrichis aux: 
dépens du pauvre que pour avoir le droit de 
l’infulter par leur fafte & leur orgueil; mais 
j’ai connu le Directeur d’un petit fpeétacle, qui 
fembloit au contraire n’avoir fait fortune aux 
dépens des riches que pour avoir le bonheur de 
diftribuer fon bénéfice aux indigens. Sa bien- 
faifance le rendoit d’autant plus recommandable, 
qu’il croyoit ne faire que fon devoir. De pareils 
hommes feront fans doute eftimés partout où 
l’on compte la vertu pour quelque chofe; mais 
il y en a plufieurs, qui, fans être bienfaifans, 
ne font pas moins eftimables, parce qu’étant dé¬ 
nués de moyens, ils n’ont que des défirs impuif- 
fans ; la fortune pourroit bien donner de l’éclat 
à leur mérite; mais ils n’en font pas moins 
grands pour être vertueux dans l’obfcurité. 


i88 Les petites Aventures 

Tel était un Mécanicien que j’ai vu confondu 
dans la foule, comme un diamant dans un fu¬ 
mier ; autant les autres fe faifoient remarquer par 
la pétulance & la prétention, autant il étoit re¬ 
marquable par fa douceur & fa modeftie. J’ai 
fu depuis peu qu’il avoir autrefois joué un certain 
rôle dans le monde, mais qu’ayant eu du mérite 
fans oftentation, & des talens fans intrigue,il 
avoit été abandonné de fes proteéleurs & culbuté 
par la calomnie. Ses mœurs pacifiques ayant 
rendu fes ennemis plus entreprenans, il avoit été 
obligé de quitter un état où il falloit être conti¬ 
nuellement fur la défenfive; cependant il étoit 
fort brave, car on doit donner ce nom à tous 
ceux qui ne cherchent querelle à perfonne. Son 
goût pour les voyages & fon averfion pour les 
difputes, lui avoient fait adopter un genre de 
vie, où il trouvoitdes confrères qui lui parloient 
quelquefois d’un ton brufque, mais qui ne pen- 
foient jamais à i’embraffer pour le trahir. On 
n’avoit pas befôin de favoir fon hiftoire pour 
Peftimer ; car le fon de fa voix alloit jufqu’au 
cœur, & la beauté de fon ame étoit peinte dans 
fes yeux. On ne l’avoit jamais vu refufer un 
fervice pécuniaire, excepté quand il y étoit forcé 
par Pimpoffibilité ; il faifoit voir fes mécaniques 
gratis, & ne trouvoit fon bénéfice que lorfqu’ii 
avoit occafion de les vendre. Quelques uns de 


de Jérome Sharp . 189 

fes ouvrages n’étoient, à proprement parler, 
que des joujoux poùr amufer l’enfance; mais il y 
en avoit d’autres, qui pouvoient contribuer à 
enrichir un cabinet de curiofités, comme celui 
que je vais décrire, & dont il n’etoit point l’in¬ 
venteur (1); fig- 5. 



Quatre tuyaux de verre, difpofés en colonna¬ 
de, & furmontés d’un fronton, repréfentent le 
frontifpiee d’un palais. Ces colonnes tranfpa- 
rentes & remplies d’eau, laiffent apercevoir 
de petites figures de cire qui nagent dans l’inté- 


i°. Le véritable inventeur de cette pièce eft M. le Cheval 
lier de Trouville, avantageufement connu par fes belles dé¬ 
couvertes en Hydraulique. 




























190 Les petites Aventures 

rieur, & dont deux montent & defcendent alter* 
nativement, tandis que les deux autres ont le 
mouvement contraire, & le tout fans aiman, 
fans roue, & fans levier. Voici en deux mots, 
par quel moyen on exécute cette petite mer¬ 
veille;^. 6 . 

, Intelligenti pauca. 



Au pointé, eft un baflîn caché dans le corps 
du bâtiment, les quatre colonnes ne font qu'un 
feul & même tuyau de verre, recourbé comme 
le repréfente la figure; c’eft, à proprement par¬ 
ler, un fyphon par où l’eau s’écoule du baffin A 
au baffin F, qui eft pareillement caché dans le 
corps du bâtiment. 

L’eau ne peut ainfi pafler d’un baffin à l’autre, 
fans defcendre par la première colonne B, & 
monter par la fécondé C , pour redefcendre eut 




















de Jerome Sharp . 191 

fuite par la troifième D, & remonter par la qua¬ 
trième E; mais, comme on ne voit pas alors 
l’eau fe remuer, fi elle eft bien claire, les figures 
font entraînées par le courant, & ont des mou* 
vemens oppofés, dont on n’aperçoit pas la caufe. 
Ces mouvemens cefferoient bientôt, quoique 
l’eau continuât de couler, parce que les figures 
étant parvenues aux extrémités fupérieures ou 
inférieures des colonnes, font trop grofîes & 
trop longues pour fuivre le courant dans les 
contours du tuyau (où l’on peut d’ailleurs po- 
fer un diaphragme pour empêcher les figures de 
pafler); mais l’eau ceffant un inftant de couler 
rapidement , par le moyen que nous indiquerons 
ci-deflous, les figures reçoivent par leur gravité 
ou légèreté fpécifique, un mouvement oppofé â 
celui qu’elles a voient auparavant, car la première 
qui étoit defcendue dans la colonne B, remonte 
d’elle-même quand i’eau s’arrête, parce qu’ayant 
à fa tête un petit morceau de liège, elle tend à 
furnager : la fécondé, au contraire, qui étoit 
montée dans la colonne C, defcend quand l’eau 
eft immobile, parce qu’ayant à fes pieds une 
épingle de fer, fa gravité l’entraîne vers le fond ; 
la troifième & la quatrième font comme la pre¬ 
mière & la fécondé, par la même raifon. 

Mais fi, un inftant après, l’eau continue de 
couler avec rapidité, elles quitteront encore 


IÇZ Les petites Aventures 

leur place, étant entraînées par le courant, pouf 
la reprendre enfuite, quand l’eau s’arrêtera ou 
lorfqu’elle coulera très-lentement. Tout le fecret 
fe réduit donc, à préfent, à faire que l’eau 
coule & s’arrête alternativement. Voici le moyen 
que l’on employé pour produire cette intermit¬ 
tence. 

L’eau ne coule dubaffin A au baffin F, que 
parce que ce dernier eft plus bas; fi donc, on 
fait celui-ci affez petit pour qu’il fe remplifle en 
peu de temps, l’eau s’y trouvant bientôt élevée 
prefque à la même hauteur que dans le baffin 
A, ne pourra plus couler que très-lentement; 
voilà donc le courant arrêté pour un inftant; 
mais fi le baffin Ffe vide enfin tout à coup dans 
tin autre H t qui fera encore plus bas, fon eau 
defcendra par ce moyen, & permettra à celle 
du baffih A de couler encore rapidement. Or, 
quand Peau eft enfin parvenue à une certaine 
hauteur, ce baffin F fe vide réellement tout à 
coup, à l’aide du fyphon F, H; par ce moyen, 
l’écoulement rapide & fon interruption, auront 
lieu alternativement jufqu’à ce que le premier 
baffin foit entièrement vide. Qui poteft capere t 
captai 


Chapitre 


de Jéromê Sharp» 


m 

- g-» 

Chapitre VI. 

Converfation avec des Militaires Philofophes dani 
le Coche d'Auxerre. Expériences Phyfiques far 
la Ré fraction de la Lumière, & fur le Mouvé 
ment compojé . Joli Problème d’Architecture * 
Tour d’Efcroquerie joué à Monfieur Boniface i 
à Fontainebleau, par deux Chevaliers d’induf- 
trie, fur une Récréation mathématique . Rencontré 
au village d’EJfonne , de quelques Goguenards 
de Paris, qui myftiftoient deux Marchands de 
Vin ; le myflificateur eft myftifiè à fin tour < 
Jérome Sharp fait des paris à coup sûr ,* il en - 
feigne l’art d’attraper fans courir, & après avoir 
prouvé que les plus inflruits ne font pas ceux 
qui pofsèdent les plus grandes bibliothèques, il 
jette un coup-d’ceil rapide fur les divers genres dé 
charlatanifmes dont il n’a pas encore parlé* 

]SFou$ prîmes le coche d'eau pouf aller à 
Paris; mais cette barque ne me parut pas auflï 
commode que je me l’étois imaginé ; j’avois ef* 
péré d’y trouver autant de commodités que 
dans un vaifleau Marchand, & autant de pro* 
prêté que dans les chaloupes qui fervent aux 
Dames de Marfeille pour aller faire des pro¬ 
menades fur mer ; j’avois cru pareillement 

N 







194 Les petites Aventures 

4 -, 

que le courant de l’Yonne & de la Seine nous 
conduiroit rapidement jufqu’au féjour enchan¬ 
teur de Pinduftrie & de la politeffe ; mais en 
cela je m’étois bercé, comme à d’autres égards, 
d’une vaine efpérance. En entrant dans le co¬ 
che , je ne trouvai pour m’affeoir, que des tas 
de meubles & de marchandifes, & pour com¬ 
pagnie, que des Savoyards, des Recrues & 
des Nourrices; il y avoit tant de monde & une 
fi grande quantité de paquets, que par-tout où 
les eaux étoient un peu baffes, on étoit obligé 
de mettre quelques voyageurs à terre pour al¬ 
léger la voiture, tandis que d’autres entroient 
dans l’eau pour pouffer par-derrière. Ce défa- 
grément n’étoit pas le feul qu’éprouvoient tous 
ceux qui étoient un peu preffés d’arriver à Paris ; 
car on effuyoit auflî d’autres retardemens près 
des villages, où le Patron & les Bateliers étoient 
retenus à chaque inftant, foit pour dépofer des 
marchandifes, foit pour en embarquer de nou¬ 
velles. L’ennui qui nous accabloit n’étoit dimi¬ 
nué en aucune manière, ni par les difcours des 
Recrues, ni par les chanfons poiffardes que nous 
étions obligés d’entendre : je commençois à me 
repentir de n’avoir pas continué ma route à pied, 
& j’enviois le fort de ceux à qui la fortune 
permet de prendre des chevaux de relais, lor£ 
que trois Officiers qui couroient la polie furent 


de Jérome Sharp* Î9I 

tehVerfés dans leur voiture par une charrette* 
à quelques pas de la rivière. Une de leurs roues 
S’étant brifée dans un lieu où il n’y avoit pas 
de charron qui pût en fournir une autre, cet 
accident les obligea de s’embarquer fur notre 
coche, avec les débris de leur voiture, & tandis 
qu’ils fe plaignoient de la dure néceflité où ils 
fe trouvoient réduits, je me félicitois intérieu¬ 
rement de ce qu’il nous arrivoit bonne compa¬ 
gnie. Je ne me trompai point dans fopinion 
que je conçus d’eux, par la manière libre, mais 
honnête, dont ils fe préfentèrent; ce n’étoit 
point de ces fanfarons qui fe croyent obligés 
de faire à chaque inftant une vaine parade de 
leur bravoure, & qui font bien aifes d’en être 
quittes pour cette démonftration; ce n’étoitpas 
non plus de ces Guerriers fauvages & farouches* 
du temps des Gaulois, qui fembloient n’être 
devenus les protefteurs de la Nation que pouf 
avoir le droit d’en être les oppreffeurs; grâce 
aux Dames Françoifes qui ont poli les mœurs 
de nos Militaires, on trouve rarement aujour¬ 
d’hui le vrai courage fans qu’il foit accompa¬ 
gné de la douceur & de l’amabilité; mais les 
compagnons de voyage que le hafard nous 
envoyoit, n’étoient pas tout fimplement d’ai¬ 
mables Officiers ; c’étoient des Militaires Phi- 
lofophes, parlant à tout le monde, ne fe fa* 

N ij 


Les petites Aventures 

miliarifantavecperfonne,& fachant tenir leur 
rang fans fierté ; ils avoient affez de mérite pour 
pouvoir fe montrer de près, fans qu’on ceffât 
de les eftimer, & ils n’avoient pas befoin d’ob- 
ferver à la rigueur cette étiquette, qui femble 
n’être autre chofe qu’une barrière élevée par 
des fots pour empêcher le mérite de parvenir 
jufqu’à eux, & de les voir tels qu’ils font. Lçin 
de parler continuellement de leur métier, com¬ 
me font les pédans, & de garder un profond 
filence comme ceux qui, privés de la faculté de 
penfer, fe trouvent réduits à l’état de pure vé¬ 
gétation , ils changèrent de propos fi fouvent 
que l’occafion s’en préfent,a, & parlèrent chacun 
à leur tour, dans les différentes queftions qui 
furent agitées en fait de Politique, de Littéra¬ 
ture^ même de Phyfique & de Géométrie. Les 
réflexions furent tantôt légères & tantôt profon¬ 
des, félon i’occafion, mais il n’y eut ni réponfe 
fatyrique ni répliqué mordante ; la difpute s’é¬ 
chauffa peu à peu, mais fans aigreur, & fe ter¬ 
mina en me laiflànt dans l’incertitude fur ce que 
je devois admirer davantage, ou Padreffe du 
vaincu qui avoit préfenté une mauvaife caufe 
fous le plus beau jour, ou la politefle du vain¬ 
queur qui avoit la modefliede vouloir cacher 
fa viéloire, & de ne jamais s’en prévaloir. Il fe- 
X oit peut-être trop long de donner ici le dé- 


de Jérome Sharp . 197 

tail de la converfation que j’eus avec ces Mef- 
ficurs,&dans laquelle nous eûmes le plaifirde 
nous infpirer une eftime réciproque; mais je 
crois pouvoir rapporter ici deux petites expé¬ 
riences Phyfiques, dont je les rendis témoins, 
& qui parurent leur faire le plus grand plài- 
fir. Ils avoient eu la bonté de m’expliquer com¬ 
ment un boulet de canon décrit une parabole, & 
par quel art, avec la même quantité de pou¬ 
dre, & en donnant au mortier différens de¬ 
grés d’inclinaifon, on peut cependant faire 
parvenir une bombe toujours au même but ; 
quelques inftans après, nous remarquâmes le 
mouvement apparent du rivage, qui fembloit 
remonter dans tous les endroits où la barque 
defcendoit un peu plus vite quand elle étoit 
entraînée par la rapidité du courant; cette illu- 
fton d’optique nous fournit l’occafion de parler 
du mouvement apparent du foleil, produit par 
celui de la terre, en fens contraire. Un de ces 
Meilleurs, qui n’étoit pas auffi inftruit en fait 
d’Aftronomie, que fur le jet des bombes, ou 
qui peut-être n’avoit d’autre but que de favoir 
jufqu’à quel point j’étois inftruit moi-même, 
me propofa quelques difficultés fur le fyftème de 
Copernic, & me dit, entre autres objeélions, 
que fi la terre tournoit avec la vîteffe qu’on 
lui fuppofe, & qui doit être bien plus grande 

3 S üj 


198 Les petïtej Aventures 

que celle d’un boulet de canon, les oifeaux 
qui s’élèvent pour planer dans l’air, fans que 
la terre cefle de tourner, devroient la voir fuir 
au deflous d’eux, & ne pourroient plus retrou¬ 
ver leur nid. Cette objection paroiffoit être d’au¬ 
tant plus naturelle & viâorieufe, que je con¬ 
vins d’abord de l’avoir lue dans les Ouvrages 
dufavant AftronomeTycho-Brahé, qui la pro- 
pofa comme une des principales, contre le mou¬ 
vement de la terre*, mais il fut très-furpris* 
quand je lui dis, que quand même l’atmofphère 
ne tournerait point avec notre globe (ce qui 
fait que les oifeaux fuivent le mouvement de 
la terre fans s’en apercevoir >, ils devroient en¬ 
core retrouver leur nid (du moins, quand ils 
ne s’élèvent que pour un infiant), parce qu’ils 
auraient un mouvement commun avec la terre 
à caufe de l’impulfion qu’ils en auroient reçue 
avant de s’élever en l’air. Pour lui prouver ce 
paradoxe, je grimpai au haut du mât de no¬ 
tre barque ; là, je me fervis d’une perche pour 
tenir mon chapeau élevé à fix pieds au delfus 
de moi, & dans un inftant.où la barque avan* 
çoit rapidement, je demandai à ces Meilleurs, 
dans quel endroit ils croyoient que tomberait 
mon chapeau lorfque je le lailferois s’échap¬ 
per ; ils me répondirent 'unanimement, qu’il 
devoit tomber dans l’eau, à caufe que, pen- 


de Jérome Sharp . 199 

dant fa chute, la barque, en avançant, le laiffe- 
roit en arrière : Meilleurs, leur répondis-je, 
vous allez voir le contraire ; un inftant après, 
je fecouai la perche, & le chapeau qui tenoit 
à peine, tomba au pied du mât ; n’en foyez pas 
furpris, leur dis'-je; le chapeau a voit un mouve¬ 
ment commuiravec la barque, avant que je 
fecouaffe la perche, & ce mouvement l’a ac¬ 
compagné dans fa chute, de forte qu’au lieu 
de defcendre perpendiculairement à l’horizoîi 
comme il l’a paru à vos yeux, il a décrit une 
ligne oblique, comme vous l’auriez vu, fi vous 
euffiez été fur le rivage. Pour compléter ma 
réponfe, quand je fus defcendu du haut du mât, 
je leur fis la figure que voici (Jrg. 7), & j’ajou* 
tai ce qui fuit. 



Quand le chapeau commence de tomber au 
bout du mât-E, A, ilfe trouve pouffé vertica¬ 
lement vers le point par fa gravité, & hori- 

N iv 











2.00 Les petites Aventures 

æontalement vers le point B, par Pimpulfion 
qu’il avoit reçue du mât, avant de tomber. Ne 
pouvant obéir entièrement à ces deux impul- 
lions différentes, il prend une direction moyen¬ 
ne, & décrit la petite diagonale A, D ; par ce 
moyen, il accompagne le mât, qui, après le pré’* 
mier inftant, n’eft plus à la même place, & fe 
trouve repréfenté par la ligne B 1 1 . Par la même 
raifon, le chapeau doit fe trouver au point F 
après le fécond inftant, & au point G après le 
troifième ; il termine donc fa chute au pied du 
mât, U t G femble l’avoir parcouru perpen¬ 
diculairement à l’horizon, quoique dans la réa¬ 
lité & aux yeux d’un homme qui auroitété fur 
le rivage, il ait dû parcourir la grande diago¬ 
nale, A, G, Nous n’avons pas aperçu la direc¬ 
tion horizontale du chapeau, parce que nous 
avions nous-mêmes ce même mouvement, & 
cette loi, qui Semble purement Phyfique, fe 
trouve auffi dans le moral; car, lorfqu’un homme 
fuit le mouvement de fes pallions, félon leur 
degré de force & de combinaifon, fes mœurs 
ne deviennent choquantes que pour ceux qui 
n’ont pas les pareilles. 

Ces Meilleurs furent fi fatisfaits de mon ex¬ 
plication, & furtout de mon expérience à la¬ 
quelle il n’y avoit rien à répliquer, qu’ils me 
prièrent de leur faire entendre un phénomène 


2L0I 


de Jérome Sharp . 

dont ils avoient fouvent entendu parler, mais 
dont ils ne connoiffoient pas bien la caufe. Com¬ 
ment eft-il poflible, me dirent-ils, qu’on aper¬ 
çoive lefoleil le matin, avant même qu’il Toit 
au deflus de l’horizon, & lç foir un inftant après 
qu’il eft couché 

Ceci, leur répondis-je, demanderoit une très- 
longue explication, mais pour vous faire en¬ 
trevoir la caufe de ce phénomène, il me fuffira 
de vous dire, i°, qu’en général nous ne voyons 
un objet, que parce qu’il nous envoyé directe¬ 
ment des rayons de lumière; 2°, que fi cepen¬ 
dant ces rayons parviennent à notre œil par une 
route détournée, comme quand ils font réflé¬ 
chis par une glace, nous pouvons encore voir 
l’image de cet objet, & c’eft ainfi qu’à l’aide d’un 
miroir, nous pouvons voir en face un homme 
qui eft à côté de nous, quoiqu’il ne fe préfente 
directement à nos yeux que de profil; 3 0 , que 
les rayons qui viennent peindre un objet fur 
notre rétine, peuvent changer de route, & dé¬ 
crire une ligne courbe ou brifée en paffant dans 
l’air, dans l’eau ou à travers un verre ; & dans 
ce cas, nous pouvons apercevoir l’objet, quoi¬ 
qu’il y ait un obftacle intermédiaire qui em¬ 
pêche les rayons d’aller directement jufqu’à nos 
yeux. 

Pour faire entendre cette dernière propofition, 


ici Les petites Aventures 

je mis une pièce de douze fous dans unvafe, 
que je plaçai enfuite à Une hauteur convenable, 
pour que fes bords puflenc empêcher de voir 
îa pièce; enfuite je verfai de l’eau dans le vafe, 
& la pièce parut aufli-tôt au point B; fig. 8 . 



Il vous femble, leur dis-je, que la pièce efl 
au point B, & cependant elle eft au point A, 
parce que les rayons fortant de l’eau pour entrer 
dans l’air, changent de route au point C, pour 
aller à votre œilD, par la ligne brifée D, C, A; 
mais l’œil accoutumé à voir les objets au bout 
d’une ligne droite, ne peut apercevoir ici la pièce, 
qu’au bout de la ligne D,C, B , &c. C’eft par la 
même raifon que quand le foleil eft fur le point 
de fe lever, fes rayons entrant dans Patmofphè- 
re, changent de direétion, & nous le font voir 
au deffus de l’horizon, quoiqu’il foit au def- 
fous. 

En terminant mes obfervations fur la réfrac¬ 
tion de la lumière, je fis une autre petite expé¬ 
rience qui eft très-vulgaire, mais dont je vais 










J, 

de Jérome Sharp. 2.03 

dire un mot en faveur de ceux qui ne la con- 
noiffent point. 

Je verfai de l’eau jufqu’à moitié, dans un 
verre, oùj’avois mis un petit écu,& je le cou¬ 
vris d’une afliette; fig. 3. 



Renverfant enfuite l’aflîette & le verre, je de¬ 
mandai combien on vouloit donner de ce qui 
étoit dedans. Piufieurs perfonnes qui ne con- 
noiffoient pas l’expérience, offrirent neuf livres, 
parce qu’ils croyoient voir un écu de fix francs 
avec un petit écu; mais en foulevant le verre 
pour faire fortir l’eau, je leur fis voir qu’il n’y 
avoit réellement que trois livres; c’eft ainfi, 
leur dis-je, que certains protecteurs font fou- 
vent apercevoir dans l’avenir, à travers des 
promefles emphatiques, une riche perfpe&ive 
qui fe réduit à peu de chofe quand il faut venir 
au fait & faire ceflér l’illufion. 

Nous parlâmes enfuite de l’applatiffement de 
la terre vers les pôles, & de la.différence des 









2.04 Les petites Aventures 

fyfièmes fur les forces vives, mais ces difcuffions 
qui dans ce moment étoient très-agréables pour 
la compagnie, pourroient bien ne pas l’être à 
mes Lefteurs, c’efi: pourquoi je vais continuer 
le récit de mes petites aventures. 

Me voyant dévoué à l’ennui, lorfque ces 
Meilleurs fortirent du coche pour faire raccom¬ 
moder leur voiture, à Sens, & continuer leur 
route en pofte, je propofai à M. Boniface de 
continuer la nôtre à pied, & aufli-tôt qu’il y 
eut acquiefcé, nous éprouvâmes que, quand on 
entreprend un voyage par une voiture lourde 
& ennuyeufe, il eft prudent de ne pas payer 
d’avance pour toute la route ; car on ne voulut 
nous rendre aucune partie de la fomme que nous 
avions donnée pour aller jufqu’à Paris ; tandis 
que d’autres plus fages que nous, & qui n’a voient 
payé que pour aller à Joigni, à Sens, ou à Mon- 
tereau, étoient libres de continuer en payant le 
furplus, ou de s’en aller fans rien perdre, 

M. Boniface ne fut pas le feu? de mon avis, 
lorfqu’il aima mieux fe fatiguer fur le grand 
chemin que de s’ennuyer dans une voiture qui 
n'alîoit fouvent qu’à pas de tortue, & dans 
laquelle il falloit encore paffer deux jours & 
deux nuits. Deux femmes d’une figure intéref- 
fante nous fui virent, en nous priant fort hon¬ 
nêtement, de vouloir bien les protéger fur le 


de Jérome Sharp . 2.0 5 

grand chemin contre les infultes des poliffons 
qu’elles pourroient rencontrer; elles nous ap¬ 
prirent qu’elles alloient trouver un de leurs 
coufins, à Fontainebleau, pour aller enfuite 
avec lui jufqu’à Saint-Germaiiven-Laye, où 
une vieille tante qui étoit malade, demandoit 
à les voir pour faire fon teftament en leur fa¬ 
veur. Quoiqu’il n’y eût rien d’invraifemblable 
dans ce difcours, j’y foupçonnai quelque men- 
fonge, lorfque je reconnus ces femmes pour 
deux de celles qui s’étoient trouvées avec nous, 
à Auxerre, dans la compagnie des Banquijies; 
je leur en témoignai ma furprife; mais une 
d’elles me répondit, que le hafard les avoit 
conduites comme nous dans cette gargote, & 
qu’elles étoient auffi contentes que nous de 
n’être plus en fi mauvaife compagnie. Nous 
femmes encore filles, continua-t-elle, & fi la 
fucceffion que nous attendons nous met en état 
de nous marier félon nos défirs,nous efpérons 
bien que ce ne fera pas avec des efcamoteurs. 
Alors je me félicitai de ce que je pouvois faire 
connoiflance avec deux perfonnes fort aimables, 
que la misère aftuelle obligeoit de voyager à 
pied feus ma proteftion, mais que la fortune 
pourroit bientôt mettre en état de me devenir 
utiles dans les environs de Paris. En conféquen- 
ce, je leur fi? tout bonnement ma cour fan$ 


io6 Les petites Aventures , 

témoigner plus d’affe&ion à l’une qu’à l’autre* 
crainte d’exciter la jaloufie. Elles fe montrèrent 
affez difficiles pour me faire entendre qu’elles 
n’étoient pas accoutumées à laifler prendre la 
moindre des libertés; mais en même temps » 
elles parurent affez indulgentes pour me laif- 
fer concevoir quelques efpérances ; cependant 
nous avancions, enchantant ; je faifois tous mes 
efforts pour leur plaire, & je ne manquai pas 
de raconter comment j’avois gagné vingt«cinq 
louis & une montre d’or, chez un Seigneur du 
Dauphiné *, de leur côté, elles me chantèrent les 
louanges de leur coufin, & firent en même temps 
mon éloge, en me difant combien il feroitfatis- 
fait de lier amitié avec un homme comme moi. 

A peu de diftancede Villeneuve-la*Guyare, 
nous trouvâmes un petit pont caffé, fur un 
ruiffeau, affez étroit pour qu’un homme pût 
le franchir fans être un grand fauteur, mais 
trop large pour qu’une femme pût en faire au¬ 
tant. Les voyageurs avoient formé à travers 
les champs, un fentier qui conduifoit par un 
long détour à un endroit où le ruiffeau étoit 
guéable; mais ayant fuivi ce fentier, nous ne 
trouvâmes qu’un torrent qu’on pouvoit à la 
vérité paffer à cheval ou en voiture, mais dont 
l’eau étoit fi froide & fi rapide qu’il n’étoit guère 
poflible de paffer à pied j alors nous fuivîmea 


de Jerome Sharp . 207 

le ruiffeau pour chercher un paffage moins dif¬ 
ficile & moins dangereux, & nous étions déjà 
réduits à rebrouffer chemin, lorfque nous trou¬ 
vâmes un tas de planches qui nous mit la joie 
au cœur, parce que nous efpérions de pouvoir 
en faire une efpèce dé pont; cependant, quand 
nous voulûmes effayer de les pofer en travers 
fur le ruiffeau, elles fe trouvèrent un peu trop 
courtes pour être bien appuyées fur les bords. 
Alors j’employai un petit expédient qui prouve 
que les connoiffances qui font en apparence les 
plus futiles, peuvent devenir intéreffantes lorf- 
qu’on en fait une heureufe application. 

Je me rappelai une petite Récréation mathé¬ 
matique , dans laquelle on propofedeconftruire 
un colombier fur trois piliers, en employant des 
folives affez courtes, pour qu’elles ne puiflènt 
pas aller d’un pilier à l’autre ; effet dont on dé¬ 
montre la poflibilité en arrangeant trois couteaux 
fur trois verres, de la manière que voici \pg. io t 









2. o 8 Les petites Aventures 

Profitant de cette idée, je penfai à faire un 
pont , par un moyen femblable. En conféquence, 
je plaçai en l’air fur le bord du ruiffeau, deux 
planches auxquelles je donnai un point d’appui 
avec trois harts attachées à un arbre, & je priai 
M. Boniface de s’affeoir à une des extrémités, 
pour maintenir l’équilibre; fig. il. 



Enfuite, je jetai cinq planches fur l’autre ri¬ 
ve, & ayant pris l’élan, je franchis le ruiffeau, 
au rifque de me donner une entorfe. 

Quand je fus de l’autre côté, je pofai une troi- 
lième planche, qui fe trouva foutenue d’une part 
fur les deux premières, & de l’autre fur le bord 
du ruiffeau. Voyla figure tz. 


Après 


































40 $ 



Après cela, j’entrelaçai une quatrième plan» 
che avec les trois premières, & par ce moyen, 
elles formèrent un feul & même corps affez fo¬ 
nde, pour que les harts n’euflent plus aucun 
poids à foutenir. Enfin, je pofai en travers plu- 
fieurs autres planches, que j’attachai en cer¬ 
tains endroits avec une double ficelle, pour les 
empêcher de fe déranger. 



















































no Les petites Aventures 

Je n’employai qu’une demi-heure à la conf- 
truétiondece pont. Quand ii fut fini, nos deux 
jeunes compagnes n’y pafsèrent qu’en trem¬ 
blant, mais elles ne purent s’empêcher d’admirer 
mon induftrie, en me répétant à chaque inftant, 
que leur coufin étant un homme d’efprit, feroit 
très-flatté de faire connoiflance avec moi. 

Mefdemoifelles,.leur répondis-je, l’amitié 
de votre coufin fera pour moi très-flatteufe, fi 
elle peut me fervir à me procurer la vôtre. -—Que 
feriez-vous de l’amitié d’une Payfanne ,meditla 
plus jolie, il vous faut une femme qui fâche dan- 
fer,chanter, & jouer de l’éventail; mais une Villa- 
\ geoifenefaitautrechofequ’aimertendrementfon 
mari, & prendre foin defon ménage. Cette fcien- 
ce, lui dis-je, en vaut bien une autre, & bien des 
femmes de la ville auroient befoin de l’apprendre. 

Alors, elle fit fur les habitans des villes, des 
réflexions trop fines & trop judicieufes pour 
me laifler croire qu’elle avoit toujours demeuré 
à la campagne, & tout en converfant de cette 
manière, nous arrivâmes à Fontainebleau. 

Le coufin que nous rencontrâmes , en arri¬ 
vant, me fit quelques complimens, d’après l’é¬ 
loge que fes aimables parentes lui firent de 
moi. Il nous conduifit à une auberge qu’il avoit 
choifie pour y pafler deux jours avec fes cou- 
fines, en attendant qu’il y eût terminé des Affaires 


lit 


de Jérome Sharp. 

de la plus grande importance. Il me dit qu’il 
connoiffoit beaucoup de monde à Paris, & qu’il 
pourroit m’y procurer le moyen de parvenir; 
il ajouta qu’il regarderoit fa coufine l’aînée i 
comme très-heureufe, fi la fortune dont elle 
fcîloit jouir pouvoit la mettre à même de choifif 
un galant homme pour fon mari. Là deffus* 
nous nous mîmes à table ; mais le fouper étoit à 
peine commencé, qu’un étranger vint nous prier 
de l’admettre à notre compagnie* C’étoit une 
efpèce de fou, richement couvert, qui écorchoit 
le François; il nous dit en langage Savoyard, que 
fon père l’avoit envoyé à Lyon pour y recevoir 
le montant d’une lettre-de-change, & qu*aprês 
l’avoir reçu , il a voit pris la route de Paris au lieu 
de celle de Chambéry, pour aller pafler agréa¬ 
blement une quinzaine de jours de fa jeunefle i 
cependant, ajouta-t-il, mon bon homme depaïrèfera 
pas content de ça, mais attendrai qu’il eft mort pour 
aller chercher fa réprimande. 

Il continua de parler fur le même ton, en 
affeftant de dire plufieurs fois que les François 
étoient auffi dénués d’efprit que d’argent, & 
qu’il falloit aller en Savoie pouf voir des gens 
fiches, & de bons lurons. 

Vous êtes donc bien riche vous-même, lui dit 
lecoufin, pour nous regarder tous comme des 
tniférables. 

O ij 


11% 


Les petites Aventures 

Il répondit, en tirant un gros étui de fa poche, 
qu’il étoit le plus pauvre de la Savoie, mais qu’ii 
tenoit dans fa main un rouleau de cinquante 
doubles louis. 

Alors, je lui dis qu’il étoit un imprudent, 
de montrer ainfi fon or à des hommes qu’il ne 
connoifloit point, & que, s’il continuoit fes 
fanfaronades, il pourroit tôt ou tard rencontrer 
des gens mal intentionnés, qui lui joueroient 
quelque mauvais tour. 

Il répliqua qu’ii avoit toute confiance en nous, 
parce qu’il croyoit voir fur notre phyfionomie, 
que nous n’avions pas plusdemauvaife intention 
que d’efprit, & plus d’efprit que d’argent. 

Piqué de cette impertinence, je lui dis qu’on 
pourroit bien avoir autant d’argent que lui, mais 
qu’on fe garderoit bien de le faire voir; quant 
ài’éfprit, lui dis-je, je crois que je peux vous 
en vendre. 

Me fereiplaifîr, dit le Savoyard, vendes moi- 
7^en, tant feulement pour deux louis . 

Dans ce moment, nous étions au deffert, & 
je mis un macaron fous chacun de nos cha¬ 
peaux, en difant: je parie de manger ces trois 
macarons, & de les faire trouver un inftant 
après, tous enfemble, fous celui des trois cha¬ 
peaux que vous voudrez. 

Impofiïble, dit le Savoyard d’un ton de me- 


de Jérome Sharp. 213 

pris, & je parie un bouton de mon habit contre 
deux louis, que vous fere\pas ça. 

Je n’ai rien à parier, lui dis-je, contre un 
de vos boutons, & je ne donne pas mon efprit 
à fi bon marché. 

Quoi, dit mon homme, à fi bon marché; 
apprenez, Monfîeur le François, qu’un bouton 
de mon pays vaut autant que tout ce que vous 
avez furie corps; & donnant auffi-tôt un coup 
de couteau à un de fes boutons, il en tira un 
double louis d’or, qui lui fervoit de moule. 

Je fus auffi furpris de fon oftentation, que 
choqué de fesfottifes, & pour lui donner une 
bonne leçon de prudence & de modération, j’ac¬ 
ceptai fon pari, fans cependant exiger qu’il mît 
au jeu. Un inftant après, je pris fucceflivement 
les macarons, & je les mangeai l’un après l’au¬ 
tre, enlaiflàntles chapeaux fur la table; main¬ 
tenant, lui dis-je, fous quel des trois chapeaux 
voulez-vous que je falfe trouver les trois ma¬ 
carons *1 

Sous le mien, me répondit-il. 

Alors je pris fon chapeau, & je le mis fur 
ma tête, en difant que les trois macarons étoient 
deffous. 

Vous avez raifon,me dit-il, en me donnant 
le double louis, je ne l’aurois jamais deviné. 

Sur le refus que je fis d’accepter cet argent, 

O iij 


§,14 Les petites Aventures 

fous prétexte que j’avois parié à coup fûr, il 
me pria d’obferver que j’avois tort, en alléguant 
pour fes raifons, qu’il gagnoit plus que moi, 
puifque je lui apprenois pour une modique Com¬ 
me un tour fubtil, qui devoitlui fervirà attra¬ 
per tous les gens d’efprit de fon pays. 

Alors, je pris le double louis, & je le donnai 
à l’Aubergifte, en lui difant que ce feroit pour 
payer la dépenfe de la compagnie, tant pour ce 
jour, que pour le lendemain. 

Cependant le Savoyard continua fes imper¬ 
tinences, & propofa un pari pour me vendre 
de i’efprit à fon tour. Pour cela, il traça un 
grand carré fur la table, avec de la craie; en- 
fuite, il en prolongea les quatre côtés, comme 
dans la figure 14. 



Après cela, il tira les petites diagonales, 
çouime les lignes pon&uées de la figure 

1 / M •. 










de Jérome Sharp, ai 5 


IS 


kl 




[ f. 

S'\ 



Enfin, le tout nous préfenta une figure régu¬ 
lière de feize angles, dont huit rentrans & huit 
faillans, formés par huit lignes droites qui fe 
croifoient comme dans la figure tG. 



Il décrivit à chaque angle un petit cercle * 
dans lequel il propofa de placer un liard d'une 

O iv 



















%i 6 Les petites Aventures 

certaine manière; il faut, dit-il, avoir fept liards 
dans la main, & les pofer fucceffivement, dans 
un rond différent, de manière que quand on pofe 
un liard, il n’y ait encore rien au bout d’une des 
deux lignes qui vont aboutir à ce rond. 

Enfuite pour nous faire voir la poffibilité du 
fait, il fit lui-même le tour en faifant voltiger fa 
main très-rapidement; & en difant : il n'y a rien 
là ; je le mets là ; il n'y a rien là ; je le mets là, &c. 

J’effayai cinq à fix fois de fuite , de faire ce 
tour comme lui ; mais il me reftoit toujours deux 
ou trois liards que je ne pouvois pas pofer à un 
bout de certaines lignes, parce qu’il y en avoit 
déjà quelqu’autre à l’autre bout. Alors le Sa¬ 
voyard fortit de la falle à manger en difant que 
les François, mangeurs de macarons, n’avoient 
pas autant d’efprit que lui, & qu’il pourroitleur 
en vendre à fon tour. 

Il ne fut pas plutôt forti que le coufin me dit, 
vous avez gagné deux louis, & je vais en gagner 
autant; jugez, continua-t-il, fi je fais le tour 
qu’on nous propofe, puifque ma nourrice m’a 
bercé avec. Auffi-tôt il me fit voir effectivement, 
qu’il favoit le faire aufli bien que le Savoyard. 
Quand ce dernier fut rentré, le coufin voulut pa¬ 
rier deux louis qu’il feroit ce tour, fi on vouloir 
le répéter encore une fois devant lui; mais le 
^Bourgeois de Chambéry répondit qu’il ne mon- 


de Jérome Sharp . 217 

troit pas fon fa voir à fi bon marché, & que doré¬ 
navant il ne vouloit pas parier moi ns de dix louis. 

Vous propofezunefi forte fomme, lui dit le 
coufin, pour éluder le pari, parce que vous 
penfez que je n’ai pas autant d’argent. 

Le Savoyard répondit, que fi on vouloit 
mettre dix louis au jeu, on verroit bientôt qu’il 
n’étoit pas homme à reculer, & enfuite il fortit 
pour la fécondé fois. 

Oh Dieux ! me dit alors le coufin, fi j’avois reçu 
le montant de ma lettre-de-change, je punirois 
bien ce drôle de toutes fes impertinences. Si nous 
pouvions, ajouta-1-il, faire la fomme de dix 
louis à nous trois, nous gagnerions en un inftant 
trois louis & huit livres chacun. 

Je lui répondis, que je n’étois pas homme à 
profiter de la bêtife d’un autre, pour lui attraper 
fon argent. 

Vous avez tort, me dit M. Boniface, qui juf- 
qu’alors avoit gardé le filence ; cet homme nous 
a infultés gravement, & nous devons nous en 
venger; s’il avoit parlé de cette manière à des 
Grenadiers, on lui donneroit un coup de fabre ; 
s’il avoit infulté des Procureurs, on lui déclare- 
roit la guerre avec un exploit pour lui foutirer 
fes louis; mais nous, continua M. Boniface, 
nous qui fommes des gens d’efprit, fervons-nous 
de cette arme-là pour nous venger d’une injure. 


Xi8 Les petites Aventures 

Vous avez raifon, dit le coufin; d’ailleurs, 
cet homme eft un imbécille qui perdra fon ar¬ 
gent avec le premier gredin qu’il va rencon¬ 
trer; il vaut mieux que d’honnêtes gens comme 
nous en profitent. Il me manque cinq louis, 
ajouta-t-il, pour pouvoir en parier dix ; veuillez 
me les prêter bien vite * & je vous partagerai 
mon profit. 

M. Boniface les lui prêta en effet, ou plutôt 
ils furent de moitié pour la gageure. Quand le 
Savoyard fut rentré, le coufin paria dix louis , 
& les gagna en un clin d’œil, en faifant le tour 
avec toutes les conditions requifes. 

M. Boniface fe félicitoit de ce premier fuc- 
cès, qui me furprit d’autant plus, que je m’at- 
tendois à une querelle, ou à quelque rufe de 
la part du Savoyard ; mais il perdit fon argent 
fans rien perdre de fa gaieté, & en difant, pour 
fe confoler, qu’un homme comme lui, qui ga- 
gnoit quelquefois cinquante louis par jour, pou¬ 
voir bien perdre une fois dix louis fans pleurer. 
La fuite nous fera voir jufqu’à quel point il 
falloit ajouter foi à ces paroles ; mais, avant de 
continuer mon récit, je crois devoir donner ici 
le moyen de faire ce tour. 

En cherchant à le deviner, on ne le trouve 
pas auffi facile, qu’il paroît d’abord, parce que, 
quand une fois on a pofé le premier liard dans un 


de Jerome Sharp « 2.19 

des cercles, il faut abfoîument fuivre une cer- 
taille marche, pour pofer les autres (ans difficul¬ 
té, & fi peu qu’on s’en écarte, en pofant le fé¬ 
cond ou le troifième,il en refte toujours fur 
fept, un ou deux qu’on ne peut pofer avec la 
condition requife ; mais il faut obferver,pour la 
plus grande facilité, que la fjgure 16, compofée 
de huit lignes, pourroit être formée avec un feul 
fil, qui partant du point 1 ,fe plieroit au numéro 
1 , pour aller à l’angle 3, & de là aux points 4, 
5,6, 7 & 8, pour retourner au numéro 1 : or|, 
les points 1,2 ,3,4, &c., font ceux fur lefquels 
il faut pofer fucceffivement l’ordre des nombres ; 
mais, pour que les fpeélateurs ne s’aperçoivent 
point de cet ordre, il ne doit pas y avoir de nu¬ 
méro fur la figure, quand on fait le tour, & ifne 
faut pas que la main, en pofant les liards, fuive 
les lignes 1 ,2 ; 2 ,3 ; 3,4, &c. Le tour paroî- 
troit alors trop facile à tous les fpeélateurs; il 
faut donc, après avoir pofé le premier liard au 
point 1, porter la main au point 3, en difant : 
il n 9 y a rien ici, & enfuite la porter au point 2, 
en difant: je peux donc pofer là, & pofer le fé¬ 
cond. Du point 2, il faut porter la main au 
point 4 , en difant : il n'y a rien là, & enfuite 
au point 3, en difant : je peux donc pofer ici, & 
pofer effectivement le troifième. C’eft par ce 
moyen que l’œil de celui qui opère, peut fuivre 


210 


Les petites Aventures 

conftamment le fil que je viens d’indiquer, fans 
que cette route foit indiquée par la main qu’on 
fait voltiger à droite ou à gauche, en avant & 
en arrière, fous prétexte de montrer les lignes 
fur lefquelles on n’a encore rien pofé. 

M. Boniface étoit fi content d’avoir gagné 
quarante écus,en un inftant, qu’il devint pref- 
que aufli infolent quele Savoyard. Vous voyez, 
me dit-il, d’un air goguenard, qu’on n’a pas be- 
foin de travailler quinze jours à pofer un para¬ 
tonnerre fur un château, pour gagner prefque 
autant d’argent que vous. 

Cela eft vrai, lui répondis-je ; mais comptez- 
vous pour rien le plaitir que j’ai eu de gagner 
mon argent, par un moyen très-honnête, & de 
ne le devoir qu’à la bonne volonté de ceux à 
qui je me fuis rendu utile 1 

Des paratonnerres utiles î dit M. Boniface ; 
ils le font comme une cinquième roue à un 
carroffe. 

Cela fe peut, lui dis-je; mais de meilleurs 
juges que vous ont décidé le contraire, '& il me 
fufiït de le croire, comme eux pour la tranquil¬ 
lité de ma confcience. 

Fi de la confcience, dit M. Boniface ; à être 
fi difficile, il n’y a pas d’eau à boire ; & moi, 
je veux avoir du vin. Là deffus, il fe mit à boire 
jufqu’à perdre le peu de raifon qui lui reftoit. 


i 


/ 


de Jérome Sharp . 221 

Le Savoyard but comme lui, mais il ne perdit 
pas la tête, & propofa un nouveau jeu pour 
prendre fa revanche. Pour cela ,il coupa un mor¬ 
ceau de carton carré, en vingt petits morceaux 
triangulaires, & quand il les eut entaffés pêle- 
mêle , il défia la compagnie de les placer de nou¬ 
veau les uns à côté des autres, de manière à 
former un carré comme auparavant; chacun 
eflaya fon induftrie fur ce nouveau défi, mais ce 
fut en vaün, car on avoit toujours quelque trian¬ 
gle de plus ou de moins qu’il ne falloit pour faire 
le carré parfait. 

Tandis qu’on s’eflayoit ainfi, le Savoyard 
fortit encore une fois, en difant qu’il étoit ma¬ 
lade , & le coufin profita de Ion abfènce pour 
nous prouver qu’il pouvoir gagner ce nouveau 
pari. Je connois très*bien ce tour, dit-il,quoi¬ 
que j’aie fait femblant de l’ignorer, & alors il 
forma devant nous un carré avec tous ces 
petits triangles; mais il les brouilla auffi-tôt, 
afin que le Savoyard, qui rentroit dans cet inf- 
tant, ne foupçonnât point qu’on étoit affez 
inftruit pour lui gagner fon argent. 

J’avoue que les rufes & l’inftruétion de ce 
coufin, fous un habit de Payfan, me le firent 
regarder, dans ce moment, comme un homme 
à craindre ; le foi-difant Savoyard, qui , fous un 
habit de velours, faifoit le fot, en propofanc 


» 


in Les petites Aventures 

des tours ingénieux, & qui fortoit de temps 
en temps comme pour nous donner le temps 
de nous concerter contre lui, ne me parut pas 
auffi honnête & auffi défintéreffé qu’il auroit 
bien voulu le faire accroire. Il feroit poffibîe, 
dis-je en moi-même, que ces deux aigrefins 
fuffent d’intelligence pour nous jouer quelque 
tour de Maître Gonin, & les cinq louis que 
M. Boniface vient de gagner pourroient bien 
n’être qu’un appât pour le leurrer & le mettre 
à fec; que fait-on, ajoutai-je, fi les deux fem¬ 
mes qui nous ont amenés à cette auberge, avec 
ce prétendu coufîn, n’avoient pas prémédité 
quelque chofe contre nous Les politeffes dont 
on nous a comblés, & l’efpérance qu’on nous 
a fait concevoir de contribuer à notre fortune, 
ne font peut-être qu’une fineffe de plus. 

. Timeo danaoi & dona ferentcs» 

Je fis part à M. Boniface de mes foupçons, 
mais il me répondit que j’étois dans l’erreur, 
& que le coufin étoit un galant homme. Quant 
à vous, me dit-il, fi vous craignez les feuil¬ 
les, vous pouvez ne pas aller au bois; mais 
puifque j’ai le bonheur de trouver un fou qui 
jette l’argent par les fenêtres, je prétends être 
aflez fage pour le ramaffer. 

Un inftant après, le Savoyard défia de nou- 



de Jérome Sharp . 213 

veau toute la compagnie de faire un carré par¬ 
fait avec les petits triangles, & ajouta que cette 
fois-là il ne parieroit pas moins de cent louis. 

Je lui fisobferver qu’il commettoit une im* 
prudence*, parce que nous pouvions favoir ce 
tour auffi bien que lui, & feindre de l’ignorer 
pour lui attraper fon argent. 

Non, non, dit le Savoyard, vous pouvez 
pas favoir qa; celui qui l’a t’inventé, ne l’a z’en- 
feigné qu’à moi feul. 

Double fripon, dis-je tout bas, tu fais le 
Savoyard & l’imbécille, & tu n’es peut-être 
qu’un adroit efcroc de Paris. 

Làdeffus, on bourfilla pour parier contre lui 
lafomme de cent louis d’or. Les deux femmes 
fournirent vingt louis, M.Boniface en donna 
auffi vingt, fur lefquels il en avoit cinq de 
bénéfice, & le coufin en compta dix, en dépo- 
fant pour faire la fomme totale, une lettre-de- 
change de douze cents livres qu’on regarda 
comme de l’argent comptant. Cette affaire, à ce 
que difoit M. Boniface, étoit une fociété en 
commendite, dans laquelle chaque affocié de- 
voit retirer des profits en proportion de fa rnife ; 
mais fon entreprife n’eut pas le fuccès qu’il at- 
tendoit, car, quand le coufin eut arrangé les 
triangles, le Savoyard lui prouva qu’il n’avoit 
fait autrechofe qu’un parallélogramme oblong, 


ai4 Les petites Aventures 

i y||3H3 

au lieu de faire un carré parfait comme on en 
étoit convenu. Il fit voir qu’on pouvoit faire ce 
carré en arrangeant les triangles de cette ma¬ 
nière ; voyei la fig. 17. ( 1 ) 



Enfuite il empocha l’argent avec froideur & 
indifférence, comme fi la fomrae qu’il venoit 
de gagner n’eût été pour lui qu’une bagatelle. 
M. Bonifacebeugloit de défefpoir, & leèoufin, 
pour le confoler, lui dit: vous êtes bien heu¬ 
reux 


( 1 ) Nota . Pour pouvoir fe Tappeler cet arrangement, on 
doit confidérer cette Figure comme compofée d’un carré qui 
eft dans le milieu , & de 4 grands triangles, tels que B, C f 
D , formés d’un triangle &d’un trapèze. On peut obferver 
auffi, que ce triangle & ce trapèze placés différemment, peu¬ 
vent former un petit carré , & que par conféquent, on peut 
faire confifter ce problème à faire un grand carré avec 5 
petits , &c. 










de Jérome Sharp» 445 

feqx de ne perdre que quinze louis, tandis que 
j’en perds moi-même cinquante-cinq. 

Coquin, lui dis-je, tu fais bien qu’on te 
rendra ce que tu as perdu, & que tu dois par- 
tager avec ton complice la dépouille de ce mal¬ 
heureux; fans cela,au lieu de.confoler les au* 
très , tu aurois toi-même befoin de confolation^ 
mais nous allons favoir li tu as gagné de franc 
jeu. Là deflus, je crie au voleur, les gens de 
l’Auberge arrivent en foule , & je demande 
qu’on fafle venir les Cavaliers de Maréchauffée 
pour vifiter nos pafleports , & favoir quel rôle 
chacun de nous joue dans ce monde; on faura* 
m’écriai-je, fi la lettre-de-change dépofée au 
jeu, valoit autant que de l’argent comptant * 
ou fi l’on doit la regarder comme de faufle 
roonnoie; nous avons eu le malheur, conti- 
’ nuai-je, de nous trouver encanaillés à Auxerre * 
& parce qu’on s’eft aperçu que nous avions! 
plus d’argent que d’expérience, on nous a fait 
fuivre par deux friponnes, qui nous ont con¬ 
duits dans ce coupe-gorge, & le tour qu’on 
vient de nous jouer eft un de ceux qu’on ne 
voulut pas expliquer en notre préfence, parce 
qu’on fe réfervoit d’en faire ufage contré nous- 
mêmes. Mefdames, dis-je aux deux coufines* 
nous faurons fi vous allez recueillir une fuc* 
ceffion à Saint*Germain*en-Laye ; nous verrons 

P 


nS Les petites Aventures 

fi vous n’êtes pas de la bande avec laquelle nous 
avons foupé à Auxerre, & fi, comme vous 
l’avez affuré, c’eftparun pur hafard que vous 
vous trouviez en fi mauvaife compagnie. 

Tout ce que je dis en cette occafion, fut 
d’autant mieux-accueilli par les gens de l’au¬ 
berge, qu’ils furent que je ne parlois pas pour 
moi-même, parce que je n’avois rien perdu; 
cependant, les deux coufines trembloient de 
peur,& le Savoyard, qui jufqu’alors avoit fait 
le Comédien & joué le rôle de niais , me dit 
en bon François: je vois bien, Monfieur, que 
je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous ; je 
rends à votre ami l’argent qu’il regrette, & 
ne nous fâchons pas, Aufli-tôt il prit fa canne 
& fon chapeau, & s’efquiva parmi les huées. 
Le foi-difant coufin & les prétendues coufines 
le fuivirent de près pour aller ailleurs chercher 
des dupes moins revêches ; après quoi, PAu- 
bergifte chez qui nous avions dépenfé dix-huit 
livres, voulut me rendre dix écus fur les deux 
louis que j’avois dépofés entre fes mains, quand 
on ra’avoitlaifle gagner pour mieux m’attraper; 
mais je le priai de diftribuer ce refte aux pau¬ 
vres, ou de le garder pour des voyageurs dans 
la détrefîe. 

M.Boniface fe félicita pour la fécondé fois, 
d’avoir eu le bonheur de tue rencontrer. Sans 


dû Jérôme Sharp , HJ 

vous, me dit-il, je ferois réduit à mendier > 
pour aller en Hollande, & je ferois en danger 
d’être arrêté comme vagabond & mendiant 
valide. 

Je ne fuis pas fâché, lui dis-je, de vous épar* 
gner ce défagrément, mais vous 4 ’auriez mé- 
rité, par la mauvaife intention que vous avez 
eue de vous engraifler aux dépens d’autrui* 
Mais, me dit M. Boniface, un homme qui 
m’avoit infulté méritoit bien la punition que je 
voulois lui infliger. 

Vous vous méprenez, lui répliquai-je, car 
puifque vous regardiez cet homme comme un 
fou, il avoit à cet égard des droits â votre indul¬ 
gence, & vous deviez lui pardonner fes folies! 
d’ailleurs, on ne doit pas fe venger d’une itt- 
fuite, en fouillant dans les poches de l’infolent 
dont on l’a reçue, & je ne vois pas qu’il y 
ait une grande différence entre un voleur vi* 
goureux qui attaque fur le grand chemin un 
voyageur foible de corps, & un homme in¬ 
telligent comme vous, qui cherche à s’emparer 
finement de l’argent de celui qui paroît foiblé 
d’efprit. L’un & l’autre ne fondent leurs droits 
que fur la foiblelfe de la perfonne attaquée* 
Vous avez raifon, me dit M. Boniface ; mais 
j’ai entendu dire, que le monde entier eft une 
fociété de Commerçans, parmi lefquels il ne 

P U 


ai8 Les petites Aventures 

règne d’autre loi, que celle du plus fin; c’efl 
par finefle, qu’on gagne des procès, & qu’on 
fe fait rendre juftice; c’eft par des ftratagèmes 
de guerre, qu’on gagne des batailles. On dit 
que les rivaux & les courtifans tâchent conti¬ 
nuellement fle fe fupplanter par des embûches 
réciproques, & nous voyons que les femmes & 
tous les autres animaux foibles, cherchent à 
fuppléer par la rufe aux forces que la nature 
leur a refufées; je vous prie donc de m’excu- 
fer, ou de convenir que je peux trouver dans 
tout être vivant, un complice ou un modèle. 

Je fus d’autant plus furpris de cet argument 
preffant, que jufqu’alors M. Boniface ne m’a- 
voit jamais montré tant d’efprit; mais je fis 
attention, qu’ayant intérêt de conferver mon 
amitié, il mettoit un certain prix à mon eftirae f 
& que, par conféquent, il pouvoit, en cette oc- 
calion, s’exprimer avec énergie, parce que ce 
font les pallions qui nous rendent éloquens, 
& non les règles de la Rhétorique; cependant 
je crus devoir affoiblir fon raifonnement par les 
réflexions fuivantes. 

Il eft malheureufement vrai, lui dis-je, 
qu’on voit régner dans les pays policés, la loi 
du plus fin, comme on voit chez les Sauva¬ 
ges, celle du plus fort ; mais ces lois ne régnent 
pas fi exclufivement dans Le monde, qu’on n’obr 


de Jérome Sharp. 2.19 

ferve en même temps celles de la raifon & 
celles de l’amour, ou delà pitié, que la nature 
a gravées jufque dans le cœur des animaux les 
plus farouches. Les tigres & les lions n’em- 
ploy ent pas la vigueur de leurs mufcles à étran¬ 
gler leurs femelles ou à dévorer leurs petits. 
L’homme fauvage refpefte la foibleffe d’un 
vieillard, traite quelquefois fon ennemi avec 
générolité. Le courtifan, quelques rufes qu’il 
employé pour fupplanter fes concurrens, fe 
conforme , pour fon propre intérêt, aux lois de 
l’honneur & de la décence. La femme & les 
autres animaux foibies, n’employent très-fou- 
vent la rufe que pour échapper à l’injuftice, & 
pour fe fouftraire aux perfécutions d’un tyran i 
& les Procureurs eux-mêmes ne font ufage de> 
leurs fupercheries, qu’en tâchant de les étayer 
par de bonnes raifons ; puifque la juftice, l’hon¬ 
neur & l’humanité, ne font pas entièrement 
bannis de la terre, la rufe & la force ne. jouent 
pas dans le monde un aufli grand raie que vous 
l’avez cru, & celui qui n’employe au jeu que 
la première, peut bien être atvffi coupable que 
celui qui fait ufage de la fécondé, fur le grand, 
chemin. Au refte, ajoutai-je, de quel œil pou¬ 
vez-vous regarder les deux fripons qui s’en- 
tendoient pour vous dépouiller, & les deux 
enchanterelfes qui vous ont conduit, comme 

P iij 


230 Les petites Aventures 

par le nez, jufqu’au bord du précipice? Ne 
font-ce pas à vos yeux des êtres méprifables? 
Cependant vous leur reffembliez par votre 
mauvaife intention, & ils ne différoient de vous 
que parce qu’ils étoient les plus fins. 

Je conviens que j’avois tort, me dit M. 
Boniface ; mais le défir de me venger d’une 
infulte, l’occafion, & furtout les confeils per¬ 
fides de ce maudit coufin, m’avoient aveuglé; 
cependant, ajouta-t-il,vous ne devez pas me 
comparer, moi qui n’ai voulu frauder qu’une 
fois en ma vie, à cette canaille qui ne fait pas 
d’autre métier. C’eft en converfant de cette 
manière, que nous traversâmes la forêt de 
Fontainebleau, pour aller à Chailly &à Pon- 
thierry. 

En arrivant à Effonne, nous fûmes furpris 
par un orage qui nous obligea de paffer le refte 
de la journée & la nuit fuivante dans ce petit 
bourg. Pour ne pas nous trouver en fi mauvaife 
compagnie qu’à Fontainebleau & à Auxerre, 
nous choisîmes la plus grande auberge. Là, 
on nous fit fou per avec fept à huit Bourgeois 
de Paris, qui étoient venus en partie de plai- 
fir, ou pour mieux dire, c’étoit une gageure 
fingulière qui les avoit réunis dans cet endroit. 
Je compris d’abord, à leur converfation, qu’il y 
avoit parmi eux un Greffier» deux Procureurs » 


de Jérome Sharp . 231 

deux Marchands de Vin, un Gentilhomme & 
un Avocat. Un des Procureurs avoir parié 
dix louis contre les deux Marchands de Vin, 
de faire plus vite qu’eux, à pied, le chemin de 
Paris à Effonne : l’autre Procureur & le Gentil¬ 
homme les avoient fuivis par curiofité; le Gref¬ 
fier avoit accompagné en cabriolet pour donner 
du fecours aux parieurs, dans le cas où un excès 
de fatigue les auroit mis hors d’état de marcher ; 
& l’Avocat avoit été invité de s’y trouver pour 
donner fon avis en cas de conteftation. 

Je compris, au morne filence des deux Mar¬ 
chands de Vin, qu’ils avoient perdu la gageure, 
& qu’on dînoit à leurs dépens. Le Procureur 
gagnant, étoit ami du Greffier, & de moitié 
avec l’Avocat; & j’aurois été bien furpris que 
ces trois perfonnages enflent fait une affaire avec 
de riches Marchands de Vin fans gagner de quoi 
boire; les deux perdans n’en étoient pas quittes 
pour leur argent; ils étoient encore obligés 
d’efluyer une grêle de quolibets & de plaifan- 
teries mordantes. Les farcafmes des Robins 
étoient fi piquans, & fe fuccédoient avec tant 
de rapidité, qu’on auroit cru que ces Mef- 
fieurs avoient gagné fans tricher; mais quand 
les deux perdans fe furent retirés pour avoir 
quelques inftans de relâche, je vis bien qu’on 
avoit profité de leur bonhommie pour les in- 

P iv 


A3 * Les petites Aventures 

duire en erreur; en comparant enfemble tout 
ce que j’entendis dans le refte de la con verfation * 
je compris que les deux Marchands de Vin, 
en partant de la ville avec le Procureur qui 
avoit parié contre eux, avoient d’abord marché 
affez vite pour laiffer leur adverfaire en arrière, 
& que celui-ci s’en étoit confolé en leur criant 
de loin qu’il aimoit mieux employer toutes Tes 
forces vers la fin de'la route, que de s’épuifer 
en commençant ; mais j’appris auffi, que le 
Greffier qui les avoit fuivis en cabriolet, avoit 
mis de temps en temps le Procureur dans fa 
voiture pour lui faire faire une partie de fon 
voyage furtivement, & fans fatigue, dans tous 
les endroits où quelque éminence empêchoit 
les Marchands de Vin de s’en apercevoir. Pour 
cacher la rufe, le Greffier s’avançoit de temps 
en temps vers ces derniers, quand il n’a voit 
perfonne avec lui dans fa voiture, & le Procu¬ 
reur, quand il étoit à pied, fe trouvoit pref- 
que toujours à portée d’être vu par fes adver- 
faires qui le devançoient fièrement; mais il finit 
par les devancer lui-même, en faifant ufage 
des forces qu’il n’avoit pas perdues à courir ; 
& par ce joli moyen, dont l’Avocat avoit 
donné le confeil, il gagna la gageure fans fe 
fatiguer, contre des adverfaires qui la perdirent 
en courant à perte d’haleine. 


de Jérome Sharp . 2-33 

Ces Meilleurs, au refte, paroiffoient tous 
être des gens fortunés, & pleins d’honneur, 
& l’affaire qui les réuniffoit dans ce lieu n’étoit 
regardée par eux que comme une plaifanterie. 
Cependant M. Boniface s’en fervit un moment, 
pour me rappeler ce qu’il m’avoit dit à Fon¬ 
tainebleau, fur la loi du plus fin ; mais, je lui fis 
cette réponfe. 

Quand même cette compagnie feroit de la 
même trempe que les deux autres, où nous 
avons eu le défagrément de nous rencontrer, 
il feroit injufte de juger tout le genre humain 
d’après ces trois échantillons ; d’ailleurs je fuis 
perfuadé que ces hommes-ci ne vivent pas 
de rufes ; je penfe que les deux perdans feront 
régalés à leur tour, & qu’on leur apprendra 
peut-être bientôt une fineffe dont on n’a fait 
ufage que pour avoir occafion de rire. L’hon¬ 
neur des trois gens de Robe eft peut-être affez 
connu pour que dans ce cas ils puiffent être 
au deffus du foupfcon, & les deux Marchands 
de Vin qui ont perdu, font peut-être affez ri¬ 
ches, affez généreux & affez bons amis de 
toute la compagnie, pour qu’on puiffe ufer 
avec eux de cette familiarité. Je ne prétends 
pas qu’avec des perfonnes qui n’auroient point 
de fortune, on pût fans remords fe procurer un 
pareil amufement, ni que des Gentilshommes 


2.34 Les petites Aventures 

puffent faire noblement ce que nous voyons ici 
dans une compagnie Bourgeoife ; mais comme 
ce n’eft ici qu’une fociété de goguenards & de 
bons vivans, je crois que, pour les juger, il 
faudroit les mieux connoître; & je fuis perfuadé 
que les mêmes perfonnes qui font payer pour 
dix louis de violons à deux hommes de leur 
connoifFance, ne voudroient pas, par des 
moyens mal-honnêtes, gagner la même fomme 
à deux inconnus comme vous & moi. 

Cela peut être^ me dit M. Boniface, mais je 
ne voudrois pas m’y fier. 

Vous avez raifon, lui répondis-je, & c’eft 
parce que vous ne les connoiffez point que 
vous ne devez ni les condamner ni les ab- 
foudre. 

Dans ce moment, ils fe mirent à jouer aux 
cartes, & M. Boniface continua de s’entrete¬ 
nir aveu moi pendant une demi-heure; enfuite 
je me retirai dans ma chambre en laiffantlà mon 
compagnon de voyage, qui prenoit plaifir à 
voir jouer Meilleurs les Parifiens, mais qui 
me promit de ne pas prendre part à leur jeu. 

La chambre à coucher qu’on me donna, n’é- 
toit féparée de la falle où étoient les joueurs 
que par une mince cloifon. J’entendois tout 
ce qu’ils difoient, mais ils jouoient d’abord li 
paifibleraent, qu’il me fut très-facile de m’en- 


de Jérome Sharp. 135 

dormir. Après mon premier Tomme, ils jouoient 
encore, mais il furvenoit de temps en temps 
quelque petite querelle. 

Vers le minuit, la difpute s’échauffe; j’en¬ 
tends qu’on fe donne des démentis, & qu’on 
frappe fur la table à grands coups de poings; 
tout le monde parle en même temps, & parmi 
toutes ces voix, je diftingue celle de M. ] 3 o- 
niface, qui s’écrie d’un ton dolent : 6 mes amis , 
prenez pitié de moi ; cependant le bruit continue, 
& mon compagnon fe lamente en prononçant 
ces mots, qui me pénètrentjufqu’au cœur: â 
grand Dieu, que vais-je devenir ? Secoure^ - moi 
dans ma misère . Je crus d’abord qu’on l’aflaf- 
Cnoit, ou qu’on lui avoit volé Ton argent; mais 
un moment après, lorfque les joueurs cefsèrent 
leur difpute pour demander à mon compagnon 
le fujet de fes plaintes, il leur répondit: de 
grâce, ne m’abandonne^ point; je fuis tout à coup 
devenu aveugle. Quoi 5 } lui dit un des joueurs, 
vous n’avez que la cataraéle, & vous faites de 
pareilles lamentations^ ne favez-vous pas que 
M. Grandjean peut vous faire l’opération pour 
vingt-cinq louis 1 & là defîus, il fe mit à 
compter Ton argent, tandis que les autres faifanc 
peu d’attention au chagrin de mon ami, con- 
tinuoient de jouer. Frappé de leur indifférence 
pour cet accident, j’appelai le Domeftique pour 


Les petites Aventures 

avoir de la lumière, & je fus bientôt près de 
mon compagnon pour lui offrir mes foins ; mais 
quelle fut fa furprife, lorfque j’entrai avec une 
bougie allumée & qu’il s’aperçut qu’on avoit 
éteint toutes les lumières Ôc calfeutré les fenêtres 
pendant qu’tf fommeilloit fur une chaife, pour 
lui faire accroire à fon réveil, qu’il étoit aveu¬ 
gle 6 ! Les goguenards, pour mieux jouer leur 
rôle, après avoir éveillé M. Boniface par le bruit 
d’une querelle fuppofée, a voient parlé entre 
eux dans l’obfcurité, comme s’ils euiïent réel¬ 
lement joué aux cartes, & par ce moyen ils 
avoient paru trop occupés de leur jeu pour 
faire quelque attention aux cris d’un malheu¬ 
reux. Voyant qu’ils avoient à faire à un Pro¬ 
vincial , ils avoient voulu s’amufer un inftant 
à fes dépens, & ils croyoient montrer par là 
beaucoup d’efprit, comme fi les Provinciaux 
ne pouvoient pas en faire autant à un badaud 
de Paris, fans fe mettre fept contre un. 

M. Boniface me promit alors, non feulement 
de ne point jouer, mais encore de ne jamais s’en¬ 
dormir au milieu d’une compagnie de joueurs. 

Le lendemain matin, quand je paflai à la cui- 
fine pour payer mon écot, le Marmiton me de¬ 
manda fij’étois malade, en me difant quej’avois 
le vifage enflé ; la Cuifinière m’en dit à peu près 
autant, & j’entendis un des Parifiens, qui difoit 


de Jérome Sharp , 2.3? 

tout basa l’Aubergifte : 6 Ciel, comme ce Monfieur 
eJl'Changé depuis hier au Joir! Cependant, je mefen- 
tois fort difpos, mais je penfai que l’alerte qu’on 
m’avoir donnée à minuit, pouvoit avoir influé 
fur ma fantéjufqu’à un certain point, & la crai nte 
de tomber malade m’affefta dans ce moment 
autant qu’une véritable maladie. Cependant, je 
demandai un miroir, pour m’afîurer par me 9 
propres yeux fi j’étois auffi bourfouflé qu’on ve- 
noit de me le dire. Auffi-tôt la fervante m’en 
préfenta un, & je ne le tins pas plutôt entre mes 
mains, que je vis dans la glace une tête monf- 
trueufe; mais heureufement pour moi, je m’a¬ 
perçus que c’étoit un de ces miroirs concaves, 
qui ont la propriété de groffir finguîièrement les 
objets qu’on leur préfente. Alors, je compris 
que tous ces gens-là s’étoient donné le mot pour 
me myftifier , en me faifant accroire que j’étois 
malade; mais un d’entre eux fe trouva myftifié 
à (on tour, car quand il me dit que j’étois bouffi, 
je lui répondis brufquement : fi je fuis bouffi, ce 
n’eft pas comme ceux qui le font d’orgueil & 
d’impertinence. Les Parifiens fe trouvèrent un 
peu déconcertés de voir que je m’étois aperçu fi 
facilement d’une finefie qu’ils auroient voulu me 
découvrir eux-mêmes, après avoir ri à mes dé¬ 
pens. Meffieurs, leur dis-je, pour me faire ac¬ 
croire que j’avois le corps enflé, il falloit, perh 


238 Les petites Aventures 

dant la nuit, faire rétrécir mes habits par un tail¬ 
leur , il falloit auflî rétrécir mon chapeau , & ne 
pas préfenter à un Phyficien un miroir conca¬ 
ve, dont il connoît la propriété ; je ne fuis qu’un 
Provincial, & je crois que je pourrois vous don¬ 
ner des leçons. 

On voit bien que Monfieur eft fin, me dit, 
en fouriant, un des Parifiens, qui, peut-être 
dans ce moment, méditoit contre moi quelque 
nouvelle finefle. 

Oui, Monfieur, lui répondis-je, je fuis pour 
le moins auffi rufé que vous, & cela ne vous 
étonnera pas quand vous faurez que je fuis de 
Marfeille. 

De Marfeille ! s’écria l’Avocat, avec un ris 
moqueur, on dit que cette ville eft prefque auffi 
grande que la moitié de notre faubourg S. An¬ 
toine. 

Et quand elle feroit encore beaucoup plus pe¬ 
tite, lui repliquai-je, croyez-vous qu’entre le mé¬ 
rite de deux Citoyens, il y ait la même différence 
qu’entre l’étendue des deux villes qu’ils habi¬ 
tent*! Une goutte d’eau de fontaine vaut-elle 
moins qu’une goutte d’eau de la mer*! Et fi la pre¬ 
mière a été puifée dans une fource pure, ne peut- 
on pas la préférer à celle qui a croupi dans un 
grand cloaque*! Mais revenons à la rufe : je ne 
me fers ordinairement de la mienne, que pour 


de Jerome Sharp . 239 

éluder celle d’autrui, & fi jamais j’avois quelque 
joli tour à jouer, je n’aurois pas befoin d’être 
d’intelligence avec cinquante perfonnes, car je 
voudrais être moi feul, contre vous tous. 

D’abord, ils regardèrent ceci comme une 
gafconnade, & eucela , je ne manquai pas mon 
but, parce que projetant fecrettement de pren¬ 
dre ma revanche, j’étois bien aife de leur faire 
accroire par un excès de forfanterie, qu’on trou- 
veroit en moi autant d’orgueil que d’incapacité. 

Hé bien, me dit l’Avocat,jouez-nous donc 
tout à l’heure quelque joli tour. 

J’y travaille, lui répondis-je, & en cela, Vous 
aurez un plus grand avantage que je n’ai en , car 
vous êtes averti d’avance, & je ne Pétois point. 
Cependant je ruminois un petit tour, dans ma 
tête; mais je faifois femblant d’être fort embar- 
rafle, pour que l’Avocat donnât plus facilement 
dans mon panneau. 

Hé bien, ça vient-il, me dit le Jurifconfulte : 
— oui furement, lui répondis-je, & je n’ai pas 
befoin d’employer autant de temps pour vous 
donner un croc enjambe à ma manière, que vous 
en confumez pour donner une entorfe au bon ^ 
droit* 

... S tient viâuatœ vindice le g es. 

Et te patronum caujtdicumque putasP 

Quid facient loges ulti fola pecunia régnât P 

Petr, 


a4° Les petites Aventures 

Tout cela eft fort bon, me dit le Robin, mais 
ce n’eft pas du latin qu’il nous faut en ce mo* 
ment; c’eft un tour. 

Hé bien, Monfieur, lui répondis-je, en paf- 
fant mes doigts fur fon front, & en lui ferrant la 
main, le tour eft déjà joué, mais je vous prie de 
ne pas m’en vouloir. 

Soyons amis, Cinna, c’eft moi qui t’en convie. 

L’Avocat me dit alors : mais où eft-il donc, 
ce tour 0 ? je ne vois rien, 

Monfieur, lui repliquai-jé, la marque en eft 
déjà fur votre front; elle paroîtra tous les jours 
de plus en plus; mais vous devez m’excufer, 
parce que c’eü vous qui l’avez voulu. 

Non ego cauftdicus nec amans litibus aptus. 

E/le procul lires ti amara pralia lin gu œ. 

OviD. 

Pendant ce temps-là, les fpe&ateurs rioient 
de lafurprife du Jurifconfulte, & comme il ne 
comprenoit rien à tout ce que je difois, furtout 
quand je parlois latin, il étoit déjà à moitié myf- 
tifié fans que j’eufie employé d’autre moyen que 
des paroles; mais il le fut encore davantage, 
lorfqu’ayant demandé à la compagnie fi je lui 
avois fait quelque marque fur le front, il m’en¬ 
tendit dire qu’il n’avoit fur lui d’autre figne que 

ceux 




de Jérome Sharp',- 5.41 

ceux du Taureau & du Capricorne ; vous voyez 
bien, ajoutai-je, que je plaifante : cependant 

. . ; Kidcndo dictrt verum, 

Quid vetat ? 

Mais changeons de propôs, lui dis-je, bif¬ 
fons là les animaux cornus ..... Quoique vous 
foy ez fort agile, je peux parcourir un mil le fur le 
grand chemin, beaucoup plus vite que vous, & je 
parie de vous attraper avant que vous foyez ar¬ 
rivé à trois cents pas de ce village, quoique en 
partant, vous me devanciez de quatre-vingts pas» 
Le pari lui fembla fi avantageux , qu’il n’hé- 
fita point à l’accepter. Il fut convenu, qu’il feroit 
permis de rire aux dépens du vaincu, & que 
celui-ci payeroit aux rieurs deux bouteilles de 
vin de Bourgogne. Nous fixâmes enfuitele but, 
où nous devions arriver, & quand il eut fait les 
quatre-vingts pas que je lui donnois d’avance, 
une perfonne de la compagnie nous fit le lignai 
du départ avec fa canne, comme fait un Tam¬ 
bour-Major; alors nous partîmes tous deux* 
avec la rapidité de l’éclair » mais je n’eus pas 
plutôt fai t trente pas, que je m’arrêtai tout à coup, 
pour crier de toutes mes forces, en déguifailt 
ma voix : il V attrapera i il ne V attrapera pas : ce* 
pendant, l’Avocat me croyant toujours à fes 
troulfes* fe gardoit bien de regarder par-de** 

Q 



a4^ Les petites Aventures 

rière, crainte de perdre fon temps; il Fui vit une 
montée affez rude, en courant comme un liè¬ 
vre, & ne penfa à fe tourner vers moi, que lorf- 
qu’il fut arrivé, hors d’haleine, au haut de la 
montagne. Il fut un peu furpris de s’y trouver 
feul, & de voir que j’étois refté avec la com¬ 
pagnie. A fon retour , il prétendit avoir gagné, 
eh difant : qui renonce perd la partie ; mais je lui 
répondis, que fa courfe étoit un coup d’épée 
dans l’eau, puifqu’ii avoit perdu fon temps & 
fa peine, en fuyant devant un homme qui ne 
le pourfuivoit point, & que je gagnois en effet, 
puifque les rieurs étoient pour moi. D’ailleurs, 
ajoutai-je, je dois avoir gagné auffi les deux 
bouteilles de vin, car j’ai tout Amplement parié 
de vous attraper : vous avez cru que ce feroit en 
courant, & j’ai fait beaucoup mieux, puifque 
je vous ai attrapé fans courir; 

. . . Dolus an virtus quis in bo/Ic requirat ? 

Au refte, continuai-je, c’eft votre faute, fi 
je vous myftifie à mon tour, i°, parce que vous 
Ôtes l’agreffeur, a°, parce que vous croyez, à 
tort, qu’on n’a d’efprit qu’à Paris, & qu’on peut 
jouer auffi facilement deux Provençaux que 
deux Marchands de Vin de votre ville, tandis 
que vous devriez favoir qu’à Marfeille nous 
femmes naturellement un peu grecs: 


de Jérome Sharp. 143 

Maflîlia pbocenfiutn filia , roma 
Soror , athenarum œmula. 

Le Jurirconfuîte me dit alors, que c’étoifc 
une pédanterie infupportable de ma part, de 
lui parler toujours latin. J’avois affe&é de lui 
parler de temps en temps cette langue, pour lui 
faire croire que j’étois entièrement novice dans 
le monde, & frais émoulu du Collège, afin qu’il 
fe tînt moins en garde contre moi ; mais ne vou¬ 
lant pas lui donner fatisfaftion, quand il mê 
traita de pédant, je lui répondis, que, puifqu’il 
avoit deux montres à répétition * pour faire voit 
fes richeffes, il devoit me permettre, en bonne 
juftice, de parler la langue des Savans* pout 
étaler les miennes. 

Vous avezraifon, me répliqua - 1 - il * d’unait 
fâché î mais li vous voulez que nous parlions 
les langues favantes, parlez-moi grec, je vous 
répondrai en hébreu. 

Je vous avoue , lui répondis je, que je ne fais 
ni l’hébreu, ni le grec. 

Et moi, je vous avoue * me dit-il, que je ne 
fais pas le latin. 

Vous m’étonnez, lui répliquai-je. Par quel 
moyen êtes-vous donc parvenu au Doftorat, 
ou à la licence, dans l’Univerfité, où l’on ne 
parle pas d’autre langue-*? Et comment faites* 
Vous tous les jours, pour étudier le Droit écrit* 

Q Ü 


I 


2.44 Les petites Aventures 

que Tribonnien compila dans la langue de Ci¬ 
céron *î 

La première de vos queftions, me dit-il, ' eft 
un petit fecretque certains Dofteurs pourroienc 
vous apprendre pour fept à huit cents francs 
(i); quanta la fécondé, ajouta-t-il, ne favez- 
vous pas qu’une bonne traduftion d’un Ouvrage 


(i) Je n’ai pas donné fept à huit cents francs pour fa- 
voir cefecret, mais je l’ai appris pour rien, en voyant jouer 
une farce dans la Franconie. Le théâtre repréfentoit une 
école de Droit *, dans la dernière fcène, les Comédiens, en 
robes de Doéteurs, examinèrent un récipiendaire; mais ce¬ 
lui-ci ne s’étoit pas mis en état de répondre, en étudiant 
d’avance des argumens communiqués, puifqu’il ne fut quef- 
tion d’aucune efpècc de raifonnement. L’examen comique fe 
fit tout fimplement, par demandes & par ïéponfes, comme 
le Catéchifme Politique du Bonhomme Richard ; bien plus, 
les demandes étoient tournées de manière, qu’il n’yavoit 
qu’à répondre oui ou non. Par exemple : Nonne teftamentum 
reiïè âefnitur voluntatis noflrœ jujla fententia de eo quod quis 
po(l mortem fieri vult? Réponfe : ica , Domine. û e queftion, 
qui fut propofée en montrant le poing avec deux doigts 
ouverts, pour indiquer la réponfe. In nojira urbe , quot re - 
quiruntuT tefles in teflamento P Rép. Duo , Domine. 3e ques¬ 
tion, propofée en hochant la tête pour indiquer une réponfe 
négative : fervitus rujlica & fervitus urbana fin tnt unum & 
idem 7 Rép. N ego , Domine .... Si dans la Franconie, la Co¬ 
médie.eft un tableau fidèle des mœurs, voil.à la rude épreuve 
que les Candidats font obligés d’y fubir, pour avoir le droit 
de porter fur leur tête on bonnet qu’on appelle dans ce 
pays-là, l’éteignoir du bon fens. 

# 



de Jérome Sharp. 14 ? 

/ , _ _ : , 

grec ou latin, nous difpenfe de le lire dans l’o¬ 
riginal 

Je lui répondis qu’il feroit bien douloureux 
pour un Client, de perdre fon bien & fon 
honneur,d’après une loi mal traduite, & que, 
par conféquent, un Avocat doit être affez bon 
latinifte, pour connoître lui-même le fens des 
lois, fans fe laifler égarer par un Tradu&eur 
infidèle. Il y a plus, ajoutai* je, les cinquante 
mille lois promulguées par l’Empereur Jufti- 
nien, n’ont pas été traduites en François comme 
vous le prétendez; par conféquent, une con- 
noiffance parfaite de la latinité , eft le premier 
fil néceffaire pour fe conduire dans ce dédale. 
Mais vous aurez à vaincre des difficultés d’un 
autre genre, lorfqu’ayant à plaider la caufe 
d’une Province régie par le droit écrit, vous 
ferez obligé d’étudier la loi Lecla, & la loi 
Ejus dont le fens n’a pas toujours été bien faifi 
par les Commentateurs. 

Lex LECTA fiepè, 

Leiïa numquam intellect a. 

Lex Ejus dicit pejus. 

Alors, l’Avocat me dit : & d’où venez-vous, 
Monfieur Pejus, pour vouloir m’apprendre que 
les lois Romaines n’ont pas été traduites : Ap¬ 
prenez que j’en ai une bonne tradudlion dans 
ma bibliothèque, par Ferrière. 

Q »j 


Les petites Aventures 

Ici je m’aperçus d’une erreur groflîère de la 
part du Jurifconfuite, & je réfolus d’en pro¬ 
fiter pour le myftifier une troifième fois. En 
conféquence, je feignis de favoir que Ferrière 
avoit fait une traduction du Digefte & du 
Code; enfuite je donnai à entendre que tel fe 
vantoit de la çonnoître, qui ne l’avoit jamais 
lue (i). 

Et croyez-vous, me dit-il, qu’on achète de 
ces Ouvrages pour les lire^ 

Je fais bien, lui repliquai-je, que quand on 
a une grande bibliothèque, ce n’eft que pour 
en faire parade; mais je parie deux louis, que 
vous n’avez point dans la vôtre la traduction 
des Lois Romaines, par Ferrière. 

Il eft bien fingulier, me dit-il, que vous 
prétendiez favoir mieux que moi, ce que j’ai, 
ou ce que je n’ai pas dans ma bibliothèque; 
vous mériteriez bien, continua-t-il, que je vous 
priffe au mot, en acceptant votre gageure. 

Alors, je 11e répondis rien, comme par crainte, 
&'je feignis de vouloir reculer, pour mieux 
exciter mon antagonifte d’aller en avant. En 
cela, je ne manquai pas mon but; car, fe 


(O On peu: remarquer facilement, qu’à une certaine 
époque de ma vie, je fuivois de trop près la maxime ; 

JJlula çum lufis cutn quitus tfa cupis. 



de Jérome Sharp . 2,47 

trouvant enhardi par mon filence, l’Avocat 
dépofadeux louis entre les mains du Greffier, 
& me défia d’en faire autant. J’acceptai auffi- 
tôt le défi, & je me réfervai que les deux louis 
gagnés feroient dépenfés. en partie de plaifir, 
au gré du perdant. Cette condition impofée par 
moi, en faveur du parieur qui devoit fuccom- 
ber, fit croire au Légifte que je craignois dfc 
perdre, mais il étoit dans l’erreur, car j’avois 
fait ainfi ma convention , parce que je ne vou- 
îois pas embourfer deux louis, acquis par un 
tel moyen , & parce que j’étois bien aife de faire 
concevoir à n*on adverfaire une efpérance 
trompeufe, pour mieux jouir enfuite de fa 
furprife. Je pris encore un autre expédient, 
pour lui donner un vain efpoir, car je le priai 
de me donner fa parole d’honneur, que pour 
faire trouver l’Ouvrage en queflion dans fa 
bibliothèque, il n’enverroit fecrettement au¬ 
cune perfonne v qui pût l’y placer avant notre 
arrivée. Par cette dernière précaution, qui étoit 
entièrement feinte de ma part, je lui infpirai 
tant de confiance, qu’il commença de plaifan- 
ter fur mon compte, comme fi j’avois eu déjà 
perdu la gageure; mais je fupportai fes petites 
railleries avec d’autant moins de peine, que 
j’étois afluré de pouvoir rire le dernier. 

Alors nous louâmes une voiture, pour aller 

Q IV 


248 Les petites Aventures 

tous enfemble jufqu’à Paris. Les deux Mar¬ 
chands de Vin, qui jufqu’à cet inftant avoient 
payé les frais de la partie de plaifir, fe félici¬ 
taient intérieurement de ce qu’il y avoit un nou¬ 
veau pari fur le tapis, parce qu’ils efpéroient de 
n’êtreplusen bute aux plaifanteries, & que les 
bons mots de la compagnie tomberoient bien- 
tôtfur l’Avocat ou fur moi. Ils ne fe trompèrent 
pas dans cette conje&ure, car je fus le jouet de 
ces Meilleurs pendant plus d’une heure \ mais 
après avoir fupporté patiemment & courageu- 
fement ce premier affaut, je crus que, pour 
rendre mon triomphe complet, je pouvois t⬠
cher de faire tomber dans quelque nouveau 
piège celui qui fe croyoit le plus fin de la com¬ 
pagnie. En conféquenfce, je me mis à parler à 
tort & à travers, de quelques aventures que je 
prétendis m’être arrivéesdans divers pays étran* 
gers. Les différçns points de ma narration ca- 
droient fi mal enfemble, qu’on s’apercevoit 
facilement que je n'avois jamais vu les pays où 
je prétendois avoir fait des voyages. D’ailleurs, 
j’affedlois de déraifonner & de commettre une 
infinité d’erreurs Géographiques, en difant, par 
exemple, que j’avois vu tel objet dans la ville 
de Dublin, en Angleterre, & tel autre à Briftol, 
en Irlande. Quand on vouloit me redrelfer fur 
ces erreurs, j’affedlois d’en commettre de nou* 


de Jérome Sharp. 149 

velles, & de me défendre obftinément, de forte 
que toute la compagnie me regarda pendant 
quelques inftans pour un menteur mal-adroit, 
& comme un fot rempli de préemption. Dans 
la chaleur de la difpute, je foutins que je con- 
noiffois parfaitement l’Angleterre, & que j’y 
avois fait plufieurs voyages. 

Mais cela ne fe peut pas, me dit*on, puifque 
vous nous avez dit que vous n’aviez jamais été 
fur mer, excepté une feule fois. 

Il eft vrai, leur répondis-je, que je n’ai été 
qu’une fois fur mer, mais cela ne m’empêche 
pas d’avoir été fouvent en Angleterre, parce que 
j’y allois fans m’embarquer. 

On ne manqua pas de me dire que je me van- 
tois d’un fait impoffible,à caufe que l’Angleterre 
eft féparée de notre continent par un bras de 
mer qui a fept lieues dans fa plus petite largeur. 
Alors je feignis d’être embarraffé, mais je m’a¬ 
perçus bien que j’avois amené le goujon au 
point néceffaire, pour pouvoir le prendre dans 
mes filets. En conféquence, je dis à ces Mef- 
fieurs, qu’ils fe trompoient ; ils me demandèrent 
des raifons ; je répondis que je n’en avois d’autre à 
citer que les faits. Mais, me dit-on, les faits font 
contre vous, puifqu’on eft obligé de s’embar¬ 
quer tous les jours au Havre, à Dieppe, à Bou¬ 
logne, à Calais, à Oftende, ou à Dunkerque, 


x 5 o Les petites Aventures 

pour aller en Angleterre; tout cela eft bel & 
bon, leur repliquai-je, mais je connois d’autres 
villes où l’on paffe tous les jours pour aller en 
Angleterre fans barque ni yaiffeau; au refte, 
ajoutai-je comme par obftination, je parie deux 
autres louis contre le plus hardi d’entre vous, 
que j’ai raifon. 

L’Avocat accepta ce fécond pari, endifant, 
qu’il aimoit à gagner du bien dans l’occaüon , 
& qu’on pourroit vider la querelle chez lui, 
à caufe qu’il avoit toutes fortes de Cartes géo¬ 
graphiques, & d’Encyclopédies, pour décider 
le fait contefté. 

Quand cette fécondé affaire fut bâclée, je ne 
craignis plus de m’amufer, à mon tour, aux 
dépens de l’Avocat, & je dis en plaifantant : 
Meilleurs, fi vous ne buvez qu’à la fanté du 
perdant, ce ne fera pas à la mienne, mais à 
celle de mon antagonifte ; 

Car j’ai fait le nigaudinet, 

Pour l’attirer dans mon filet. 

Croyez-vous bonnement que je ferai venu 
du fond de la Provence, pour perdre mon ar¬ 
gent avec des Parifiens^ Obfervez toutefois 
que je n’ai pris mon homme au trébuchet qu’à 
mon corps défendant. Je ferois fâché d’employer 
mes forces contre la foiblelfe modefte; mais 


fi/ 


de Jerome Sharp* 

Iorfqu’on voudra tourner en ridicule mes ma' 
nières provinciales, & quand un parilien s’avi- 
fera de dire de moi ; 

Cet Etranger ef: fait pour mes menus plaifirs ; 

alors, & dans ce feul cas, il fe trouvera dans 
ma tête beaucoup plus de reflources que vous 
ne croyez : 

Injidiœ & frauda , doîus & ûflutia fallax. 

Je ne fis cette obfervation qu’en riant, mais 
elle parut aflez judicieufe, & préfenter un aflez 
grand contrafte avec mes erreurs Géographi¬ 
ques, pour infpirer quelques doutes, tant fur 
mon ignorance, que fur les fuccès de l’Avocat. 
L’un difoit: je crois que tous les gens d’efprit 
ne font pas à Paris ; & l’autre répondoit : je crois 
que tous les fots ne font pas en Province; un 
troifième repliquoit : les trompeurs feront 
trompés, & un quatrième ajoutoit ; je ne fuis 
pas aflez connoiffeur pour débrouiller l’intri¬ 
gue , mais j’entrevois que le dénouement ne 
fiera pas ce qu’on avoit cru ; enfin, un cinquième 
dit, que je paroiffois trop madré pour qu’il n’y 
eut pas quelque anguille fous roche ; & moi, je 
répondis ironiquement à tout cela, que mon 
accent Provençal étoit un fymptôme non équi¬ 
voque de bêtife, mais que, n’étant pas bien cer- 


25 1 Les petites Aventures 

tain de ce fait, je m’en rapportois au confeîl de 
l’Avocat. 

Celui-ci ne me répondit que par un fourire 
forcé, que quelques perfonnes appellent un rire 
Sardonien . Alors, je lui demandai s’il avoit été 
en Sardaigne : —Pourquoi cela 6 ! me répondit- 
il tout étonné : — C’eft, lui repliquai-je, parce 
que vous femblez avoir mangé de l’herbe veni- 
meufe de ce pays-là. — Qu’eft-ce que c’eft que 
cette herbe : me répondit le Légiftel— C’ell 
une plante, lui dis - je, qui a la propriété de re¬ 
tirer les lèvres, de manière qu’on femble rire, 
lors même qu’on a envie de pleurer. 

Ici* il recommença fon fourire Sardonien, &c 
pour le rendre plus circonfpeû dans une autre 
occasion, vis-à-vis des Etrangers inconnus, 
je l’invitai malignement à rire tout de bon, 
comme quand il avoit myftifié M. Boniface. 

Le petit ton de fierté que je prenois à mon 
tour, à fon égard, lui fit croire que je devois 
néceffairement avoir quelque rufe, pour ra’af- 
furer le gain de nos deux gageures, comme 
quand je Pavois attrapé fans courir; cependant, 
il ne concevoit pas comment je pourrois prou¬ 
ver qu’on va tous les jours en Angleterre fans 
s’embarquer. Prétendriez-vous, me difoit-il, 
qu’on y va dans un ballon aéroftatique*! Si c’é- 
toit là votre fineffe, vous auriez perdu, parce 


de Jerome Sharp . 

que ce moyen n’eft pas tous les jours mis en ufage 
comme celui que vous prétendez connoître* 

Il prévoyoit encore moins la répliqué que je 
pourrois lui faire, quand il me montreroit dans 
fa bibliothèque la Traduétion du Digefte & du 
Code, par Ferrière, qui étoit le fujet de notre 
premier pari. 

Oferiez-vous afiurer, continuoit-il, que Fer¬ 
rière n’eft pas l’Auteur d’un Ouvrage qu’on lui 
attribue; mais dans ce cas, quelle preuve pour¬ 
riez-vous donner pour juftifier une pareille pré¬ 
tention ** 

Tandis que fon efprit s’égaroit dans tontes 
ces recherches, je lui répondois peu de chofe, 
& ne lui donnois que peu defatisfaftion; cepen¬ 
dant il fe confolôit lui-même, en difant:Hé 
bien, fi je perds mes quatre louis, je gagnerai 
au moins de l’inftruftion ; car, dans le genre 
de combat que nous avons adopté, je ne peux 
être terraffé qu’en apprenant à vaincre, & cela 
pourra me fervir au befoin. Je îiii répondis que 
fa confolation étoit d’autant plus foible, qu’il 
n’en feroit pas quitte pour quatre - vingt - feize 
livres, à caufe que les deux Marchands deVin 
fe préparoient déjà à lui rétorquer fes quolibets 
& fes farcafmes, & le tout pour rire. 

Tandis que nous convenions de cette maniè¬ 
re, nous arrivâmes à la porte de M.l’Avocat, 


2)4 Les petites Aventures 

faubourg Saint-Germain; nous entrâmes aulîî* 
tôt dans fa bibliothèque, où nous vîmes une 
immenfe quantité de Livres dorés fur tranche; 
d’un côté, c’-étoient des Ouvrages feientifiques, 
tous reliés en marroquin. De l’autre, c’étoient 
des Œuvres de Littérature, imprimées fur pa¬ 
pier d’Hollande, avec les plus belles eftampes, 
& le tout étoit fi précieux, qu’il n’étoit pas per¬ 
mis d’y toucher. Voici, nous dit M. l’Avocat, 
une fuperbe édition des Fables de la Fontaine, 
qui m’a coûté vingt-cinq louis; mais on ne lit 
pas là dedans, crainte d’en falir les feuillets. 
Quand on veut lire la Fontaine, ajouta-t-il, on 
ne doit avoir qu’une édition de vingt-quatre 
fous. C’eft fort joli, lui répondis-je ; mais allons 
au fait, Monfieur l’Avocat, & dans cet inftant, 
je lui demandai s’il n’auroit pas quelque Atlas 
qu’on pût feuilleter en prenant des gants : alors 
il m’en donna un, & quand j’eus trouvé la carte 
des îles Britanniques, je lui fis voir, de même 
qu’à toute la compagnie, que l’Angleterre eft à 
peu près les deux tiers d’une île , qu’on nomme 
Grande-Bretagne dont l’Ecoffe forme le tiers. 
Vous voyez, d’abord par là, lui dis-je, que, 
quand on parie que l’Angleterre efl une île, 
c’eft parier que quarante fous font un écu, 
c’eft-à-dire, qu’on doit perdre. Quand je vous ai 
affuré, ajoutai-je, qu’on paffe tous les jours 


de Jércme Sluirp. a 5 5 

dans certaines villes pour aller en Angleterre 
fans s’embarquer, je n’ai pas dit d’où l’on part, 
ni dans quelles villes on pafle ; mais vous voyez 
clairement, que fi on part du Nord de l’Écotfe, 
en paffant par Aberden & par Edimbourg, on 
peut aller en Angleterre fans aller fur mer, 
puifque ces deux Royaumes fe touchent. Les 
Géographies que l’Avocat voulut confulter fur 
ce petit point de controverfe, lui donnèrent 
la même décifion, & il convint que fur cet ar¬ 
ticle il avoit perdu le pari. Alors les deux 
Marchands de Vin s’écrièrent de joie : Bu. 
vons du Champagne moufleux, à la fanté du 
payant; — qu’on apporte bien vite des chapons 
& des poulardes, — je gage de boire autant qu’un 
Suiffe, pourvu que ce foit du vin fans eau.... 



Et nous en boirons tant que nous pourrons. 







































15 6 Les petites Aventures 



cane que nous pourrons, & nous mettrons 



fin à notre chagrin, à notre chagrin. 



:- 

Que j’aime cet- 

*î 

te manière, que j’aime cet- 



te façon de vider le fia - con ! 


Vous avefc raifon, dit en riant un homme de 
la compagnie ; car, puifque le vin le plus doux 
eft celui qui ne coûte rien, la meilleure manière 
de vider le flacon, quand on eft avec des pa¬ 
rieurs , c’eft d’être A fleur pour boire, & fpefla- 
teur pour payer. 

Meilleurs, leur dis-je alors, je vous prie de 
fufpendre vos réjouiflances, vos quolibets & vos 
chanfons ; je viens, à la vérité, de gagner deux 
louis ; mais il y a encore un autre pari à juger* 













































de Jérome Sharp 1 157 

& fi je perdois le fécond, mes profits fe rédui- 
roient à rien ; par conféquent, il n’y auroit que 
de l’eau à boire , où chacun payeroit fon écot. 

Cette réflexion fie cefiér pour un moment 
leurs cris d’alégreffe ; mais ils recommencèrent 
bientôt après, lorfque l’Avocat ayant aveint 
quelques volumes qu’il me remit fans les ouvrir, 
en me difant que c’étoit la traduftion du Di* 
gefte & du Code, par Ferrière, je lui fis ob- 
ferver que ce n’étoit autre chofe que la traduc¬ 
tion des Inftitutes, fuivie de quelques remarques 
du même Auteur, qu’on appelle Paratitles. Il 
fut fi ftupéfait de mon obfervation, qu’il refta 
muet pendant un demi - quart - d’heure. Vous 
favez, lui dis-je, que les Inftitutes occupent 
une fi petite place dans le corps du droit Ro¬ 
main , que la tradu&ion de cette petite partie 
ne peut pas paffer pour celle de l’Ouvrage 
entier. 

C’eft évident, me dit-il ; mais comment avez- 
vous pu favoir que cet Ouvrage n’exifte point"! 

Ce n’eft pas bien difficile* lui répondis-je \ 
j’ai lu cinquante fois des catalogues de Livres 
de Droit, & en particulier celui des Œuvres 
de Ferrière, & je n’ai jamais entendu parler 
d’une tradu&ion Françoife des Lois Romaines, 
que comme d’un grand projet que perfonne n’a 
exécuté. Si Ferrière avoit fait une pareille tra- 

R 


,15 ® Les petites Aventures 

duétion, qtii feroit fans contredit fon principal 
Ouvrage, on n’auroit furement pas omis d’en 
parler, par la raifon que dans le tableau des 
Œuvres de Voltaire, on ne manque jamais de 
citer Zaïre & la Henriade. 

C’eft bien (impie, me dit l’Avocat: —Touteft 
fimple, lui répondisse, quand on le fait. 

Je crus alors qu’il feroit indécent de recom¬ 
mencer la raillerie; &, comme mon antagonifte 
s’étoit d’ailleurs montré fort aimable, & mê¬ 
me très-inftruit fur une infinité d’objets, je crus 
devoir lui faire ce petit compliment : Ne croyez 
pas , Monfieur, que je prétende m’enorgueillir 
de cette petite aventure, car elle ne prouve à 
mes yeux qu’une vérité bien fimple ; un Savant 
Comme vous, ne connolt pas tout, & un ignorant 
comme moi, peut [avoir quelque chofe. Quant aux 
quatre louis que vous ave 2 perdus, je vous prie 
d’en difpofer à votre gré. 

Il me répondit qu’il en mettroit quatre de 
plus , pour une partie de plaifir, qui, du con¬ 
tentement de tout le monde, fut renvoyée au 
lendemain. 

Je ne parlerai point, dans ce Volume, de 
cette partie de plaifir, ni des connoiffances & 
des aventures qu’elle me procura ; ici je vais 
parcourir une nouvelle carrière, où j’ai eu al¬ 
ternativement des chutes & des fuccès. Mon 



de Jérome Sharp . 2.59 

voyage de Marfeiîle à Paris , m’a fourni quel¬ 
ques traits que j’ai cru devoir rapporter tout 
Amplement; pour l’inftruftion de ceux, qui 
n’ayant pas encore paru dans le monde, &fe 
propofant de voir bientôt ce grand théâtre, fe 
trouveront placés comme moi, tantôt aux troi- 
fièmes loges, tantôt au parterre ; mais mon fé- 
jourdans la capitale , & les voyages qui en ont 
été la fuite, m’ont fait faire d’autres obferva- 
tions qui feront également intéreffantes. Cepen¬ 
dant il eft poflible que ce qui me paroît impor¬ 
tant , ne foit pas tel aux yeux du public, & dans 
ce cas je dois terminer ici mon récit, & me 
repentir de l’avoir commencé; mais, fi le pu¬ 
blic juge comme moi, qu’une fuite de petits ta¬ 
bleaux repréfentant la rufe & le charlatanifme 
fous une infinité de faces, puifle lui être de 
quelque utilité^ je continuerai de crayonner, 
par-ci, par-là, félon l’occafion; mon fujet eft 
lî fécond, & le monde eft fi rempli de charla* 
tans de toute efpèce, qu’après avoir traité long¬ 
temps cette matière, je n’aurai peut-être fait 
que l’ébaucher. Ici, c’eft un Charlatan en Mé¬ 
decine, qui, voulant paffer pour un véritable 
Doéleur, en endofle l’habit & en affede le lan¬ 
gage; là, c’eft un Charlatan petit-maître, qui 
prétend fe faire eftimer en étalant deux paquets 
de breloques £our faire accroire qu’il a deux 

R ij 


%6q Les petites Aventures 

montres ; ailleurs, je vois un Empirique d’une 
autre efpèce, M. de Sotencour, qui ne parle 
jamais que de Comtes & de Marquis, & qui 
fe donne de grands airs auprès des Roturiers, 
pour faire accroire qu’il eft Gentilhomme. Coiv 
noiffez-vous M. Duriant, qui cherche tous les 
jours des perfonnes à qui il puiffe prêter au¬ 
jourd’hui deux louis qu’on lui rendra demain, 
afin de pouvoir enfuite leur emprunter cent écus 
qu’il ne rendra jamais ^ Avez-vous entendu par¬ 
ler de M. Trilfotin, le Bibliomane, qui achète 
tous les jours une grande quantité de Livres, 
pour me perfuader qu’il fait lire 6 * 

Mais quel eft ce nouveau groupe de Char¬ 
latans que j’aperçois au loin, & qui fe jettent 
réciproquement de la poulfière aux yeux Me 
fera-t-il bien poflible de les diftinguer 1 Je crois 
en voir un, qui, pour achever de s’enrichir, 
cache fes richeffes fous des haillons, tandis 
qu’un autre cache fa misère fous un habit doré; 
le troifième n’a qu’un cœur de glace, & ce¬ 
pendant il fait voir dans fes yeux la douce cha¬ 
leur de l’amitié & les feux ardens de l’amour; 
celui-ci eft un Efcamoteur, foi-difant Phy ficien, 
& celui-là eft un Barbouilleur, foi-difant Pein¬ 
tre. D’un côté, font les Charlatans Littéraires, 
qui, incapables d’éclairer l’efprit, fe contentent 
d’étourdir les oreilles, 


r 


de Jérome Sharp. 161 

Donnant à des tiflus de mainte rapfodie, 

Le ticre faftueux de l’Encyclopédie; 

De l’autre, ce font des Charlatans en bravou¬ 
re , qui parlent continuellement de leurs pré¬ 
tendus exploits de la veille, pour fe difpenfer 
d’en faire de plus réels le lendemain ; derrière 
ceux-là, j’aperçois quelques malfaiteurs, fous 
le mafquede la bienfaifance; & tous, font des 
hâbleurs qui veulent jouer le rôle de la franchife. 

Loin de ce groupe, on peut difiinguer M. 
Patelin, qui fuit toutfeul un fentier inconnu, 
dans le vafte champ du charlatanifme. Par fes 
brigandages, il s’efi: fait expulfer du temple de 
la Juflice, & il fe dit l’interprète & le foutien 
des lois. Quelcontrafte entre fa minedoucereufe 
& fes intentions patibulaires î Eft-il poffible que, 
fous l’extérieur le plus affable & le plus riant, 
il cache un cœur de fer & une ame de boue ? 
O vous, malheureux qu’on opprime, gardez» 
vous bien de recourir à fa proteftion, car vous 
auriez moins à craindre de vos ennemis, que 
d’un fi perfide défenfeur. Sachez qu’il s’applique 
continuellement à trouver de nouveaux détours 
dans le dédale des lois, & qu’il n’a d’autre but 
que d’égarçr & de dépouiller la veuve & l’or¬ 
phelin , qui auront le malheur de le prendre pour 
guide. 


z 6 % Les petites Aventures 

Et vous, Moniteur Philogame, qui voulez 
me marier avec une veuve très-riche, que 
vous neconnoiffez point ; vous, qui me promet¬ 
tez la protedlion d’un grand perfonnage que 
vous n’avez jamais vu, & dont vous prétendez 
être l’ami; vous, enfin, qui êtes tous les jours 
(s’il faut vous en croire) à la veille de jouir 
d’une fortune immenfe, & qui me promettez 
de partager votre bourfe, afin qu’en attendant 
je vous laiffe puifer dans la mienne, je ne crois 
plus à vos pfomeffes intéreflees; c’eften vain 
que vous me menacez à prêtent de votre in¬ 
différence. Allez plus loin conter vos Cornet¬ 
tes; on fait ici, que depuis dix ans, vous faites 
le même métier. 

Le charlatanifme eft donc un Prothée qui fe 
préfente fous un million de formes différentes; 
nous tâcherons toujours de faifir & d’exprimer 
les moins communes, parce qu’elles font plus 
inconnues, & parconféquent plus à craindre; 
mais, comme il arrive ordinairement qu’en com¬ 
battant un parti avec enthoufiafme, on tombe 
dans le parti oppofé,fans choifir le jufte milieu, 
où fe trouve la vérité, nous ferons continuelle¬ 
ment en garde contre nous-mêmes, pour éviter 
tout excès : par ce moyen, nous ne confon¬ 
drons pas l’hypocrifie avec la vertu, l’efcamo- 
tage avec la Phyfique, & la Médecine avec 


de Jérome Sharp . 16 3 

PEmpirifme. Nous pourrons tourner en ridicule 
la pédanterie, en confervant notre eftime pour 
les Sciences ; nous diftinguerons un noble or* 
gueil d’une vaine oftentation, & nous dévoi¬ 
lerons quelques rufes de la chicane, en refpec- 
tant la fageffe des lois. Loin de prétendre que 
tout eft impofture, pous croyons feulement que 
celle-ci eft dans le monde comme une herbe 
venimeufe, qu’il eft d’autant plus utile de bien 
connoître, qu’elle reffemble davantage aux 
plantes falutairçs que la nature nous offre de 
toutes parts. Le foin que nous aurons de dis¬ 
tinguer ainfi les nuances, pourra bien ôter à 
notre ftyle cette chaleur que bien des Lecteurs 
enthoufiaftes voudroient peut-être y trouver, 
mais nous ferons en forte que ce défaut, fi 
c’en eft un. Soit compenfé de temps en temps 
par la découverte de quelques vérités utiles 8e 
agréables : 

Leftorem dtlt&ando parittrqiu monendn. 

H or. de Arce Poet. 

Nota. Voici un petit problème dont on ne 
donnera la Solution que dans un autre Volume, 
s’il a lieu, & pour caufe. 

On fait qu’un corps pofé fur un plan poli & 
incliné, gliffe s’il eft plat, &l roule s’il eft rond 


i&4 Les petites Aventures 

ou cylindrique, mais toujours en allant de haut 
en bas \ z 8 . 



On demande quelle figure il faut donner à 
un corps folide, pour qu’étant pofé fur un plan 
incliné, il avance en quelque façon de bas en 
haut, par fa feule pefanteur, de manière qu’à 
chaque nouvel inftant, il s’appuye fur des points 
plus élevés qu’à l’inftant précédent. Le corps 
ne doit contenir aucun appareil Chimique ou 
Mécanique; il ne doit y avoir ni eau, ni vif- 
argent, ni fluide quelconque, &fon mouvement 
ne doit être que l’effet de fa forme extérieure, 


combinée avec fa pefanteur. 


Ce problème ,propofé de cette manière, an¬ 


nonce 










de Jérome , vl jtp, . . : àij 

nonce furement un paradoxe Phyfique, & il ÿ 
a beaucoup de Le&eurs qui défireroieht d’en 
voir la preuve furie champ; cependant fi je 
voulois expliquer ici cette expérience, mon 
moyen ne feroit pas plutôt publié qu’il feroit mis 
au rang des idées communes, ce qui proave 
que je peux avoir développé dans cet Ouvrage 
quelques vérités nouvelles, fans qu’on m’en 
tienne compte', & pour ainli dire, fans qu’on s’en 
aperçoive ; les connoiflances font comme les 
dons de la fortune ; la poffeflion nous les fait 
regarder avec indifférence, & c’eft par la pri¬ 
vation qu’on peut en connoître la véritable va¬ 
leur, On dit communément : veux-tu /avoir le 
prix de Vargent, va-t-en en emprunter . Je dirai 
prefquela même chofedemon petit problème. 
Voulez-vous en connoître toute la fubtilité, 
demandez-en la folution au premier venu, avant 
que je vous la donne moi-même. 

On me dira, peut-être, que ceci n’eft pas 
nouveau, & que je donne tout Amplement un 
léger vernis à une ancienne expérience que j’ai 
déterrée dans un Ouvrage de Phyfique (i), où 
elle étoit comme enfouie. Je réponds que le 
fait eft vrai, mais il vient encore à l’appui de 
mon fyftème, car puifque la quefiion telle que 


(i) Phyfique de Mufïchçmbrock;. 


S 



’u66 Les petites Aventures de Jérome Sharp. 

je la propofe, peut fervir à piquer & à fatis- 
faire la curiofité de plufieurs milliers de Lec¬ 
teurs qui n’en ont jamais entendu parler, j’ai eu 
raifon de dire, Chapitre III, qu’un Ouvrage 
peut être utile, & fervir à la propagation des 
lumières, lors même que, ne contenant point 
d’idées neuves, il brille comme la Lune d’un 
éclat emprunté. 


FIN. 



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)